L’éducation peut-elle être réellement égalitaire ?

Des survivants d'un glissement de terrain dans une école de fortune, le 15 novembre 2017, dans la région de Regent, dans la périphérie de Libreville, en Sierra Leone. Saidu Bah/AFP

Le récent sommet international sur l’éducation organisé à Dakar (Sénégal) s’est conclu le 3 février. Son objectif : récolter 3,1 millions de dollars « d’ici à trois ans pour des programmes de soutien à l’instruction de base dans 65 pays en développement ». Pour de nombreux dirigeants et spécialistes mondiaux, c’était l’occasion de débattre des moyens mis en place afin de permettre à tous les enfants de bénéficier d’une éducation de qualité.

Selon une étude de l’Unesco parue en 2016, quelque 263 millions d’enfants et de jeunes ne sont en effet pas scolarisés, dont 61 millions d’enfants en âge au niveau primaire, 60 millions en premier cycle du secondaire, et 142 millions en deuxième cycle du secondaire.

De toutes les régions, l’Afrique subsaharienne concentre le taux de déscolarisation le plus important : un cinquième des 6-11 ans, un tiers des 12-14 ans et presque 60 % des 15-17 ans ne vont pas ou plus à l’école. Dans cette région, pour 100 enfants issus de familles aisées, on compte 65 enfants scolarisés issus de milieux les plus défavorisés.

En Afrique du Nord, en Asie occidentale et en Asie du Sud, ce chiffre est de 90 enfants. Au niveau mondial, 35 % des enfants déscolarisés en primaire (22 millions), 25 % des adolescents dans le premier cycle du secondaire (15 millions) et 18 % dans le deuxième cycle du secondaire (26 millions) vivent dans des zones affectées par des conflits.

Taux de décrochage scolaire en 2016. Unesco, CC BY

Au vu de cet état des lieux, sur quelles problématiques se concentrer ? Pourquoi tant d’enfants sont-ils toujours déscolarisés ? Et quels progrès ont déjà été accomplis ?

Se mobiliser pour la parité partout dans le monde

Quelque 70 % des pays concernés ont quasiment atteint leurs objectifs en matière de parité au niveau de l’école primaire. Cependant, dans certains contextes culturels, le manque d’intérêt pour la scolarisation des filles persiste et continue d’engendrer de l’exclusion.

En Tanzanie par exemple, une nouvelle loi a récemment interdit à des milliers d’adolescentes déjà exclues de l’école car enceintes d’y retourner, même après leur accouchement.

Pourtant, l’éducation aide les jeunes filles à sortir de la pauvreté. Éduquées, les femmes se marient généralement moins jeunes, meurent moins souvent en couches, et sont plus susceptibles de donner naissance à des enfants en bonne santé.

Les 144 pays inclus dans le Rapport mondial de 2017 sur l’écart entre les sexes ont réduit de plus de 95 % l’écart de niveau d’instruction entre les sexes. Ce rapport offre un profil des pays et fait état des écarts qui subsistent entre les taux d’instruction, les diplômes universitaires et professionnels, entre les sexes dans les différents domaines d’études, et entre les enfants déscolarisés en âge d’étudier dans le primaire et dans le secondaire.

De jeunes Indiens déjeunent dans un lycée public de Hyderabad, le 10 août 2017. Noah Seelam/AFP

L’institut de statistiques de l’Unesco estime que 15 millions de filles et 10 millions de garçons en âge d’être scolarisées n’auront jamais l’opportunité d’apprendre à lire ou à écrire à l’école primaire. Plus de la moitié de ces filles (9 millions) vivent en Afrique subsaharienne. En Afrique du Nord et en Asie occidentale, les écarts parmi les populations les plus pauvres sont encore plus importants : seules 85 des filles les plus pauvres (pour 100 garçons issus du même milieu) sont scolarisées en premier cycle de l’enseignement secondaire. Au deuxième cycle, elles ne sont que 77 pour 100 garçons.

Même dans les sociétés égalitaires, des différences persistent entre les sexes en matière de réussite, de motivation, mais aussi d’aspirations professionnelles, de salaires et de participation des élèves dans les différents domaines. Lors d’une récente campagne, un lobby féministe suédois a affirmé que le travail effectué par les femmes après 16 h n’était de fait pas rémunéré, poussant des milliers de femmes à travers l’Europe à se battre pour l’égalité des salaires.

Le Swedish Women’s Lobby affirme qu’après 16 h, le travail des femmes – n’étant pas rémunérées à égalité avec les hommes – pouvait être considéré comme gratuit. Swedish Women’s Lobby

La perception genrée du travail accentue également les inégalités. En effet, les hommes sont encouragés à développer des traits de caractère liés à l’exercice du pouvoir (agressivité, force, indépendance et détermination), tandis qu’on attend des femmes qu’elles aient des personnalités compatibles avec des vertus jugées appropriées dans l’espace domestique ou social (gentillesse, prévenance, beauté et empathie). Ces attentes donnent lieu à des prophéties auto-réalisatrices qui perpétuent les biais et entretiennent les différences d’aptitudes professionnelles, d’emplois et de revenus.

La stratification des systèmes éducatifs

En même temps, la stratification des systèmes éducatifs implique que, pour différents types d’écoles et d’universités, le prestige et les opportunités ne sont pas les mêmes. De plus, l’accès et les résultats au sein de l’enseignement supérieur sont fortement corrélés aux conditions sociales des étudiants et de leurs familles. Cela a conduit certains auteurs à défendre l’idée que le principal effet de l’instruction est de maintenir et même de renforcer les inégalités sociales et, par la gestion des qualifications, les monopoles des statuts sociaux. Le rôle de l’éducation dans la réduction des inégalités dépend de l’aptitude de l’école à compenser les effets des désavantages sociaux et individuels préexistants des élèves, en leur fournissant les mêmes opportunités d’apprentissage, professionnelles et de participation sociale.

Un enfant joue avec son chien au centre de dressage canin de Funda Nenja, à Mpophomeni (Afrique du Sud), le 22 septembre 2017. En enseignant le dressage de chiens aux enfants défavorisés de la commune, ce programme vise à combattre la pauvreté, le chômage et le banditisme. Tadeu Andre/AFP

Publié en 1968 aux États-Unis, le rapport Coleman a influencé pendant des décennies les recherches et les politiques liées à l’éducation, en démontrant que les écoles publiques n’avaient que peu, ou pas, d’effet sur la réduction des inégalités raciales.

Depuis, l’évaluation de « l’impact de l’école » sur les résultats des élèves est devenue un sujet majeur des recherches sur l’éducation. Un certain nombre de stratégies permettent de rendre l’instruction plus attractive, utile et accessible. Il est, par exemple, possible de construire l’apprentissage sur la base du langage et de la culture de l’enfant, de favoriser la participation à des tâches collectives, et d’être attentif aux difficultés et besoins individuels des élèves.

Pourtant, des millions d’élèves effectuent encore aujourd’hui leur scolarité sans apprendre à lire, incapables de comprendre un texte simple, de résoudre des problèmes arithmétiques faciles ou d’appréhender des faits scientifiques très simples. L’accès à l’éducation et le temps passé à l’école sont loin d’être les seuls à entrer en ligne de compte : la qualité de l’éducation joue également un rôle primordial.

Le manque d’équité dans les choix de scolarité

Le manque d’équité dans l’accès aux différents types d’établissements (publics payants, publics gratuits, privés autofinancés ou subventionnés) contribue également à l’inégalité des résultats, comme d’autres facteurs tels que l’effectif des classes, le ratio élèves-enseignants, le temps d’enseignement et d’apprentissage, la possibilité d’apprendre à la maison, le choix de la langue d’enseignement, l’utilisation de la technologie et des infrastructures. Enfin, il est indispensable d’aborder le problème de l’inégalité en matière de qualité de l’éducation (standards d’enseignement, méthodes pédagogiques, matériel, programme et couverture du programme).

Une scolarité plus longue n’est donc pas nécessairement synonyme d’une meilleure éducation.

Parce que l’inégalité de réussite scolaire commence dès le plus jeune âge, et qu’elle peut s’accroître avec les années, l’école maternelle doit absolument offrir une éducation de qualité permettant de réduire les écarts de développement du langage et d’alphabétisation. Dans le primaire, les inégalités s’accentuent si des actions différentiées ne sont pas mises en place pour soutenir les élèves présentant des profils particuliers et assurer l’acquisition des compétences nécessaires en lecture, écriture et mathématique dans les deux premières années.

Une femme aide un garçon avec ses devoirs dans leur habitation dans un village de migrants de la périphérie de Pékin le 7 septembre 2017. Nicolas Asfouri/AFP

Dans les sociétés très inégalitaires les systèmes éducatifs décentralisés ont pour effet de pousser les élèves pauvres à s’inscrire dans des écoles locales dont les ressources sont moindres et les enseignants moins qualifiés. Cela accroît encore l’écart entre ces élèves et ceux issus de familles plus aisées et plus éduquées, scolarisés dans des écoles mieux pourvues, bénéficiant de pédagogies plus efficaces.

Les enseignants ne sont pas de simples vecteurs de connaissance

Il existe un fort consensus chez les chercheurs sur le rôle essentiel des enseignants. Ces derniers ne sont pas seulement vecteurs de connaissance et d’information : ils ont un impact significatif sur la qualité de vie des enfants, dans leurs relations entre eux et avec les adultes, ainsi que sur leurs dispositions envers l’apprentissage et la vie de manière générale. La qualité de formation des enseignants est donc une question particulièrement pertinente.

Dans le secondaire, la séparation des parcours d’études académiques et professionnels est également une question centrale. Pour gérer les différences d’intérêts, de motivation et de compétences des élèves, plusieurs pays ont développé des systèmes très différenciés, avec des parcours d’éducation général et professionnel jusqu’au supérieur.

Une critique répandue veut que cette différenciation intervienne trop tôt dans la vie des élèves, et qu’elle soit donc liée davantage à leur origine sociale qu’à leur potentiel intellectuel. Cependant, séparer les parcours académiques et professionnels pourrait avoir des effets positifs. Cela permet la scolarisation d’une grande variété d’élèves, multiplie l’apport de compétences professionnelles dans l’économie et facilite la transition entre l’école et la vie professionnelle comme, par exemple, au Brésil.

La grève des enseignants du public, depuis le mois de mars, se double de manifestations étudiantes exigeant de meilleurs salaires, le 8 juin 2016, à Rio de Janeiro (Brésil). Vanderlei Almeida/AFP

Tout le monde devrait pouvoir protéger sa source de revenus

En offrant des avantages supplémentaires aux élèves qui finissent leurs études secondaires et réussissent le processus sélectif d’admission à l’université, l’éducation supérieure engendre des inégalités.

Les écarts de salaires entre les diplômés du supérieur et les autres sont liés à plusieurs facteurs : la relative rareté des titulaires de diplômes d’enseignement supérieur dans certains pays, le besoin de personnes hautement qualifiées dans l’économie, et la capacité des travailleurs moins éduqués à protéger leur source de revenus par le biais d’une organisation syndicale forte et de lois sur le salaire minimum.

Le grand défi du XXIe siècle reste ainsi l’amélioration de la qualité et de la portée des recherches sur l’éducation, afin de prendre en considération la grande variabilité des politiques éducatives et des gouvernances.

L’État du Ceará, au Brésil, est un bon exemple de la façon dont la coopération entre direction des établissements et administrations locales, l’implication communautaire et la mise en place de standards élevés peut permettre de créer une éducation de grande qualité au sein de populations très pauvres et dont les ressources sont limitées.

Ces politiques – flexibles, participatives et responsables – peuvent accompagner des réformes importantes et positives de l’éducation en tenant compte du contexte politique et social, et de l’équilibre nécessaire entre les différents objectifs de l’éducation : la culture citoyenne, les valeurs humanistes, la productivité économique et l’équité sociale.


Cet article s’inscrit dans le cadre d’une série de contributions du Panel international sur le progrès social), une initiative académique mondiale de plus de 300 universitaires issus de toutes les branches des sciences humaines et sociales, qui prépare un rapport sur les perspectives de progrès social au XXIe siècle. En partenariat avec The Conversation, cette publication offre un aperçu du contenu de ce rapport et des recherches de leurs auteurs.

Traduit de l’anglais par Clara Berut-Lhopital pour Fast for Word.

This article was originally published in English

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