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Les athlètes de haut niveau sont-ils plus intuitifs que les autres ?

Serena Williams à l'US Open en 2013. Wikipédia/Magnus Manske

Un lob bien placé de Serena Williams, une reprise de volée magique de Zinédine Zidane… Dans le sport, un geste parfaitement exécuté dans le bon timing nous procure des émotions intenses.

Comment expliquer cette capacité des athlètes à agir de façon pertinente, rapide, adaptée dans des situations à enjeux et sous forte pression temporelle ?

Les travaux en psychologie du sport sur la prise de décision intuitive chez les sportives et sportifs permettent de trouver des réponses à cette question et de comprendre comment ils et elles utilisent leur intuition dans des environnements particulièrement complexes.

Le coup d’œil décisif

Pour atteindre les plus hautes performances, les athlètes sont confrontés à de fortes exigences relatives aux situations compétitives rencontrées (charge physique et mentale, pression temporelle, incertitude, pression sociale, enjeux économiques). Sur le terrain, ils évaluent en un coup d’œil la situation à partir de détails infimes et identifient instantanément la réponse à apporter en allant puiser dans leur répertoire d’expériences. Plus leur expertise est solide, plus cette intuition est fiable et le coup d’œil rapide.

Les premiers travaux qui se sont intéressés à l’intuition en action remontent aux années 1960 et concernaient les joueurs d’échecs. Les chercheurs ont montré que les maîtres ne regardaient pas chaque pièce individuellement mais repéraient plutôt des groupes de pièces partageant certaines caractéristiques (nature offensive ou défensive, couleur). La reconnaissance de ces configurations permet aux experts de décider instantanément du coup à jouer et des suivants… si bien qu’ils savent qu’ils ont gagné bien avant la fin de la partie !

Dans les années 1980, c’est le domaine des situations d’urgence qui est devenu un terrain d’étude privilégié de l’intuition. Le psychologue américain Gary Klein a suivi des chefs pompiers sur 150 opérations. Dans 80 % des cas, les décisions importantes étaient prises en moins d’une minute, ce qui ne laisse pas le temps d’avoir recours à des processus rationnels. Dès lors, pour ce chercheur, les experts confrontés à des situations dynamiques ne peuvent fonder leurs choix sur la base d’une évaluation rationnelle ou d’une analyse exhaustive des possibilités offertes par la situation. Au contraire, et notamment en sport, c’est bien l’intuition qui permet aux experts de répondre spontanément à des situations complexes, en articulant des éléments pertinents de la situation et des expériences passées.

Chez les sportifs experts, les premiers travaux sur les décisions intuitives renvoient à une étude auprès de handballeurs professionnels. Les chercheurs allemands ont présenté des vidéos de scènes de match et demandé aux participants ce qu’ils auraient fait à la place du joueur en moins de 3 secondes. Puis ils avaient 45 secondes pour réfléchir à toutes les options possibles et les hiérarchiser. Les résultats montrent que la première option était en moyenne meilleure que les actions choisies après réflexion. Chez les sportifs de haut niveau, la première intuition semble ainsi être la meilleure !

Trois modalités pour la prise de décision

Fondateur de l’approche naturaliste de la prise de décision, Gary Klein a identifié trois modalités de prise de décision intuitive. Une première modalité dite de « reconnaissance simple » consiste à associer une première option plausible à une configuration de la situation reconnue comme familière. Une seconde modalité fait appel à la « simulation mentale » pour évaluer l’effet d’une ou deux options potentielles : l’expert simule mentalement des actions habituelles et leur devenir sur le déroulement de la situation. Une troisième modalité dite de « diagnostic » consiste à rechercher dans son répertoire une option plausible proche de la situation rencontrée.

Les études menées en psychologie du sport ont cherché à identifier ces modalités chez des sportifs experts dans divers sports (football, handball, hockey sur glace, volleyball, judo, karaté. Selon la revue de littérature menée par A.C. Macquet sur ces modalités de décision intuitive, 60 à 81 % des décisions des experts sont classées comme une reconnaissance simple, environ 13 à 28 % des décisions des experts sont liées au diagnostic, et environ 3 à 24 % renvoient à la simulation mentale. Dans les différentes situations sportives étudiées, les décisions des experts reposaient majoritairement sur la priorité donnée à « la première option », issue d’une simple reconnaissance de la situation courante. Cependant, en étudiant les décisions d’un gardien de but au handball ou celle de défenseurs de football, les travaux ont montré que lorsque les athlètes étaient éloignés du ballon, ils disposaient de plus de temps pour la simulation mentale et le diagnostic de la situation. La perception de l’urgence de la situation semble ainsi jouer un rôle médiateur, comme point de bascule d’une modalité à l’autre.

Une diversité d’éléments pris en compte pour décider

La prise de décision intuitive repose sur la reconnaissance de la situation en y associant quatre types d’éléments qui sont les attentes, les indices pertinents, les actions typiques et les buts plausibles. Des études en hockey sur glace, football, volleyball et handball ont montré que les indices pertinents pour prendre une décision intuitive étaient principalement issus de l’environnement (de 38 % à 52 %). Par exemple, dans l’étude en football réalisée auprès de défenseurs experts, les caractéristiques spatiales (les lignes du jeu, les distances, les positions dans l’espace) et temporelles (la vitesse d’un adversaire, le mouvement d’un partenaire) de la situation courante constituent des indices pertinents pour la reconnaissance de la situation.

Ensuite, les actions typiques potentielles au sein du répertoire de chaque athlète constituent un élément particulièrement important dans l’évaluation de la situation courante (de 18 à 35 %). Ce résultat conforte l’influence des techniques maîtrisées sur les décisions intuitives quel que soit le sport étudié. Zinédine Zidane pouvait marquer des buts en reprise de volée parce qu’il maîtrisait ce geste technique dans des conditions qu’il considérait comme favorables.

Enfin, les attentes relatives à l’évolution de la situation et les buts plausibles s’avèrent être des éléments secondaires influençant la reconnaissance de la situation. La proportion de ces éléments est très variable d’une étude à l’autre, ce qui conforte l’influence du lieu et du moment du jeu (phase offensive ou défensive, distance au ballon, etc.) sur la décision intuitive. Par exemple, quand l’équipe adverse prépare une attaque par une circulation du ballon à distance de la cible, le gardien de but de handball exprime des attentes relatives à l’évolution de la situation pour deviner le(s) tireur(s) potentiel(s), il anticipe ainsi en permanence le déroulement futur de l’action.

Les travaux menés sur les décisions intuitives et présentés dans cet article permettent de mieux comprendre les ressorts de la performance experte en sport. Pour autant, d’autres perspectives de recherche animent et animeront les futurs travaux dans le domaine du sport : quels sont les liens entre prise de décision rationnelle et intuitive ? Entre prise de décision intuitive et créativité ? Et les émotions ? Comment développer la prise de décision intuitive chez les sportifs ? Existe-t-il une intuition collective ?

Le projet « Train Your Brain » financé dans le cadre du programme prioritaire de recherche « Sport de très haute performance » et mené en collaboration avec la Fédération française d’escrime, actuellement en cours devrait fournir quelques réponses.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 6 au 16 octobre 2023 en métropole et du 10 au 27 novembre 2023 en outre-mer et à l’international), et dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « sport et science ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

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