L’immigration, source de richesse ? La leçon des « gilets jaunes »

Le 22 décembre 2018, des Gilets jaunes bloquent l'accès l'autoroute A9. Raymond Roig / AFP

Les économistes de la migration estiment que l’ouverture totale des frontières pourrait doubler le PIB mondial. Mais ce type de calcul reste inaudible. Le débat public s’intéresse plus au type d’« étrangers » qu’il faudrait accepter qu’aux effets économiques de la mobilité.

Le mouvement des « gilets jaunes » offre l’opportunité de changer de regard. Les blocages à l’échelle nationale permettent en effet de comprendre pourquoi les restrictions à la mobilité internationale génèrent des pertes économiques.

Restreindre la mobilité : pourquoi ça coûte ?

Le premier réflexe des « gilets jaunes » a été de bloquer la circulation ou de la ralentir sérieusement. Sans être économistes, nous comprenons tous que limiter la mobilité pèse sur l’économie. Mais de quelle façon ?

Les premiers effets visibles l’ont été sur le commerce. Moins de gens qui se déplacent, c’est moins d’acheteurs. Lors du premier samedi de blocages, le 17 novembre 2018, les ventes ont chuté de 35 %, selon la Fédération du commerce et de la distribution. Des baisses comparables de la consommation ont eu lieu les samedis suivants.

Moins de gens qui se déplacent, c’est aussi moins d’activité économique et donc moins d’emploi. Quelque 5 000 entreprises ont dû réduire le temps de travail, plaçant plus de 73 000 salariés au chômage technique, selon un rapport du Sénat. D’autres entreprises, qu’on ne verra pas apparaître dans les statistiques, ont différé de nouvelles embauches.

Les blocages des « gilets jaunes » ont donc eu un impact sur la consommation, sur la croissance et sur l’emploi. Les restrictions à la mobilité internationale ont-elles un impact similaire ?

Le monde au régime des « gilets jaunes »

Les restrictions à la mobilité internationale sont bien plus néfastes que les blocages des « gilets jaunes ». Pour le comprendre, imaginons des « gilets jaunes? » qui non seulement ralentissent la circulation un jour par semaine, mais l’arrêtent. Au nom de la souveraineté du « peuple », ils affirment avoir le droit de décider qui peut entrer dans une ville et qui n’entre pas. Aux ronds-points, ils installeraient des « consulats » pour vérifier le bien-fondé de chaque déplacement.

Aux voyageurs qui déclareraient se déplacer pour le travail, il leur serait demandé d’apporter le contrat d’embauche, de montrer leurs diplômes et de prouver leur identité. Aux employeurs d’une ville, disons Aix-en-Provence, il leur serait demandé de n’embaucher que des Aixois ou de payer une surtaxe s’ils devaient faire travailler des Marseillais.

Le 8 décembre 2018, des « gilets jaunes » barrent l’accès à l’autoroute à Villfranche du Lauragais. Rémy Gabalda/AFP

Si un tel régime « gilet jaune » était mis en place, le ralentissement de l’économie serait beaucoup plus important que celui produit par quelques samedis de « blocage ». De longues files d’attente dissuaderaient les gens de se déplacer. L’activité économique ralentirait et le chômage augmenterait un peu partout.

Paradoxalement, c’est au nom de la protection des chômeurs que la bureaucratie des ronds-points réclamerait plus de rigueur et demanderait plus de moyens pour l’appliquer. Ce faisant, elle ralentirait davantage l’économie et augmenterait le chômage. Surtout, elle inciterait ces citadins qui ont besoin de se déplacer coûte que coûte à voyager « illégalement ». Les« gilets jaunes » qui oseraient faire passer leurs voisins en dehors des ronds-points seraient punis pour leur bienveillance.

Les ronds-points finiraient en proie aux divisions. Certains « gilets jaunes » voudraient construire des murs ou adopter le « Gilexit », une stratégie compliquée censée mieux contrôler la circulation. D’autres « gilets jaunes », progressistes, s’y opposeraient en cherchant des solutions de compromis. Dans ce combat, personne n’oserait demander de rétablir la libre circulation aux ronds-points.

La liberté de circulation : combien ça rapporte ?

Le régime de mobilité décrit plus haut n’est pas une fiction. Mais il est instauré par les gouvernements et non par les « gilets jaunes », aux frontières et non aux ronds-points. A priori, le blocage permanent aux frontières devrait coûter plus que celui des « gilets jaunes ». Quel est son coût économique ?

Depuis quarante ans, les études évaluent les gains de croissance qui résulteraient de l’ouverture totale des frontières. L’économiste Michael Clemens, qui les a passées en revue, en a conclu que les politiques qui défendent les restrictions ressemblent à des gens qui préféreraient laisser des trillions de dollars sur le carreau. Car même si leurs hypothèses varient, toutes les études s’accordent à dire que le montant de cette richesse est gigantesque. Étant donné les inégalités mondiales, l’ouverture totale des frontières du marché de travail pourrait doubler le PIB mondial.

Précisément, les gains de croissance exprimés en pourcentage du PIB mondial seraient les suivants :

Depuis 2011, d’autres études ont confirmé l’importance des gains. En 2013, l’économiste John Kennan les a même qualifiés de « miracle de croissance ». En 2018, une étude plus « pessimiste » confirmait qu’en cas d’ouverture des frontières, le revenu moyen mondial par travailleur augmenterait de seulement 12 % sur le court terme et de 52 % sur le long terme. Mais il augmenterait !

Le marché de l’emploi, une véritable forteresse

Les gouvernements ne sont évidemment pas prêts à ouvrir les frontières du marché du travail. En France, depuis quarante ans, les gouvernements successifs ont fait de l’emploi une véritable forteresse. Récemment, l’OCDE à recommandé à la France d’alléger l’entrée des travailleurs étrangers sur le marché de travail.

Car pour travailler, les étrangers extra-communautaires doivent y être autorisés. Tout employeur qui souhaite les embaucher doit d’abord s’assurer que l’emploi relève d’un métier que l’administration a déclaré comme ayant été « sous tension », pendant un an et pour sa zone géographique. Il doit aussi déposer un dossier montrant notamment que, malgré l’annonce, le poste est resté vacant pendant plusieurs semaines.

Une administration spécialement dédiée vérifie si les compétences de l’étranger correspondent à l’emploi proposé. Mais pour les étrangers qui ont fait des études en France, seul le diplôme français doit être pris en compte. Autrement dit, un informaticien marocain qui a étudié le management en France ne pourra pas travailler comme informaticien. L’employeur doit remplir d’autres conditions et payer une surtaxe, tout comme l’étranger.

Les difficultés à obtenir une autorisation de travail expliquent pourquoi l’admission pour motif économique ne représente que 10 % de l’immigration en France. Lorsque cette proportion augmente, comme les deux dernières années, c’est en raison de la hausse du nombre de scientifiques qui, eux, sont dispensés d’autorisation de travail. En 2018, ils étaient 4600 à avoir obtenu cette carte. Il leur est toutefois interdit de travailler en dehors de l’emploi pour lequel ils ont été recrutés.

Admission par motif France 2007-2018. MI-DSED 12 juin 2019

Le droit à une vie normale

Les économistes qui estiment que l’ouverture des frontières peut doubler le PIB mondial raisonnent uniquement en termes d’immigration de travail. C’est un peu comme si, dans l’allégorie imaginée plus haut, l’administration des ronds-points laissait passer seulement les personnes qui se rendent au travail. Or, dans la réalité, les commerçants ont bien été les premiers à faire savoir que moins de déplacements, c’est moins de consommation, donc moins d’emploi.

Mais la liberté de circulation totale est une idée qui fait peur. Pourtant, à l’échelle nationale, la liberté de circulation avait même été défendue par le ministre de l’Intérieur. Confronté aux premiers blocages, Christophe Castaner avait assuré que « le droit de chacun d’aller et venir » est « au fond, le droit d’avoir une vie normale ».

À l’échelle internationale, ce « droit d’aller et venir, au fond le droit à avoir une vie normale » est une idée qui fait peur. Si peur, que l’on préfère laisser les trillions de dollars sur le carreau.