Les flamants roses d’Afrique vont-ils perdre leurs paradis « toxiques » ?

Le lac salé Bogoria, au Kenya, abrite parmi les plus importantes colonies de flamants roses au monde. Matthieu Gallet

Les menaces qui pèsent sur les lacs salés du continent africain n’ont cessé de s’intensifier ces dernières années. Une très mauvaise nouvelle pour un de leurs hôtes, le flamant.

Différentes espèces de flamants ont, en effet, su s’adapter aux conditions les plus extrêmes présentes dans les lacs et lagons hypersalins ou encore les étendues salées de haute altitude. Une espèce en particulier, le flamant nain, a poussé très loin cette capacité d’adaptation.

On trouve ces oiseaux dans les lacs extrêmement alcalins de la grande vallée du Rift, où prospèrent de microscopiques algues bleu-vert appelées cyanobactéries. Ces plantes toxiques produisent une substance chimique qui, chez la plupart des êtres vivants, peut endommager mortellement les cellules, le système nerveux et le foie. Mais les flamants nains en consomment d’énormes quantités sans subir de tels effets, hormis la couleur de leur plumage due au pigment contenu dans l’algue.

Du Kenya à la Tanzanie

Parmi les habitats favoris des flamants nains, on trouve le lac Bogoria au Kenya et le lac Natron en Tanzanie. Ces deux étendues d’eau hautement salées représentent des zones très dangereuses pour presque toute forme de vie ; l’eau du lac Natron peut ainsi détruire la peau délicate des êtres humains !

Mais pour les flamants nains, ces sites sont une véritable aubaine. Leur épiderme particulièrement robuste et leurs longues pattes leur évitent ces brûlures ; ils peuvent en outre consommer de l’eau presque bouillante, ce qui les autorise à s’approvisionner en eau douce dans les sources chaudes et autres geysers situés en bordure de lac. En cas de pénurie d’eau douce, ils utilisent leurs glandes situées au niveau de la tête pour dessaler l’eau en rejetant le sel hors de leur cavité nasale.

Vu le nombre plus que restreint d’animaux capables de survivre dans de telles conditions, la lutte pour la nourriture ne pose ici pas problème et les flamants nains y élisent domicile par dizaines de milliers.

À l’heure du repas sur le lac Boringa. Gudkov Andrey/Shutterstock

De tels rassemblements présentent plusieurs avantages. Il y a d’abord ces nidifications simultanées en masse qui permettent aux flamants nains d’assurer leur descendance ; et les jours de météo agitée, ces milliers d’oiseaux nageant ensemble peuvent créer une zone d’eau stable au centre du groupe, indispensable pour pouvoir chercher de la nourriture. Leur présence nombreuse rend également la tâche difficile aux prédateurs, comme les hyènes et les chacals, qui ne peuvent plus identifier ni isoler les individus les plus vulnérables.

De fait, les flamants n’ont rien de solitaires et recherchent les lieux permettant ces immenses rassemblements. Pour ce qui est des flamants nains, ils apprécient tout particulièrement ces zones toxiques et salées.

Mais de tels endroits sont rares. Pour les six espèces de flamants, on a identifié une trentaine de lieux de reproduction seulement dans le monde ; et la population des 3,2 millions de flamants nains ne repose que sur quelques groupes. 75 % de leur population se reproduit ainsi au seul lac Natron en Tanzanie.

Qu’adviendrait-il si ces sites étaient menacés ?

Contrairement à d’autres espèces qui peuvent se reproduire en groupes de plus petite taille pour faire face à la détérioration de leur habitat, ces oiseaux ne parviennent que rarement à survivre en petits rassemblements. Ayant évolué dans cet univers hostile où les prédateurs sont presque inexistants, ils auraient bien du mal à s’adapter à un milieu plus compétitif.

Les flamants roses nains sont célèbres pour leurs élégants ballets. Steffen Foerster/Shutterstock

Ainsi, le nombre de flamants nains décroît-il d’année en année. Une situation grandement imputable aux hommes : ils ont pollué ces zones humides avec leurs pesticides agricoles et leurs eaux usées, les lieux de nourriture et de reproduction ont été perturbés et la pénurie grandissante d’algues condamnent ces oiseaux à mourir de faim.

On le voit, même un régime à base d’algues toxiques ne peut protéger les flamants nains des menaces écologiques ! Que ce soit la surexploitation des eaux de ces lacs ou leur évaporation excessive due aux changements climatiques, c’est tout l’équilibre salin qui est mis en péril. On a par exemple vu apparaître de nouvelles espèces d’algues, cette fois hautement toxiques pour les flamants.

Ces mines qui menacent l’espèce

Différentes tentatives pour exploiter le carbonate de sodium (très utilisé en industrie sous la forme de bicarbonate de soude) présent au lac Natron constitue un autre danger. Cette extraction dérangerait les oiseaux qui ont besoin de tranquillité en période de reproduction. Ceci provoquerait également des remous dans l’eau, rendant plus difficile l’approvisionnement en nourriture.

L’algue vert-bleu qui donne leur couleur distinctive aux flamants nains teinte parfois le lac Natron de Tanzanie. Bildagentur Zoonar GmbH/Shutterstock

Compte tenu du temps nécessaire à ces animaux pour trouver de nouvelles zones de reproduction, tout projet minier sur le lac Natron devrait être interdit. Des perturbations d’origine humaine ont déjà poussé les oiseaux à quitter les lieux ; en 1993, la pollution des eaux du lac Bogoria a provoqué la mort de plus de 20 000 flamants nains, la première d’une longue série de disparitions de ces oiseaux.

Si les derniers projets miniers ont été placés aux oubliettes, la menace n’est pas totalement écartée et des groupes écologistes restent en alerte. Surveiller et protéger la population des flamants du lac Natron est une priorité pour la conservation de cette espèce, selon une récente enquête conduite par BirdLife International. L’extraction à grande échelle du carbonate de sodium serait « un désastre pour ces oiseaux », souligne le rapport.

L’importance de ces terres humides, en apparence hostiles, est évidente. Et la vie dans les lacs de la grande vallée du Rift répond à un équilibre fragile : le menacer par des activités humaines destructrices verrait sans aucun doute la fin de leurs incroyables habitants roses.

This article was originally published in English

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