Parcoursup : la pérennisation des inégalités sociales

Comment y entrer ? Franck Michel/Flickr, CC BY

On peut déplorer les situations de blocage que connaissent aujourd’hui quelques universités françaises. Certains n’y voient que le résultat de l’action de minorités d’étudiants, téléguidés par telle ou telle formation politique ou syndicale. Mais à l’évidence aujourd’hui, les étudiants ne sont plus seuls à exprimer leur opposition à la procédure induite par la plateforme Parcoursup. Parmi la communauté des enseignants chercheurs, des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour dénoncer ce qui se cache derrière la démarche que la loi ORE prétend leur imposer.

L’argument avancé par ces universitaires, encore minoritaires, tient en deux points. De leur point de vue, la plateforme Parcoursup et les procédures qu’elle impose aboutissent de fait à une sélection à l’entrée de l’Université. Par ailleurs, la mise en œuvre du dispositif suppose une surcharge de travail considérable qui vient s’ajouter aux nombreuses tâches administratives qui s’amoncellent dans la fonction d’enseignant chercheur au sein de l’université française.

Mais il est un argument qui, quoique parfois évoqué, n’a pas encore été suffisamment développé par ces opposants. En l’état, compte tenu du manque de moyens de nombreuses universités, la mise en œuvre de la procédure Parcoursup aboutira purement et simplement à la pérennisation des inégalités sociales qui minent notre système éducatif. En voici la démonstration.

L’impossibilité de mise en œuvre du « Oui si… »

La loi ORE prévoit qu’après examen des candidatures, chaque bachelier pourra se voir renvoyé trois réponses possibles : une admission sans condition dans la filière de son choix, une admission moyennant l’inscription dans un parcours destiné à combler certaines de ses lacunes (le fameux « oui si… »), et enfin une inscription en liste d’attente.

Il faut en convenir, sur le papier, ces dispositions sont séduisantes dans la mesure où elles laissent penser que les bacheliers présentant des performances scolaires moyennes se verront proposé un parcours d’accompagnement destiné à les hisser à un niveau suffisant pour envisager leur réussite en licence. Mais qu’en est-il dans les faits ?

Beaucoup d’universités, dont celle dont je fais partie, ont annoncé à leurs enseignants chercheurs que la réponse « oui si… » serait purement et simplement éliminée des réponses possibles dans la mesure où ces universités estimaient ne pas avoir les moyens (humains, financiers, logistiques) de mettre en œuvre les parcours qu’elle induisait. En d’autres termes, dans beaucoup d’universités, notamment celles de lettres et sciences humaines, il n’y aura pas de réponse « oui si… » et pas de dispositif d’accompagnement des bacheliers les plus faibles.

Le classement par les notes

La loi ORE prévoit que les dossiers des candidats à l’entrée en université seront classés à partir de trois familles de critères : leurs notes dans l’enseignement secondaire (notamment les notes obtenues en classe de terminale), les évaluations de leur professeur principal et chef d’établissement, leur lettre de motivation. Avec de savants systèmes de pondération, ces trois types de critères devraient être transformés en notes permettant de classer toutes les candidatures pour une filière donnée, dans une université donnée.

Là encore, tout cela paraît fort séduisant, mais cette procédure sera-t-elle respectée ? Peut-on vraiment croire que les commissions d’évaluation des vœux ayant à traiter plusieurs milliers de dossiers auront la possibilité de lire et d’évaluer correctement les milliers de lettres de motivation correspondant à ces dossiers ? Et quand bien même le feraient-elles, quel serait l’intérêt de ces évaluations lorsqu’on songe que ces lettres de motivation pourront avoir été écrites par des parents, des amis, voire des officines spécialisées ?

Il en résulte que les commissions d’évaluation des vœux s’appuieront le plus probablement sur des classements automatisés que la plateforme Parcoursup nomme pudiquement des systèmes « d’aide à la décision » et qui ne prendront finalement en compte que les notes obtenues dans le secondaire. Or que sait-on des déterminants des performances de nos lycéens ?

Le poids des origines sociales dans les performances scolaires

Le rôle déterminant des origines sociales dans les performances scolaires est connu depuis les années 60 (Bourdieu et Passeron, 1964). Depuis cette époque, nous savons que le milieu social dont est issu un élève impacte fortement ses performances dans notre le système éducatif. Bien qu’il date à présent de plus de cinquante ans, ce constat n’a jamais été démenti (c-à-d., Forquin, 1982 ; Broccolichi, 2009 ; Cayouette-Remblière et De Saint Pol, 2013) et l’on peut même affirmer qu’il s’aggrave puisqu’il est à peu près clairement établi aujourd’hui que notre système éducatif, non content de pérenniser les inégalités sociales, tend à les renforcer (CNESCO, 2016).

Une des conséquences de ce phénomène est, par exemple, que les bacheliers des bacs généraux n’ayant aucun parent titulaire du bac ont moins de chances d’obtenir une mention que ceux ayant un parent titulaire de ce diplôme (Caille et Lemaire, 2009). Ainsi, il y a tout lieu de penser que, sur un plan statistique, les notes des bacheliers ayant déposé leur dossier sur la plateforme Parcoursup sont étroitement liées à leur origine sociale.

Promotion sociale et détection des élites

Des arguments qui précèdent, on peut à présent comprendre que compte tenu des modalités de sa mise en œuvre dans nombre d’universités, la procédure Parcoursup risque d’aboutir à une sélection sociale pure et simple. Ce sont en effet les performances scolaires qui constitueront le critère essentiel de recrutement de nos futurs étudiants et toutes les études convergent pour nous indiquer que ces performances sont liées au milieu social d’origine.

Ainsi, les bacheliers issus des milieux les plus modestes risquent de se retrouver en fin de classement en raison de leurs moindres performances en classe de terminale. Et en l’absence de dispositif « oui si… », faute de moyens, ils se verront finalement refusé l’accès aux études supérieures.

D’aucuns objecteront que de toute façon, ces bacheliers n’auraient pas réussi à l’université. On leur répondra d’abord que tout dépend de ce que l’on place sous le terme de réussite et que la fréquentation du monde universitaire offre à beaucoup de nos jeunes des opportunités d’ouverture d’esprit et de développement de leur sens critique. N’en déplaise à certains, l’université est un formidable outil de promotion sociale.

On leur rétorquera ensuite que jusqu’alors, l’université était la seule chance de poursuite d’études offerte à tous, permettant à certains de se révéler, indépendamment de leurs médiocres performances dans l’enseignement secondaire. Compte tenu des modalités actuelles de mise en œuvre de la loi ORE, cette chance disparaît et les bacheliers les plus fragiles, ceux ayant obtenu des notes justes supérieures à la moyenne seront définitivement exclus. Est-ce bien cela que nous souhaitons ?

On ajoutera enfin que dans le contexte actuel, notre pays n’a peut-être pas intérêt à restreindre comme il le fait aujourd’hui les espaces de détection de ses élites. L’entre-soi et l’endogamie ne sont pas les signes de la bonne santé d’une société. Mais nous savons que ces arguments risquent de n’être pas entendus par ceux qui nous gouvernent. Peut-être y seront-ils davantage attentifs lorsque les premiers résultats de la procédure Parcoursup seront rendus publics. Il se pourrait alors que les bacheliers exclus et leurs parents fassent entendre leur voix.

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