L’ironie du bitcoin

Les utilisations du bitcoin sont loin de celles pour lesquelles il avait été conçu. Shutterstock

L’ironie du bitcoin

Ironie : Opposition, contraste entre une réalité cruelle, décevante et ce qui pouvait être attendu. (Larousse)

Initialement, le bitcoin a été conçu comme un moyen d’échanger de la valeur par Internet sans dépendre de quiconque, c’est-à-dire sans avoir besoin de faire confiance à un tiers, intermédiaire, établissement financier ou banque centrale, et ce de manière totalement sécurisée.

« What is needed is an electronic payment system […] allowing any two willing parties to transact directly with each other without the need for a trusted third party. »
(« Ce dont nous avons besoin, c’est d’un système de paiement électronique qui permette à deux parties de s’engager dans une transaction directement, sans nécessiter de tiers de confiance. »)
(Satoshi Nakamoto, le mystérieux concepteur du bitcoin)

Effectivement, depuis la première transaction du 9 janvier 2009, le bitcoin a démontré sa grande robustesse. Aucun hacker n’a réussi à trouver de faille dans le registre qui contient les enregistrements de toutes les transactions de bitcoins, la fameuse blockchain du bitcoin. Pourtant, malgré cette réussite, au final l’utilisation du bitcoin va à l’encontre de ce pour quoi il a été créé…

Échanger bitcoins contre monnaies fiduciaires n’a pas de sens

À l’origine, le bitcoin a été créé pour permettre aux « citoyens du monde » de s’échanger de la valeur par Internet contre des biens et services. Il devait être un moyen de faire du troc tout en s’en affranchissant totalement des monnaies fiduciaires traditionnelles. L’idée était de créer une monnaie universelle qui se suffise à elle-même, un écosystème autonome.

Or en réalité, on assiste à de nombreux échanges entre le bitcoin et les monnaies fiduciaires comme le dollar ou l’euro. Ces transactions sont le cruel aveu que l’écosystème du bitcoin ne prend pas. Le nombre d’acteurs acceptant d’échanger des biens et des services contre des bitcoins est insignifiant. Et les rares qui les acceptent convertissent immédiatement leurs bitcoins en monnaies fiduciaires. En effet, la valeur des biens en monnaie fiduciaire est stable alors que leur valeur en bitcoins fluctue énormément, répliquant simplement les fluctuations du cours de change. Quelle ironie !

On peut objecter que les monnaies fiduciaires s’échangent quotidiennement entre elles sur le marché des changes, du fait de l’importance des importations et exportations de biens et services entre agents économiques de différents pays. Du coup, on pourrait considérer qu’il est normal que le bitcoin, lui aussi, s’échange contre les monnaies fiduciaires. En fait, il n’en est rien, car ces échanges sont purement spéculatifs : il ne s’agit pas de la contrepartie d’échanges de biens et de services réels.

La volatilité du cours de change bitcoin-dollar (en bleu) est environ 15 fois plus élevée que celle du cours de change euro-dollar (en jaune). buybitcoinworldwide.com

S’appuyer sur des plateformes pour détenir des bitcoins n’a pas de sens

Le bitcoin a été conçu pour que les citoyens, et non leur banque, possèdent leurs bitcoins. Il a été conçu pour qu’ils puissent transférer leurs bitcoins sans dépendre de personne. Si on connaît son numéro de compte bitcoin et si on connaît sa clef privée associée, alors on est capable d’établir un ordre de transfert de bitcoins de son compte vers le compte de son destinataire. Le système a été conçu pour que chacun puisse le faire tout seul, de manière autonome, sans dépendre de quelque intermédiaire que ce soit, sans avoir besoin de faire confiance à quiconque. De nombreuses applications, appelées « wallet », permettent de le faire depuis son ordinateur ou son smartphone, en toute sécurité.

On a assisté à des détournements de bitcoins par des intermédiaires, Mt Gox étant le plus célèbre d’entre eux. Cette plateforme offrait à des utilisateurs peu technophiles des services de conservation de bitcoins. Que ces intermédiaires aient fraudé ou aient été victimes de fraudes n’est pas vraiment le cœur du problème. La véritable ironie est plutôt d’utiliser les services d’un intermédiaire alors que le système du bitcoin a justement été conçu pour s’en passer…

Le mode de rémunération des administrateurs du registre du bitcoin n’a pas de sens

Le bitcoin repose sur sa blockchain, c’est-à-dire sur sa base de données, son registre dans lequel est enregistré tout l’historique des transactions de compte à compte depuis l’origine. Ce registre a besoin d’être mis à jour en temps réel. Cette mise à jour est effectuée par les fameux « mineurs » qui ne sont autres que des administrateurs de bases de données.

Or, en échange du service de mise à jour du registre qu’ils rendent à la communauté, ces administrateurs sont rémunérés… en bitcoins créés ex-nihilo ! Quelle ironie de constater que cette rémunération ne coûte rien à personne, même pas aux bénéficiaires du service ! Pas étonnant que le bitcoin ait pu être qualifié de « serpent qui se mord la queue », de fraude, ou de pyramide de Ponzi !

Et demain ?

En dehors des pays en développement ou à gouvernance non structurée, vouloir se passer (et espérer pouvoir se passer) des monnaies fiduciaires est une utopie. La monnaie constitue un lien entre les citoyens d’une nation. C’est ce qui les unit, parce que c’est ce qui leur permet d’échanger des biens et des services, de faire du troc. L’état institue la monnaie fiduciaire comme moyen de paiement légal que personne n’a le droit de refuser. L’état utilise la monnaie fiduciaire comme moyen de lever l’impôt et de faire fonctionner les services publics. La monnaie fiduciaire est basée sur la confiance en l’état. Vouloir s’en échapper en lui préférant une monnaie virtuelle hors de tout contrôle, qui échappe à l’impôt, c’est vouloir utiliser les services publics sans y contribuer. Plutôt déloyal…

En revanche, un crypto-euro échangeable contre des euros à parité fixe d’un pour un a de l’avenir, car les services qui y seront associés, à savoir la rapidité et la sécurité des paiements directs entre citoyens, sont attrayants. Partout où il est nécessaire d’accéder facilement un historique de données et de les mettre à jour en temps quasi-réel et en toute sécurité, la technologie blockchain est également prometteuse. Bien entendu, pas besoin de monnaie virtuelle pour rémunérer les administrateurs de telles blockchains : des crypto-euros conviennent parfaitement… Sans ironie aucune !