« Les Galettes de Pont-Aven » ou la renaissance d’un cadre

Serin… comme un Serin : Jean-Pierre Marielle dans Les Galettes de Pont-Aven. Allociné

Comment un vieux film peut nous éclairer sur un thème actuel du management ? Redécouvrir Jean‑Pierre Marielle reste un plaisir immense pour les cinéphiles. L’entendre prononcer désabusé, l’attaché-case à la main, son nom « Serin… comme un serin » porte haut l’émotion dans Les Galettes de Pont-Aven.

« Quel est votre nom ? Serin… Comme un serin ! »

Ce film, réalisé en 1975 par Joël Seria offre le portrait émouvant d’un cadre en quête de renaissance. Les dialogues parfois crus – mais savoureux- et les scènes sans équivoque d’un homme passionné de peinture et admiratif des formes féminines ont forgé l’image libertaire de l’œuvre. Posons un regard managérial sur cette œuvre culte et mythique.

Le film Les Galettes de Pont-Aven nous offre une réflexion avant-gardiste sur un thème d’actualité et sensible dans les entreprises : la crise du milieu de vie en environnement professionnel, préalable au burn-out. Suivons Henri Serin dans sa lente descente aux enfers, observons ses frasques et assistons avec joie à sa renaissance. Les implications sont multiples tant le thème de ce film qui a plus de quarante ans traite de sujets contemporains.

Henri Serin cache ses sentiments car il faut bien travailler. Sa conscience professionnelle et l’amour de son métier ont petit à petit disparu. La solitude et la détresse prennent le dessus. Malgré tout dans cette phase il préserve son apparence au service de son métier. La scène dans le magasin de parapluies Chez Nathalie au début du film est marquante. Marielle incarne ainsi un commercial rusé, privilégiant des visites de fin de journée et exploitant magnifiquement un espace de moindre vigilance de sa clientèle.

« Je ne suis bien qu’en voyage, et encore… »

Il rentre impeccablement habillé et excelle dans l’art de la communication avec ses clientes. Ses arguments s’avèrent extrêmement précis, « la maison Godineau est une ancienne maison », arguant de fait la crédibilité de sa marque. Il reconnaît la qualité de sa concurrence qu’il ne dénigre jamais.

La présentation technique du produit est aussi très bien rodée, parlant de structure physique des parapluies et de la largeur de gamme. Serin encourage et reconnaît la fidélité de sa cliente à son concurrent tout en réussissant à placer la totalité de son argumentaire, suscitant l’intérêt pour une potentielle infidélité à sa marque fétiche.

« Un homme si gentil avec un si grand talent, quel gâchis »

Derrière l’éclat du discours d’un voyageur de commerce talentueux, le film conduit rapidement à découvrir une image plus sombre d’Henri Serin. Sa vie est marquée par la solitude. Les longues heures dans sa voiture, les arrivées muettes dans les hôtels le soir, les repas pris à la va-vite dans des restaurants déserts en sont des expressions. Son obsession pour les femmes et l’acte amoureux complètent le portrait. Serin enchaîne les escapades avec des maîtresses de passage, séduites par les beaux discours et l’art appuyé du compliment.

À l’opposé, notre héros livre à ses amoureuses de fortune un portrait acide de sa vie de famille, fustigeant violemment femmes et enfants : « Comment veux-tu que je m’entende avec cette conne, c’est une catho, une bigote […] les mômes c’est comme leur mère. Lui, c’est un petit nazi et la gamine elle me prend carrément pour un con ». La conclusion est terrible, Serin donnant l’impression de perdre progressivement pied.

« Vous déménagez mon vieux, faut vous faire soigner »

Serin est atteint inexorablement par un désinvestissement progressif. Il erre et s’immisce dans la vie des autres pour retrouver une pseudo liberté. Le sentiment d’échec est terrible, désabusé professionnellement avec la conscience que sa vie personnelle est un fiasco. Il plonge dans une fatigue profonde caractérisant et accentuant son sentiment d’échec. Ce trouble le pousse progressivement à l’alcool qui va devenir un refuge, une sorte de palliatif à sa crise de milieu de vie. La violence de sa libération amoureuse est le reflet de la détresse dans laquelle il se trouve, c’est le burn-out total !

La scène dans la voiture avec le prêtre (Claude Pieplu) montre à quel point il est mal et incapable de s’émerveiller de la vie. Sa propre région ne l’intéresse plus. Il s’offusque des propos, pourtant positifs, du prêtre (« vous déménagez mon vieux, faut vous faire soigner »), Henri est au fond, plus conscient de son état et totalement incapable de prendre du recul, caractéristique de son état dépressif.

L’homme de la route est devenu l’homme de la déroute.

Ces errements le conduiront doucement vers la renaissance grâce à ses deux passions, les femmes et la peinture.

« Il y a si longtemps que j’attendais ça, nom de Dieu »

La sortie de crise, tant personnelle que professionnelle, tient à son arrivée à Pont-Aven et à la décision d’abandonner son métier de voyageur de commerce pour laisser libre court à son art. Le changement d’environnement transforme l’homme qui quitte le complet-cravate pour des pulls en laine et le béret (« l’ombrelle du peintre »). Serin abandonne les parapluies au profit du pinceau et des couleurs. Cette nouvelle phase de vie connaît des aléas jusqu’à la rencontre avec Marie, charmante jeune femme devenant sa muse, qui transformera définitivement l’homme. Au final, Serin renaît en vendeur de crêpes, pommes d’api et galettes de Pont-Aven sur les plages bretonnes.

Quel bilan tirer de ce film plus de 40 années après sa sortie ? Quels enseignements retenir pour les cadres et les managers dont la quête de sens et le sentiment d’utilité restent des attentes fondamentales ? La trajectoire de Serin aide à comprendre la fragilité des carrières et l’impact des destins personnels sur la vie professionnelle.

Le film nous éclaire sur les rebonds professionnels que chacun espère en s’appuyant sur ses passions. Celle de la peinture pour Serin… habitée par la voix chaude de Jean‑Pierre Marielle.