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Les réfugiés syriens, grands oubliés de la crise libanaise

Une réfugiée syrienne le 17 mars 2020.
Une jeune réfugiée syrienne au Liban se couvrant le visage en guise de protection contre la Covid-19, le 17 mars 2020. Mahmoud Zayyat/AFP

Ces dernières semaines ont été marquées par l’implication française dans la réponse internationale aux explosions du port de Beyrouth du 4 août 2020.

Avant même la catastrophe du 4 août, le Liban était confronté à d’immenses défis : aggravation de la crise économique, remise en question du système politique par la contestation sociale, crise de la Covid-19… autant de sujets qui ont relégué au second plan une question cruciale, celle du sort du million de réfugiés syriens se trouvant actuellement dans le pays.

Le Liban, terre meurtrie et terre d’asile

Parmi les pays d’accueil de la région, le Liban se caractérise par la fragilité de son système politique, extrêmement polarisé sur la question des réfugiés syriens. Devenu le pays où le pourcentage de réfugiés est le plus élevé au monde en proportion de sa population, le Liban accueillait dès 2015 plus d’un million de Syriens, selon le Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations unies (UNHCR). Membre exécutif de l’UNHCR, l’État libanais n’est cependant pas signataire de la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés, et interdit cette même année 2015 à l’UNHCR de continuer à enregistrer l’arrivée de nouveaux réfugiés dans le pays. Cette mesure est prise dans le but de durcir les conditions de renouvellement du statut de résident de ceux que l’État libanais ne reconnaît pas comme « réfugiés » mais comme « déplacés », posant un défi majeur au plan de réponse de la communauté internationale et de l’Union européenne.

Face aux difficultés liées à la régularisation de leur situation, le taux de réfugiés doté d’un statut légal a continué de baisser passant de 27 % en 2018 à 22 % en 2019. Leur vulnérabilité est d’autant plus grande que les femmes et les enfants représentent 81 % des réfugiés syriens au Liban.

Précédant la catastrophe du 4 août, la 4e « conférence de Bruxelles » s’est tenue le 29 juin 2020 sous l’égide de l’UE et des Nations unies. Loin des questions liées à la reconstruction de la Syrie, elle s’inscrit dans la lignée des conférences humanitaires en rappelant l’urgence des besoins, promettant 2,3 milliards d’euros pour la période 2020-2021. Le Haut-Commissaire de l’UNHCR Filippo Grandi a souligné les conséquences de la récession économique sans précédent sur les conditions de vie des réfugiés dans les principaux pays d’accueil (Turquie, Liban, Jordanie, Irak).

Le Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) Filippo Grandi, dans la ville de Qaabrin au Akkar, le 20 août 2020. Ibrahim Chalhoub/AFP

Dans un Liban qualifié de pays emblématique de l’urgence humanitaire au Moyen-Orient, cette dégradation des indicateurs questionne l’avenir de la politique poursuivie jusqu’à présent, en particulier par l’UE. En juin 2020, le taux de la population libanaise vivant sous le seuil de pauvreté est estimé à 45 % et 75 % des réfugiés syriens au Liban vivent désormais sous le seuil d’extrême pauvreté.

Une réorientation de l’effort de solidarité internationale

Au Liban, l’Union européenne mène de front différentes négociations. La question des réfugiés, en tête de l’agenda politique en 2016, est désormais au second plan derrière celle de la mise en place de réformes économiques conditionnant les soutiens financiers promis par les bailleurs de fonds européens et internationaux. Lancée en 2018 sous l’égide de la France, la conférence internationale C.E.D.RE vise à soutenir le développement et le renforcement de l’économie libanaise à travers des réformes profondes qui se font encore attendre.

Jean‑Yves Le Drian et le président du conseil des ministres libanais, M. Saad Hariri (CEDRE).

À la suite de la plus grande explosion de l’histoire du Liban le 4 août 2020, la solidarité internationale s’est mobilisée sous l’impulsion de la France pour répondre aux besoins humanitaires des populations mais également pour rappeler l’urgence de ces plans de réformes.

La résilience des réfugiés syriens en question

Après une décennie de conflit, la réponse humanitaire internationale à la crise syrienne rend compte d’une certaine fatigue de l’aide. Au niveau européen, la pérennité des différents programmes d’aide reste également tributaire du nouveau budget pluriannuel 2021-2027 dont l’adoption a été retardée par la nécessaire prise en compte des défis intra-européens liés notamment à la pandémie de Covid-19. Premier bailleur de fonds international en réponse à la crise syrienne au Moyen-Orient, l’UE a alloué pour le seul cas du Liban 1,7 milliard d’euros dont 580 millions d’aide humanitaire.

La « Résilience » est devenue l’un des maîtres mots de la politique étrangère de l’UE. Elle est définie dans la nouvelle Stratégie globale de 2016 comme la capacité des États et des sociétés à se réformer eux-mêmes, en résistant et en se relevant des crises internes et externes. Né dans le courant de l’écologie politique et des crises écologiques dans les années 1970, le concept renvoie à la capacité des systèmes à recouvrer leur état initial après un choc. Cette politique, parfaitement illustrée par la position française de « l’exigence sans l’ingérence », gouverne désormais l’action extérieure de l’ensemble de la communauté internationale et marque une certaine rupture avec le modèle interventionniste des années 1990-2000. En réponse à la crise syrienne, elle est incarnée à la fois par la mise en place en 2014 d’un fonds européen exceptionnel dit « MADAD » et par le lancement du plan « 3RP » (Regional Refugee & Re-silience Plan) des Nations unies.

Une génération sacrifiée pour construire la Syrie de demain ?

La réponse aux besoins des réfugiés à travers leur intégration au secteur éducatif public a constitué l’un des axes de la politique de construction de la résilience du Liban. Le soutien extérieur au renforcement des systèmes nationaux existants doit permettre à l’État hôte de répondre aux besoins des populations les plus vulnérables. Près de 346 millions d’euros ont été alloué par l’UE au secteur éducatif et de la protection de l’enfance, dont une majeure partie au pilier dit « de l’accès » à l’éducation.

Des enfants dans les décombres du quartier de Gemmayzeh, à Beyrouth, le 28 août 2020
Des enfants jouent devant les décombres du quartier de Gemmayzeh, à Beyrouth, le 28 août 2020, à la suite de l’explosion qui a dévasté la ville. AFP

Mais dans la conjoncture actuelle, la fragilité des programmes d’aide s’accroît dangereusement, en particulier celle du programme d’envergure national RACE. lancé en 2014. Malgré les progrès avancés par l’État libanais et la communauté internationale, le constat reste alarmant puisqu’on estime qu’après quatre ans d’efforts 46 % des enfants syriens ne sont pas scolarisés au Liban. Alors que le secteur public accueille 30 % des libanais les plus vulnérables et que ses multiples fragilités préexistaient à l’arrivée des réfugiés syriens. La destruction de nombreuses écoles causée par les explosions du 4 août accélère la nécessité de repenser la réponse.

Cette génération d’enfants déscolarisés est aussi celle qui devra reconstruire la Syrie. Force est de constater que l’intégration à travers l’accès aux services de base n’est pas une solution viable mais que l’horizon du retour, invoqué par la classe politique libanaise et consigné dans l’accord UE-Liban de 2016, ne l’est pas non plus. Face à ce discours diffusé par les élites, le mouvement de protestation populaire du 17 octobre 2019, rassemblant des milliers de Libanais à travers tout le pays et transcendant les divisions confessionnelles pour demander le changement profond d’un système à bout de souffle, s’est cependant distingué en faisant spontanément preuve de solidarité avec les réfugiés syriens.

Construire la résilience des réfugiés pose le défi de les mettre effectivement en capacité de subvenir à leurs besoins. Au-delà, le bilan des politiques d’aide mises en œuvre rappelle également l’urgence de leur fournir des droits et une protection, afin d’éviter de leur confier la responsabilité de leur propre exil.

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