L’Iran face au terrorisme : un sursaut nationaliste salutaire… et risqué

Des supportrices iraniennes dans un stade de Téhéran, lors du match amical contre la Bolivie, le 16 octobre 2018. Stringer/AFP

L’Iran a présenté Daech comme le responsable de l’attaque terroriste ayant frappé Ahvaz le 22 septembre dernier. Mais au-delà du danger spécifique représenté par le groupe djihadiste, ledit attentat rappelle la réalité du problème séparatiste en Iran et le risque d’une manipulation de ces tensions internes par des acteurs extérieurs.

Le nationalisme iranien est souvent présenté dans les médias, notamment occidentaux, comme une force permettant à l’Iran de rester fort dans l’adversité. Mais est-ce une vision juste de ce que ce « nationalisme » signifie ?

Un nationalisme inclusif et positif pour le régime

Face à une série de menaces – internes et externes –, on aurait pu s’attendre à une réaction iranienne bien plus agressive à l’international. Or on constate, pour l’instant, que si la rhétorique est virulente, contre les Saoudiens notamment, les actions, elles, restent pour le moins mesurées.

Ce qui a dominé au sein de la République islamique après l’attentat d’Ahvaz, c’est moins le désir de revanche que le ralliement au drapeau. Ce qui est très positif pour le régime. L’Iran a été choquée par le massacre indiscriminé, frappant non seulement des Pasdarans, mais aussi des civils. On pense notamment à la mort d’un enfant de quatre ans, Mohammad Taha, ou encore au cas d’Hosein Monjazi, un vétéran de la guerre Iran-Irak, invalide de guerre (il a perdu un bras et une jambe sur le champ de bataille). L’image de son cadavre à côté de son fauteuil roulant a, on peut le comprendre, profondément choqué l’opinion iranienne.

Par ailleurs, les militaires pris pour cibles lors de cet attentat étaient de jeunes conscrits : toutes les mères iraniennes, en voyant les images de l’attaque, n’ont pu qu’imaginer leur fils parmi les victimes. Face à l’horreur, l’union sacrée a prévalu en Iran, des plus réformistes aux plus conservateurs. Et cette union sacrée va renforcer l’adhésion au pouvoir en place.

D’autant que ce dernier n’hésite pas à faire son autocritique sur les failles sécuritaires. Le pouvoir politique a bien compris que, pour contrer toute théorie du complot faisant du régime un possible responsable de l’attaque terroriste, il était nécessaire d’être transparent. Et des images de Pasdarans protégeant femmes et enfants ou les aidant à s’échapper ont été très partagées, donnent une image positive de ce pilier du régime.

Le régime, « bouclier » autoproclamé de la nation

Plus largement, l’attaque d’Ahvaz, qui a visé le défilé commémorant la guerre Iran-Irak, donne l’opportunité de faire passer un message fort à la jeune génération. Beaucoup d’Iraniens sont trop jeunes pour avoir connu cette guerre, qui a littéralement façonné la génération précédente. Vue d’Iran, elle avait démontré à la population que les Américains n’acceptaient pas une République islamique indépendante, transformant la guerre Iran-Irak en guerre mondiale : après tout, Saddam Hussein avait reçu le soutien des Occidentaux et des monarchies du Golfe.

Après l’attentat d’Ahvaz, le régime martèle qu’aujourd’hui comme hier, l’Iran est pris pour cible par Washington et ses alliés arabes du fait de sa soif d’indépendance nationale. Et que le régime existe justement pour servir de bouclier à la nation.

Lors des funérailles après l’attentat d’Ahvaz, le 24 septembre, des femmes brandissent les portraits d’un enfant victime de l’attaque. Atta Kenare/AFP

Pour nombre d’Iraniens, l’idée selon laquelle l’attaque d’Ahvaz doit être placée dans un contexte plus large de ciblage de l’Iran de concert par Américains, Israéliens et Saoudiens, ne fait aucun doute.

Priorité à la défense de la « maison commune iranienne »

Le ralliement des Iraniens autour du drapeau ne signifie pas forcément repli ethnique et chauvin : il existe en Iran un patriotisme qui dépasse largement, au moins en théorie, la définition ethnique. À noter que certains universitaires iraniens refusent la notion même d’une quelconque « ethnie » persane, mettant plutôt en avant la langue commune, le farsi, comme vecteur de communication de tous les Iraniens (qu’ils appartiennent à une minorité ou non). La notion d’ethnie persane pure et différenciée ne fait pas sens, du fait du large brassage au cours des siècles de ceux qu’on appelle parfois les « Persans ».

On peut, par exemple, retrouver cette approche supra-ethnique du nationalisme iranien dans la minorité azérie, souvent bilingue et pratiquant l’exogamie. Ainsi, comme le rappelle Rasmus Christian Elling dans son ouvrage Minorities in Iran : Nationalism and Ethnicity after Khomeini, des Azéris, ou des Iraniens ayant des racines en parties azéries, se retrouvent dans les plus hautes fonctions politiques ou religieuses. C’est le cas, notamment, du premier personnage de l’État lui-même, Ali Khamenei.

La guerre Iran-Irak a renforcé cette approche du nationalisme : dans la logique patriotique née à cette période, les questions ethniques ont été mises de côté en faveur de la défense de la maison commune face à l’agresseur irakien. Les Arabes du Khuzestan se sont ainsi battus courageusement contre l’Irak entre 1980 et 1988, alors que Saddam Hussein avait cru pouvoir bénéficier du soutien de cette population en jouant la carte du panarabisme. Mais la politique menée par son parti, le très autoritaire Baath, qui maltraitait les Arabes chiites d’Irak, a été rejetée par les habitants du Khuzestan.

En définitive, l’existence de tensions centre-périphérie importantes en Iran ne conduit en rien la population arabe iranienne à s’opposer systématiquement et radicalement à la République islamique. À cet égard, l’attaque d’Ahvaz ne favorise pas forcément le discours des indépendantistes. Au contraire, cette violence indiscriminée pourrait plutôt le délégitimiser aux yeux de la population.

Enfin, le sentiment d’union sacrée, quelles que soient les opinions politiques et les origines ethniques des uns et des autres, sera sans doute renforcé par les déclarations de Daech, qui a promis d’autres attentats en Iran.

Si certains analystes y voient un échec de la politique officielle, qui disait combattre les djihadistes en Syrie et en Irak pour éviter d’avoir à les combattre en Iran, on peut mettre en avant une approche différente : cette attaque et ces menaces confirment bien la réalité du danger que représente le terrorisme djihadiste sunnite. Considéré comme étant soutenu par des forces étrangères, et incarné notamment par Daech, il est de fait perçu comme le principal danger qui menace la sécurité de tous les Iraniens. Ce qui rend légitime de lutter contre lui à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

D’autant que pour les terroristes, un Arabe ou un Persan au Khuzestan est une cible « légitime », la majorité de la population locale arabe étant chiite au Khuzestan. Et le terrorisme aveugle, comme celui qui a frappé à Ahvaz, le 22 septembre dernier, n’hésite pas à tuer des civils au hasard. Dès lors, l’élan nationaliste suscité par le terrorisme est une bonne chose pour Téhéran, car il pousse à l’unité face à un ennemi commun. Mais ce sentiment nationaliste restera-t-il toujours une force pour l’Iran ?

Un possible effet boomerang pour le régime

La forme de nationalisme la plus populaire actuellement en Iran est celle qui glorifie le passé pré-islamique. Or, associé à la guerre froide qui met aux prises le pays avec l’Arabie saoudite, il peut prendre une tonalité « ethnique » clairement anti-arabe. Comme le rappelle Reza Zia-Ebrahimi, le nationalisme iranien s’est inspiré du nationalisme européen du XIXe siècle, aux relents racistes. Ce phénomène explique la persistance d’un racisme anti-arabe chez certains Iraniens.

Au Musée national de Téhéran, une femme devant un objet d’art de la Perse antique. Atta Kenare/AFP

Le danger pour la cohésion du pays que représente, à terme, ce rejet de la diversité ethnique inhérente à l’Iran, est souligné par certains, y compris par une partie de la droite iranienne. Ce risque est d’autant plus réel qu’un nationalisme iranien critique des minorités pourrait se nourrir de l’actualité récente.

Deux exemples, parmi d’autres : après l’attaque d’Ahvaz, de durs combats ont opposé, le 12 octobre, les forces régulières iraniennes à des séparatistes kurdes, dans la province de Kermanshah, frontalière de l’Irak. Quatre jours plus tard, le groupe séparatiste-djihadiste baloutche Jaish al-Adl a kidnappé 14 membres des services de sécurité, à la frontière irano-pakistanaise.

De la dénonciation du séparatisme au soupçon systématique contre les minorités, il n’y a qu’un pas que certains en Iran n’hésiteront pas à franchir. Un problème bien connu par les sociétés multiculturelles et pluriethniques frappées le terrorisme.

Des séparatistes encouragés par les tensions avec les États-Unis

Plus largement, l’attaque terroriste d’Ahvaz tend à montrer que les adversaires du régime de Téhéran perçoivent les tensions géopolitiques actuelles, notamment avec les États-Unis, comme une opportunité pour réaliser leurs propres objectifs.

Ainsi, il est avéré que les Saoudiens ont soutenu, idéologiquement et financièrement, le séparatisme baloutche contre l’Iran. En 2017, le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI) a également décidé de reprendre la lutte armée, et Daech a frappé l’Iran sur son sol.

Dans un tel environnement, la tentation est grande d’étouffer toute expression de mécontentement, émanant notamment des minorités, accusées d’être manipulées de l’extérieur. Cette tentation peut inciter le pouvoir iranien à refuser de prendre en compte les raisons internes du mécontentement au Khuzestan. Avec le risque de nourrir un peu plus le séparatisme violent ou la capacité de recrutement d’autres forces non-étatiques opposées au gouvernement.

Et pourtant, on ne peut nier que les Arabes du Khuzestan font face à d’authentiques difficultés, qui demanderaient une réponse appropriée de la part de l’État.

Les défaillances de Téhéran

Aujourd’hui, rien ne laisse à penser qu’une politique de discrimination systématique est orchestrée par Téhéran contre les Arabes iraniens du Khuzestan. Mais au niveau local, une discrimination insidieuse, de tous les jours, est bien réelle, et l’État devrait s’efforcer de lutter contre elle. D’autant que les manifestations de 2011 dans la province, inspirées par les « Printemps arabes » et sévèrement réprimées par la force, ont en partie été motivées par cette discrimination au quotidien. À court terme, l’ordre a été rétabli, mais sans qu’on ne traite le problème à la racine.

Or le Khuzestan connaît le troisième taux de chômage le plus important en Iran. Alors que le pays avait d’ambitieux projets éducatifs pour son voisin, l’Irak (avec la construction envisagée de 3000 écoles), l’illettrisme dans cette province iranienne reste très important. Ce territoire a, plus largement, gardé des séquelles profondes de la guerre Iran-Irak, et sa reconstruction n’a pas été une priorité après-guerre.

Pire encore, les Arabes du Khuzestan subissent les conséquences d’une politique bien peu respectueuse de l’écologie. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, Ahvaz était la ville la plus polluée au monde en 2013. Les compagnies pétrolières et les usines chimiques n’hésitent pas à y déverser leurs déchets dans la nature. Et cela, alors que les hôpitaux locaux ne disposent pas de fonds suffisants, et n’ont pas de docteurs en nombre suffisant pour faire face aux conséquences sanitaires désastreuses d’une telle pollution.

Alors que le Khuzestan manque cruellement d’eau pour sa population et pour l’activité agricole, le pouvoir central n’en a pas moins poursuivi la politique du Shah de drainage vers d’autres régions. Or le sujet de l’eau est assez sensible pour pousser la population locale à critiquer ouvertement les autorités, et à manifester.

Si le pouvoir iranien a su gérer le choc provoqué par l’attaque d’Ahvaz du 22 septembre, cette action terroriste ne peut être analysée sans prendre en compte les tensions locales, entre le centre iranien et les périphéries souvent associées à des minorités ethniques. Le nationalisme est un outil efficace pour unir face à un ennemi commun. Mais il peut aussi empêcher une remise en question pourtant nécessaire de certaines orientations politiques passées, notamment face à des territoires qui se sentent oubliés par la République islamique.