Menu Close

Nouvelle-Calédonie : pourquoi le référendum sur l’indépendance pourrait provoquer l’instabilité dans la région et ternir l’image de la France

Des indépendantistes kanaks se sont mobilisés contre le référendum du 12 décembre 2021, à Nouméa, Nouvelle-Calédonie.
Les indépendantistes ont appelé à boycotter le référendum du 12 décembre 2021. Théo Rouby/AFP

Les résultats du référendum du 12 décembre sont tombés. Le non à l’indépendance l’a emporté à 96,5 % mais plus d’un électeur sur deux ne s’est pas rendu aux urnes.

Les partis pro-indépendance avaient mis en avant l’impact de la pandémie sur la population kanak pour obtenir le report du troisième et dernier référendum. Il ne leur a pas été accordé.

La France a persisté à organiser la dernière des trois consultations sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie le 12 décembre, malgré les appels des leaders indépendantistes à reporter le scrutin et à « ne pas y participer » (et donc à le boycotter), en raison de la situation sanitaire dans la population kanak.

Cette décision met en péril le processus de paix engagé par la France il y a 30 ans dans ce territoire semi-autonome, et la stabilité de sa principale possession dans le Pacifique. Un tel boycott de la population kanak pourrait faire replonger le territoire dans l’agitation des années 1980, et avoir des conséquences sur la région.

Pourquoi un autre référendum sur l’indépendance ?

Le mouvement indépendantiste a pris de l’ampleur en Nouvelle-Calédonie dans les années 1970 et au début des années 1980, quand la France est revenue sur les dispositions relatives à l’autonomie qu’elle avait acceptées et a encouragé l’immigration issue d’autres régions françaises pour mettre en minorité les partisans de l’indépendance.

Dans les années 1980, la frustration des Kanaks a entraîné de violentes manifestations sur le territoire et le boycott du référendum sur l’indépendance en 1987. S’en sont suivies, quelques mois plus tard, des fusillades meurtrières entre Kanaks et milices françaises à l’occasion des élections présidentielles françaises.

Les accords de Matignon-Oudinot, signés en 1988 par les groupes loyalistes et indépendantistes sous l’égide du gouvernement français, ont mis un terme à la violence. Ils ont été suivis, dix ans plus tard, par l’accord de Nouméa, qui prévoyait trois référendums d’autodétermination.

Les deux premiers, organisés en 2018 et 2020 et marqués par un taux de participation record (plus de 80 %), se sont soldés par la victoire des opposants à l’indépendance, à une faible majorité. Cependant, la proportion des Kanaks favorables à l’indépendance est passée de 43,3 % à 46,7 %. En 2020, l’écart entre les deux camps n’était plus que de 10 000 voix.

Voting at a polling station in Noumea
Un bureau de vote à Nouméa lors du référendum de 2018 sur l’indépendance. Mathurin Derel/AP

Le troisième scrutin était annoncé serré, les deux camps courtisant les 25 000 personnes qui se sont abstenues en 2020 (sur un total de 180 000 inscrits). Cependant, la « non-participation » des Kanaks pourrait rendre le vote politiquement nul, comme ce fut le cas en 1987.

Le dernier scrutin devait se dérouler avant le mois d’octobre 2022. Les loyalistes, partisans du maintien dans le giron français, sont favorables à un vote anticipé afin de consolider leur majorité et de permettre une reprise rapide de l’économie.

Les indépendantistes préféraient un vote plus tardif pour optimiser leurs chances d’obtenir une majorité.

Pour éviter tout chevauchement avec les élections présidentielles de l’an prochain, le gouvernement français a décidé que le référendum se tiendrait ce 12 décembre, malgré l’opposition des partis indépendantistes.

La France adopte une approche moins neutre

Lors des deux premières campagnes, la France a fait preuve d’une scrupuleuse impartialité et invité des observateurs internationaux. Pour ce nouveau scrutin, en revanche, elle s’est montrée moins objective.

Pour commencer, les discussions préparatoires à cette dernière consultation se sont tenues sans la participation de l’ensemble des principaux leaders indépendantistes. Ensuite, la brochure explicative du gouvernement français sur les conséquences du référendum se positionnait clairement en faveur du non, au point que les loyalistes l’ont utilisé pour leur campagne.

Le gouvernement a également commandé et publié de manière ciblée des sondages d’opinion sur le rôle de la France en Nouvelle-Calédonie, tandis que les médias locaux soulignaient les potentiels effets négatifs de l’indépendance sur les services de santé, entre autres.

En visite à Tahiti en juillet, Emmanuel Macron a parlé en termes forts des menaces qui pèseraient sur les petites îles isolées du Pacifique si la France n’était plus là pour les protéger. Le dispositif de sécurité mis en place pour le scrutin de cette année est également plus important.

Une impasse de mauvais augure avec les Kanaks

L’impact de la pandémie de Covid a joué un rôle majeur dans le nouveau référendum.

Depuis le début de la pandémie, et jusqu’à l’arrivée du variant Delta au mois de septembre, la Nouvelle-Calédonie ne déplorait que peu de cas, et aucun décès. On dénombre désormais près de 300 morts liés à la Covid-19, la plupart dans la communauté kanake.

Invoquant les rites funéraires kanaks, qui demandent un long travail de deuil au sein de la communauté, les dirigeants indépendantistes ont demandé le report du vote du 12 décembre, en soulignant l’effet qu’ils pourraient avoir sur la campagne et la participation.

Le Sénat coutumier, l’assemblée des aires coutumières kanak, a déclaré une période de deuil d’un an, et les leaders indépendantistes ont menacé d’appeler à la « non-participation » des Kanaks.

Le ministre français des outre-mer, Sébastien Lecornu, a néanmoins confirmé la date du 12 décembre. Il a déclaré que le système de vote non obligatoire permettait à chacun de choisir de participer ou non.

La réaction des Kanaks ne s’est pas fait attendre. Les leaders indépendantistes ont réaffirmé leur appel à la non-participation pacifique tout en évitant de parler de « boycott », terme associé au référendum de 1987 et aux violences qui l’ont émaillé. Ils ont toutefois reconnu que leurs 30 000 jeunes partisans kanak n’obéiraient pas forcément.

Ils ont également formé un nouveau comité stratégique en réaction à la décision de maintenir le vote. Pour l’un des leaders, cette décision « s’apparente à une déclaration de guerre contre les Kanaks ».

Le 5 décembre, un groupe composé en grande partie de Kanak a demandé en urgence au Conseil d’État de reporter le scrutin après les élections présidentielles d’avril.

Les partis indépendantistes ont déclaré qu’ils contesteraient le résultat si le référendum avait lieu et ne participeraient pas aux discussions sur l’avenir que la France souhaite tenir au lendemain du vote.

Ce que signifie le référendum pour la région

Si la Nouvelle-Calédonie est le théâtre d’instabilité et de violences, ou si le résultat du référendum est contesté, il y aura des répercussions sur la région.

Tout comme dans les années 1980, le rôle de la France dans le Pacifique sera à nouveau remis en cause. À l’époque, les gouvernements régionaux avaient attiré l’attention de la communauté internationale sur la façon dont la France traitait les demandes de décolonisation de ses territoires et sur ses essais nucléaires en Polynésie française, ce qui avait fini par conduire la France à revoir sa copie.

Après avoir révisé sa politique et entrepris des efforts diplomatiques, la France a forgé de nouveaux partenariats avec l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les gouvernements des îles du Pacifique. En fin de compte, le rôle que joue la France dans la région et sa vision de la zone Indopacifique sont conditionnés par sa façon de traiter ses territoires d’outre-mer.

Les dirigeants et les analystes de la région ont exhorté le gouvernement français à revoir sa gestion de ce scrutin décisif.

Aux Nations-Unies, le Groupe Fer de lance mélanésien, qui regroupe les îles Fidji, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, les îles Salomon, le Vanuatu et la coalition pour l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, a lui aussi demandé le report du référendum.

Le « Pacific Elders Group » a, de son côté, écrit à Emmanuel Macron pour l’appeler à respecter le rituel de deuil kanak. Le Premier ministre du Vanuatu, Bob Loughman et le chef indépendantiste de la Polynésie française, Oscar Temaru, ont également apporté leur soutien aux leaders indépendantistes.

Dans une tribune publiée fin novembre dans Le Monde, un collectif de spécialistes de l’histoire et de la société calédonienne ont exprimé leur inquiétude liée à la date du référendum.

Pour la France, l’Australie et le reste de la région, le référendum en Nouvelle-Calédonie risque fort de ne pas constituer, comme il aurait dû, un modèle démocratique pour l’avenir, mais plutôt un signe avant-coureur d’instabilité.


Traduit de l’anglais par Catherine Biros pour Fast ForWord.

This article was originally published in English

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 155,900 academics and researchers from 4,513 institutions.

Register now