L’entrepreneur est-il un joueur de poker ?

Ante up… ND Strupler / Flickr, CC BY

Dans l’imaginaire collectif le joueur de poker est un flambeur, un bluffeur et le coup de poker une tentative hasardeuse à l’issue incertaine. Il consiste à essayer de changer le cours prévisible des choses par une décision risquée. Derrière les proverbes ou les dictons qui jalonnent la mythologie du jeu, comme la citation du célèbre joueur de Poker Doyle Brunson « la chance est ce qui arrive quand la préparation rencontre l’opportunité », se cachent des vérités qui nous invitent à réfléchir.

Au XVIe siècle déjà, Leibniz considère le jeu comme l’un des lieux où s’exprime librement l’intelligence humaine. Il suggère d’ailleurs l’étude approfondie des jeux parce que l’activité ludique peut nous offrir des enseignements précieux pour perfectionner l’art d’inventer. Par la vitalité qu’il instille dans la vie économique, l’entrepreneur est un inventeur. Il a réussi sa transformation dans la culture populaire bien aidé par Zuckerberg, Jobs et consorts. L’entrepreneur est d’ailleurs l’un des métiers préférés des Français.

Cet aventurier a de nombreux points communs avec le joueur de poker avec qui il cultive des aptitudes similaires.

Poker night… ND Strupler/Flickr, CC BY

La valeur de l’information

Le poker est un jeu qui vise la complétude progressive d’une information à l’origine incomplète en vue de prendre des décisions pertinentes. Le joueur ne connaît que ses cartes et cherche à identifier progressivement celles de ses concurrents. Pour cela il s’appuie sur la collecte systématique de signaux, dont certains faibles, comme des mouvements physiques, dénommés « tells » ou des fréquences et montant de mises. Nous reviendrons ultérieurement sur cette notion de fréquences et de statistiques.

Le joueur de poker doit faire face régulièrement à des tentatives de désinformation, nécessitant la capacité de distinguer les informations sincères des pièges placés par ses adversaires. Le joueur peut lui-même envoyer de faux messages (fakes) pour brouiller les pistes de ses adversaires, tels un sourire, une posture ou un mouvement de bouche.

La table de poker se caractérise par la construction progressive d’une asymétrie informationnelle entre les joueurs. L’information parfaitement distribuée en début de partie devient progressivement imparfaite. Son coût d’accès est d’autant plus faible que les compétences et l’expérience du joueur sont élevées. La question récurrente qui se pose est « faut-il payer pour voir ou faut-il tenter d’obtenir l’information avant de payer ? ». Le temps, d’abord un allié, peut progressivement devenir un adversaire !

La partie, puis les parties successives, confrontent les acteurs à un phénomène d’apprentissage associé aux transactions d’informations qui permettent d’affiner des anticipations de plus en plus pertinentes. Le joueur s’inscrit dans un cadre d’anticipations adaptatives qui conduisent à la prise de décision tout en contrôlant sa communication (théorie du signal).

Le parallèle est évident avec le monde de l’entrepreneur !

En effet lorsqu’il lance son projet, notre entrepreneur aventurier évolue aussi dans un monde d’information imparfaite. Il sait ce qu’il fait, contrôle sa vision stratégique mais n’appréhende que la face visible des actions de ses concurrents. Il doit chercher à anticiper les stratégies des autres acteurs, y compris en intégrant le risque d’un changement de comportement de l’un d’entre eux (risque d’aléa moral), mais aussi les évolutions tendancielles du marché par la détection des signaux faibles. Cela passe notamment par la mise en place d’un processus de veille.

Entreprendre c’est accomplir un projet. À son début, l’entrepreneur dispose d’une liberté totale mais d’une information limitée puis, au fur et à mesure qu’il progresse dans son projet, alors que le niveau d’information augmente, son degré de liberté se contracte. C’est le paradoxe du projet.

Paradoxe GDP.

La table de poker comme le marché sur lequel évolue l’entrepreneur sont des lieux de confrontation d’agents qui cherchent à maximiser leur profit. Pour y parvenir, le joueur doit disposer d’une information suffisante sur le jeu de ses adversaires. Or celle-ci est d’abord réduite et donc le potentiel et la variété des actions de jeu importants. Plus le joueur avance dans la partie, plus il collecte des données et plus les options de jeu se restreignent progressivement à une stratégie optimale.

Sur la table de poker. Yohann Legrand/Flickr, CC BY-SA

Probabilités et décision

Il y a quelques semaines un robot a battu une équipe de joueurs de poker parmi les meilleurs du monde. C’est la première fois qu’une intelligence artificielle a réussi à battre des champions sur un échantillon de mains suffisamment grand pour être représentatif.

Cette information tend à confirmer les tendances contemporaines du poker, qui transforment ce jeu réputé de « hasard » en un jeu mathématique. Les meilleurs joueurs actuels passent plus de temps à travailler les arbres de décisions et l’approche statistique du jeu qu’à écumer les arrières salles enfumées.

En effet les joueurs fondent désormais leurs actions sur la théorie des jeux pour progresser et devenir les meilleurs. Aujourd’hui pratiquer un jeu GTO (game theoretical optimum) est nécessaire pour faire partie des tous meilleurs mondiaux. Le principe est de pratiquer un jeu totalement équilibré statistiquement pour ne pas perdre dans la durée. Si notre adversaire joue aussi ce jeu alors on aboutira à un match nul.

Par contre s’il dévie de cet optimal théorique nous ne pourrons pas perdre. En effet, nous repérerons ses fréquences pour en abuser, par exemple s’il bluffe trop dans une situation donnée ou au contraire qu’il ne bluffe pas assez, il sera possible d’exploiter ses failles pour le vaincre.

Évidemment le poker n’est pas encore un jeu résolu et ne pourra jamais l’être par un cerveau humain mais cette approche permet de tendre vers une pratique optimale.

Seul le poker avec un faible ratio par rapport aux mises obligatoires est résolu. Grâce à Nash, de nombreuses applications se sont développées pour aider à la décision et permettre de ne pas faire d’erreur dans les différentes situations. La plus connue d’entre elles est SnapShove.

Cette approche statistique est particulièrement vérifiée au jeu de poker sur Internet avec l’apparition des trackers. Ces logiciels enregistrent toutes les mains jouées, délivrent les fréquences de jeu de nos adversaires, les gains, l’espérance de gain, etc.

C’est une première approche du big data pour le poker.

Les outils de modélisation du hasard intègrent une dimension essentielle : le temps.

L’espérance de gain n’est pas immédiate mais s’inscrit dans la durée même avec une stratégie et une exécution parfaite du jeu ! Il est possible de perdre une partie, voire 10 ou 100 parties de suite. Et pour continuer à jouer il faut un capital de départ suffisant pour durer jusqu’au succès.

Il en est de même pour l’entrepreneur qui a défini sa stratégie optimale, son business plan mais qui doit être en capacité d’absorber les aléas de la réalisation de son projet. Il doit dimensionner son fonds de roulement et principalement le capital de départ à un niveau suffisant pour absorber le temps, principal facteur de risque.

La mise initiale, et le gain. Ross Elliott/Flickr, CC BY

Le niveau de capitalisation initial, facteur clé de succès

Le niveau de capital d’une entreprise résulte de plusieurs facteurs physiques et psychologiques tels le besoin de financement des investissements, du cycle d’activité, la couverture de sécurité mais aussi le souci de rassurer les parties prenantes.

L’entrepreneur doit être en capacité d’assurer sereinement la montée en puissance de son projet et ce parfois pendant plusieurs années. Il ne dispose pas, à l’origine, de l’information suffisante pour évaluer ses besoins et le temps nécessaire pour réussir. Les levées successives de fonds de start-up illustrent cette nécessité continue d’adaptation du niveau de capitaux propres aux enjeux.

Le joueur de poker, lui aussi a besoin de gérer sa capacité d’engagement financier pour gagner sur le long terme. Pour évoquer le capital, il utilise le terme de « bankrol ». Le poker est un jeu à très forte variance de résultat et pour la supporter il est nécessaire de disposer d’une mise initiale suffisante pour affronter les éventuelles périodes difficiles, comme l’entrepreneur !

Collectif vs solitaire

Entrepreneur et joueur de poker s’inscrivent dans des dynamiques managériales présentant de fortes similitudes. Tous deux fondent leur décision sur un processus rationnel qui intègre le risque, sont en recherche systématique d’informations, y compris les plus élémentaires, pour élaborer des stratégies gagnantes et doivent disposer d’un capital de départ suffisant pour couvrir les aléas d’autant plus importants que le cycle de réalisation est long.

Ils doivent aussi disposer d’une capacité de résilience pour tirer profit de l’échec et fonder leur motivation pour re-entreprendre !

Mais plus qu’une structure, le jeu ne serait-il pas une attitude ? (Thomas Malaby, 2007).

La différence essentielle entre l’entrepreneur et le joueur de poker se fonde sur la fonction sociale de leur action et la source de leur motivation : l’entrepreneur est essentiellement un créateur de valeur collective alors que le joueur de poker reste avant tout un acteur, un solitaire.


cet article est basé sur le Texas Hold’em No Limit pour le simplifier.

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