Une étude révèle des données révélatrices sur le processus de publication chez les hommes et chez les femmes. Il apparait qu’un biais sexiste intervient à plusieurs maillons de la chaîne. Shutterstock

Littérature : un art encore largement dominé par les hommes

Tout part souvent d’une impression, dont l’ancrage est indéfinissable : les femmes ne recevraient pas leur juste part dans le monde du livre – leur juste part d’attention médiatique, de marques de consécration.

Récemment, la remise du prix Goncourt en France à l’écrivain Jean‑Paul Dubois, en compétition avec Amélie Nothomb, a provoqué quelques commentaires négatifs sur la prédominance masculine dans les comités de sélection.

Historiquement effacées dans l’histoire de la culture, les femmes seraient toujours désavantagées, malgré les avancées certaines du siècle dernier. Un biais sexiste présiderait aux opérations de sélection de manuscrits, de distribution de bourses et de prix, de qualification critique… Ce sont là des considérations symboliques, certes, mais qui ont de bien matérielles répercussions.

C’est à cette impression que l’UNEQ, l’Union des écrivaines et des écrivains québécois, a voulu s’attaquer en mettant sur pied le Comité Égalité hommes-femmes, dont le mandat est de réfléchir aux inégalités entre les sexes dans le monde du livre et de sensibiliser à ces inégalités afin de promouvoir une plus grande équité.

Bien que doté de moyens limités, le Comité a mené une recherche pour mesurer la place accordée aux femmes dans le monde du livre, tant au stade de la production, qu’à celui de la création et de la réception critique. Bénéficiant du soutien financier du Réseau québécois en études féministes, et assistée de Charlotte Comtois, doctorante en études littéraires et culturelles, j’ai entrepris de dresser un portrait de la situation de la saison littéraire 2017-2018.

Autant de femmes soumettent des manuscrits

La première donnée étonne : selon les informations recueillies auprès de neuf éditeurs ayant accepté de sonder les manuscrits reçus, les femmes soumettent autant de manuscrits (48,8 pour cent) que les hommes (48,3 pour cent) (Notons que si les chiffres présentés ici ne totalisent pas 100 pour cent, c’est que cela comprend des ouvrages écrits par au moins un homme et une femme ou dont on ne connait pas le sexe de l’auteur ou l’autrice.)

Étonnant, parce qu’une des raisons souvent évoquées pour expliquer la sous-représentation des femmes dans les catalogues est qu’elles seraient moins nombreuses à soumettre des manuscrits. Ainsi, c’est proportionnellement au poids qu’elles ont dans la population que les femmes se présentent à ce premier tourniquet d’entrée. Encore que : on peut aussi rappeler qu’elles sont plus nombreuses à étudier dans les programmes universitaires de littérature.

Les hommes sont avantagés dès cette première sélection : les catalogues des neuf éditeurs sondés comportent 54,3 pour cent de publications masculines contre 37 pour cent de publications féminines. Un corpus plus large, composé de 40 maisons, confirme les proportions indiquées par ce petit échantillon : leurs catalogues sont composés de 51,1 pour cent d’œuvres écrites par des hommes contre 39,9 pour cent d’œuvres écrites par des femmes.

C’est donc dire que même en regard de l’acception la moins exigeante de la parité, soit 40-60 (selon les sources, la zone de parité est tantôt 40-60, tantôt 45-55), les femmes ne se situent pas dans la zone paritaire. L’édition est le premier maillon de la chaîne qui mène, ultimement, à la consécration. Et dès ce premier tourniquet, les femmes se voient desservies.

Moins d’argent, moins d’attention médiatique

Nous ne savons pas si les femmes déposent davantage ou moins de demandes d’aide à la création que les hommes auprès des conseils des arts du Québec et du Canada. Quoi qu’il en soit, elles reçoivent davantage de bourses que les hommes (57 pour cent contre 43 pour cent). Toutefois, ces dernières sont moins importantes (9 155 dollars en moyenne pour les femmes contre 12 075 dollars pour les hommes). De même, si elles sont pareillement récompensées par des prix littéraires (48 pour cent des prix remis aux femmes contre 49 pour cent aux hommes), ceux-ci sont moins bien dotés : elles reçoivent des bourses de 4 691 dollars en moyenne contre 10 966 dollars pour les hommes.

Au chapitre de la réception critique, l’asymétrie entre les hommes et les femmes est flagrante : sur un corpus de 1 312 articles provenant de magazines littéraires et de journaux, 57,5 pour cent sont consacrés aux œuvres écrites par des hommes, contre 36,8 pour cent aux œuvres écrites par des femmes (les œuvres mixtes récoltant 5,6 pour cent).

Réception critique des œuvres. UNEQ

Ces chiffres ressemblent beaucoup à ceux des signataires des articles : ils sont rédigés par des hommes dans une proportion de 59,8 pour cent, contre 39,8 pour cent par des femmes. La critique littéraire est donc dominée par les hommes, lesquels favorisent largement les hommes. En effet, ces derniers consacrent 63,8 pour cent de leurs articles à des hommes contre 30,6 pour cent à des femmes, tandis que celles-ci consacrent 47,9 pour cent de leurs articles à des hommes, contre 46,2 pour cent à des femmes. Il est notable que l’approche des femmes en cette matière affiche une égalité quasi parfaite.

Enfin, une analyse des termes employés pour parler des œuvres et de leur auteur·e confirme, si besoin était, la persistance d’un biais sexiste dans l’évaluation des œuvres : pour parler des œuvres écrites par des hommes, les mots « brillant, dense, génial, grandiose, intelligent, magistral, puissant, remarquable et riche » reviennent le plus souvent, tandis que du côté des femmes et de leurs œuvres, ce sont les mots « délicat, juste et sensible »…

Qualificatifs employés pour parler des œuvres. UNEQ

Iniquité

Ainsi, tant en ce qui concerne la production que la réception, les femmes se trouvent en dehors de la zone de parité. Et en regard de la création (subventions et prix littéraires), elles reçoivent autant ou un peu plus de bourses, mais moins d’argent que leurs confrères.

Les impressions constatées par maintes observatrices confirment donc une iniquité. D’autant qu’il faut considérer que chacun de ces tourniquets agit comme un goulot d’entonnoir : si les femmes sont aussi nombreuses que les hommes à se présenter au premier portillon, elles subissent une première élimination à la sélection éditoriale, puis une seconde au moment de la réception critique : ce n’est que 37 pour cent de leurs livres publiés qui sont recensés, et leurs livres sont moins publiés. Pour les hommes, le rapport est inversé : c’est 54 pour cent de leurs livres publiés, par ailleurs avantagés dès cette étape, qui jouissent d’une visibilité critique.

De toute évidence, les femmes ne reçoivent pas la part qui leur revient, ni en argent sonnant, ni en prestige symbolique. S’il en est ainsi, c’est qu’on ne les invite pas à parité à faire partie des comités de sélection – de manuscrits, de prix – ainsi des équipes de rédaction. Également parce qu’il subsiste toujours, en chacun et chacune de nous, un biais favorisant les hommes.

Idéalement, un observatoire de la parité en culture colligerait des données de façon continue et sur un long terme. Autrement nous sommes condamnés à refaire ponctuellement de telles recherches, nécessairement partielles, qui ne couvrent qu’une période restreinte. Elles laissent par ailleurs plusieurs questions sans réponses : qu’en est-il de la place accordée aux hommes et aux femmes dans les librairies, lors des événements littéraires, ou dans les émissions culturelles à la radio et à la télévision ? etc.

Un tel organisme pourrait également instaurer des politiques visant la parité. Car actuellement, les ressources sont distribuées de façon inéquitable, et les hommes paraissent nettement avantagés.

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