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Marée noire à l’île Maurice : une enquête s’impose sur la réaction du gouvernement

Un homme ramasse les fuites de pétrole du navire MV Wakashio le 8 août à Mahébourg, sur l’île Maurice. Jean Aurelio Prudence / L'Express Maurice / AFP

L’échouage du MV Wakashio le 25 juillet dernier au large de l’île Maurice est l’une des plus grandes catastrophes environnementales de l’histoire de l’océan Indien occidental. Bien que son ampleur ne soit pas encore connue, les 1 000 tonnes de pétrole et de diesel qui se sont déversées à proximité de l’un des plus grands trésors marins de Maurice menacent de détruire ce précieux habitat. La reprise sera longue et la catastrophe occupera l’île Maurice pendant des années.

L’heure est aussi aux questions : l’accident et la fuite auraient-ils pu être évités ? Le pays était-il correctement préparé ? Les garde-côtes et la compagnie engagée pour pomper le pétrole du navire en détresse ont-ils réagi de la bonne manière ?

Ni le gouvernement, ni l’armateur et la société de sauvetage n’auront probablement intérêt à ce que l’on réponde à ces interrogations. Mais une enquête publique indépendante doit être lancée sur la gestion par les dirigeants et par l’industrie de cette catastrophe.

Le pays était-il mal préparé ?

Une chose est sûre, les autorités politiques étaient bien conscientes du risque. Depuis les années 1990, l’île Maurice a reçu des aides importantes visant à renforcer ses capacités de prévention contre le risque de marée noire.

Le pays a été l’un des principaux bénéficiaires de deux projets de grande ampleur financés par la Banque mondiale : le plan d’urgence de 4 millions de dollars américains Western Indian Ocean Island Oil Spill Contingency Plan de 1998 à 2003, et le projet de 24 millions de dollars américains Western Indian Ocean Marine Highway Development and Coastal and Marine Contamination Prevention Project de 2007à 2012.

L’île Maurice reçoit un soutien dans le cadre de la Convention de Nairobi des Nations unies, mais bénéficie aussi de plusieurs programmes de renforcement des capacités en matière de sécurité maritime dans la région. En mars 2020, Maurice a justement fait le point sur son état de préparation lors d’un atelier international.

Dans un article récent, nous avons montré que ce renforcement des capacités est souvent expérimental et trop axé sur la planification et la stratégie plutôt que sur la mise en œuvre.

Pourtant, l’île Maurice a déjà fait l’expérience de ce type d’événements. En 2016, un accident similaire s’était produit. Le MV Benita, s’était écrasé à 7 km de Grand Port, non loin du MV Wakashio, puis était resté à quai pendant cinq semaines avant d’être renfloué pour être remorqué en Inde, puis de couler à 90 km au large de l’île Maurice. Cette opération avait permis d’éviter une importante marée noire.

Le fait que le pays ne disposait pas d’une quantité suffisante d’équipements pour contenir rapidement le déversement du Wakashio, indique que malgré toute la formation et l’expérience, l’île Maurice n’était toujours pas préparée.

La marée noire a dérivé au nord-ouest autour de l’île aux Aigrettes et vers Mahébourg. Laura Morosoli/EPA

La collision aurait-elle pu être évitée ?

Les preuves satellites ont montré que le Wakashio suivait une trajectoire de collision vers l’île Maurice, et qu’il a percuté les récifs de la pointe D’Esny à une vitesse de croisière sur l’océan. Sa route s’était clairement écartée du trajet habituel.

Les garde-côtes auraient pu le détecter et envoyer un patrouilleur. Bien que leur capacité soit limitée, aurait-il été possible d’atteindre le navire à temps avant qu’il ne frappe ?

La réaction à la mise à la terre a-t-elle été la bonne ?

Une fois le Wakashio mis à terre, les garde-côtes se sont rapidement rendus sur place.

Les premières mesures de confinement ont été prises et des barrages flottants ont été déployés. Une société de sauvetage a été engagée pour renflouer le bateau et pomper les 4 000 tonnes de pétrole et de diesel, mais deux semaines après la collision initiale, peu de choses avaient été faites. Le 6 août, la catastrophe environnementale a commencé à se dérouler, lorsque le pétrole a commencé à se déverser. Le 15 août, le navire s’est coupé en deux.

Le gouvernement a indiqué que la lenteur de sa réaction s’expliquait par le mauvais temps. Pourtant, a-t-on réellement réfléchi à d’autres stratégies ? L’entreprise sous contrat disposait-elle de l’expertise nécessaire pour prévenir le drame ? A-t-on trop mis l’accent sur le pompage du pétrole et pas assez sur la prévention d’une marée noire ? Quelle a été la coordination de la crise entre le gouvernement, les garde-côtes et les experts étrangers ?

Les entreprises de gestion des marées noires, telles que Harbo, affirment qu’elles auraient pu être dans le pays dans les 24 heures après la première mise à terre si elles avaient été invitées. Dans les 72 heures, l’équipement approprié aurait pu sécuriser le navire, évitant ainsi une grande partie des conséquences d’un déversement. Le gouvernement avait donc d’autres moyens d’action à sa disposition.

Le navire aurait très probablement continué à fuir et se serait finalement brisé, mais la propagation du pétrole et la contamination des côtes auraient pu être contenues.

Pourquoi n’y a-t-il eu aucune réponse régionale ?

L’Union européenne, le Royaume-Uni et d’autres acteurs, comme nous l’avons montré dans un livre à venir, ont considérablement investi dans la mise en place d’une architecture régionale de sécurité maritime dans l’ouest de l’océan Indien. Cette dernière inclut un centre de surveillance maritime ainsi qu’un centre de coordination opérationnelle conçue pour faire de l’alerte précoce et encourager la coordination dans la zone face à des situations d’urgence comme celle-ci.

Après tant d’efforts, il est malheureux de constater que la région n’a pas été à même de réagir et de soutenir le gouvernement mauricien.

Des actes, pas des paroles en l’air

Ce ne sont là que quelques-unes des questions qu’une enquête indépendante sur la situation actuelle de Maurice devra examiner et évaluer.

Une évaluation environnementale indépendante sera également requise. Et il appartiendra à la société civile mauricienne et à militants de protection de la nature du monde entier de veiller à ce qu’une commission et une enquête soient lancées d’urgence.

La commission de l’Océan indien ou l’association des pays riverains de l’Océan indien, actives dans la gouvernance des eaux régionales, pourraient fournir un format pour cela. La pression et le soutien de l’Inde, de la France ou du Japon et d’autres États qui ont déjà apporté une aide d’urgence seront également nécessaires.

Cette enquête devra également donner des recommandations sur la manière d’éviter une catastrophe similaire dans la zone et d’améliorer l’architecture pour offrir une réponse plus rapide – en développant une installation régionale par exemple. Et cette fois, il faut exiger du gouvernement mauricien qu’il agisse, et non qu’il se contente de belles paroles.

This article was originally published in English

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