Ne tombons pas dans le piège de peur et d’exclusion tendu par Daech

En patrouille sur le parvis désert de Notre-Dame, samedi 14 novembre. Gonzalo Fuentes/Reuters

Face à l’horreur provoquée par cette nouvelle série d’attaques terroristes en France, il est urgent de ne pas céder à la peur et de ne pas stigmatiser les populations les plus fragiles.

Les attaques perpétrées ce vendredi 13 novembre sont les plus meurtrières qu’ait connues la France depuis 1945. Selon un dernier bilan, ce sont près de 130 personnes qui ont trouvé la mort à la suite de ces attentats commis simultanément à Paris dans six endroits différents. Les autorités policières ont indiqué que les huit terroristes à l’origine de ces attaques seraient décédés – sept en se faisant exploser.

Ce n’est pas comme si la France n’était pas préparée à l’éventualité d’une telle tragédie. Les mesures antiterroristes ont été renforcées jusqu’à leur plus haut niveau depuis l’attaque, en janvier dernier, de Charlie Hebdo par les frères Kouachi et de l’Hyper Casher par Amédy Coulibaly.

Depuis des mois maintenant, les soldats patrouillant en armes dans les rues font partie du quotidien des Parisiens. Mais le plan Vigipirate mis en place par le gouvernement pour assurer la sécurité des Français n’aura pas suffi à déjouer ce qui apparaît comme l’attaque la mieux organisée qu’ait jamais menée Daech hors de son territoire. Toute la lumière doit encore être faite, mais l’État islamique a déjà revendiqué cette nouvelle vague d’attaques. François Hollande, accusant directement l’organisation terroriste, a affirmé qu’il voyait dans cette série d’attentats « un acte de guerre ». L’état d’urgence a été instauré dans le pays, des mesures radicales comme le rétablissement des contrôles aux frontières ont été prises, écoles et universités ont été fermées.

Au cours des heures qui ont suivi les attaques, c’est une avalanche d’informations non confirmées qui a envahi l’espace médiatique, un phénomène désormais récurrent dans ce genre de situation. Les chaînes d’information en continu ne se sont pas contentées de relayer les faits, mais ont aussi laissé libre cours à la spéculation, ce qui n’a fait que renforcer la peur. Alors même que les attaques étaient toujours en cours, on a pu entendre des commentaires sur ce qui pourrait se produire à l’avenir et à quel type d’attaques nous pourrions, ou plutôt nous devrions, nous attendre. La peur n’a fait que s’intensifier à mesure de la diffusion de vidéos amateurs sur les réseaux sociaux.

Après les attentats, la Place de la République sous haute surveillance. Reuters/Pascal Rossignol

Des mesures d’urgence qui doivent le rester

Il est plus que jamais nécessaire, crucial, d’expliquer et d’analyser avec la plus grande prudence ces évènements et leurs possibles conséquences. Car entretenir un climat de peur et de paranoïa ne pourra avoir que des effets très néfastes. Si les mesures d’urgence sont aujourd’hui nécessaires, il faut qu’elles le restent. Si elles venaient à se pérenniser, elles placeraient la France dans une position dangereuse.

La politique française affiche de nos jours un profond cynisme et les électeurs ont perdu confiance en leurs représentants. De nombreux politiques ne manqueront pas de vouloir tirer profit de la situation et Nicolas Sarkozy a d’ailleurs déjà fait savoir qu’il souhaitait que des mesures sécuritaires encore plus dures soient adoptées. D’autres prétendront que la solution passe par le verrouillage des frontières : ils en appelleront au retour de cette bonne vieille France paisible qui n’est qu’un mythe, réécrivant à l’occasion l’histoire d’un pays qui témoigne au contraire de tensions continues entre réaction et révolution.

Pour éviter ces raisonnements aux effets délétères, il est essentiel de bannir les conclusions faciles, comme ce fut le cas pour le 11-Septembre, dont on a d’ailleurs souvent reparlé ces dernières heures. Ceci ferait en effet le jeu des terroristes. Daech et d’autres mouvements similaires entretiennent le fantasme de la guerre des civilisations : ils cherchent par tous les moyens à alimenter l’opposition entre un « nous » imaginaire, en Occident, faisant office de définition approximative pour la démocratie, et un « eux », censé représenter une force unifiée dans une région du monde déchirée par des années de guerre.

Rallier cette version des faits permettrait à Daech de propager cette fausse image d’unité. Ce serait aussi une façon simpliste de définir qui nous sommes en rejetant tous ceux qui pensent et agissent différemment de « nous ». Cela affecterait nos sociétés, érigerait des murs invisibles entre tous ceux qui partagent le même espace, qu’il s’agisse d’une ville ou d’un pays. Il est crucial de ne pas adopter, comme ce fut parfois le cas en janvier dernier, des positions faussement rassurantes, et à terme dangereuses, comme la politique du bouc émissaire.

Il est très probable que nombre de personnes feront le rapprochement entre ces groupes terroristes et certaines communautés établies en France qui font l’objet ces dernières années d’attaques xénophobes.

L’exclusion n’est pas une solution

En janvier dernier, beaucoup réclamèrent que les membres de la communauté musulmane française condamnent clairement les attaques. Si ces appels venaient en général de personnes bien intentionnées, ils montrèrent à quel point les attitudes discriminatoires étaient ancrées en France, où un groupe pouvait être stigmatisé et associé à ses membres les plus extrêmes. Il est fortement possible que de tels soupçons apparaissent à nouveau. Certains autres ne manqueront pas de pointer du doigt les réfugiés, oubliant que la plupart d’entre eux ne cherchent qu’à fuir Daech.

Dans les jours et les mois qui viennent, il faudra tout faire pour ne pas se laisser engloutir par la peur. Si cela arrivait, nous ne ferions que souffrir encore davantage de la paranoïa. Cela ne manquerait pas d’entraîner un durcissement sécuritaire et une réduction de nos libertés. Cela ne ferait qu’infliger davantage de souffrances à ceux qui sont déjà victimes d’exclusion. Au final, cela ne ferait que gonfler les rangs des groupes extrémistes.

Il faut le répéter encore et encore : ce ne sont ni les musulmans, ni les réfugiés qui sont responsables de ces attaques, mais bien quelques poignées de fanatiques qui veulent nous voir emprunter le chemin de la défiance, de l’exclusion et du renoncement à nos libertés les plus fondamentales.

This article was originally published in English

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