Quand les auteurs français s’inventent une vie aussi captivante que leurs livres

L'écrivain Stéphane Bourgoin. Wikimedia

Stéphane Bourgoin, écrivain français spécialisé dans les crimes réels, a été formé au profilage par l’académie du FBI, en Virginie (États-Unis). Il a interviewé 77 meurtriers, dont Charles Manson et Ted Bundy. Il a conseillé le FBI et Scotland Yard dans plusieurs affaires compliquées, et sa propre femme a été victime d’un tueur en série. Il a même eu une brève carrière de footballeur professionnel au Red Star. L’histoire de sa vie semblait aussi passionnante que celle de l’un de ses 40 livres. Sauf qu’elle n’était que pure fiction.

Suite à une enquête publiée par le collectif anonyme 4e Œil Corporation sur YouTube en février, Stéphane Bourgoin a été contraint d’avouer qu’il avait construit de toute pièce une grosse partie de son histoire et de son CV.

Ce n’est pas la première fois qu’un auteur français s’invente une vie palpitante et passionnante. Certains l’ont fait pour séduire le public et les comités d’attribution des prix, d’autres pour prendre leurs distances vis-à-vis de leurs origines modestes et de la littérature de bas étage qu’ils avaient pu produire auparavant.

Enjoliver la réalité

Depuis, M. Bourgoin a avoué que sa prétendue épouse était inspirée d’une femme qu’il avait rencontrée « cinq ou six fois » et qui « lui plaisait ». Quant à Charles Manson, il l’a croisé sans échanger un mot avec lui, et les assassins avec qui il a discuté ne dépassaient pas la trentaine.

Dans une série d’interviews accordées à la presse française, l’écrivain admet à présent qu’il aurait dû laisser sa véritable expertise parler d’elle-même, estimant ses livres suffisamment bons pour se vendre sans ces affabulations.

Les écrivains utilisent depuis longtemps de fausses histoires et se créent des personnages publics qui servent leurs intérêts, surtout pour se faire publier et gagner la reconnaissance du public.

L’un des exemples les plus connus concerne le Prix Goncourt, le plus prestigieux prix littéraire français, qui récompense « le meilleur ouvrage d’imagination en prose, paru dans l’année » et a notamment été décerné à Marcel Proust et Simone de Beauvoir.

Ce prix ne peut être remporté qu’une seule fois. Pourtant, le prolifique Romain Gary a réussi à en obtenir deux par la ruse : un premier en 1956 pour Les Racines du ciel, et un second en 1975 pour La Vie devant soi, un roman prétendument écrit par un auteur algérien du nom d’Émile Ajar.

La supercherie ne fut confirmée qu’après la mort de l’auteur, dans une confession posthume intitulée Vie et mort d’Émile Ajar. Tout au long de sa vie, Romain Gary a écrit sous différents noms, dont Fosco Sinibali, Shatan Bogat et Roman Kacew (son nom de naissance).

Même un auteur français aussi respecté qu’Honoré de Balzac n’a pas pu s’empêcher d’exagérer les faits pour construire son image publique et privée.

Balzac est surtout connu comme l’un des pères du roman réaliste. Pourtant, il a commencé par produire des œuvres alimentaires sous divers pseudonymes, dont Lord R’Hoone, anagramme d’Honoré, et Horace de Saint-Aubin.

Honoré de Balzac. Wikimedia

Par la suite, pour rompre tout lien avec ses premières publications, Balzac a fait rédiger à son assistant une préface à son roman La Dernière Fée (1823) dans laquelle Horace de Saint-Aubin rencontre le nouveau Balzac, auteur à succès. En lisant quelques pages de l’œuvre de ce dernier, il décide, par dépit, de brûler ses propres romans.

Pour achever la transformation et s’offrir une touche aristocratique, l’écrivain a ajouté la particule « de » devant Balzac, qui était déjà un nom inventé. Son père, trouvant son nom, Balssa, trop commun, l’a changé en Balzac dans une tentative d’effacer leurs origines paysannes, tout en suggérant un lien avec l’illustre famille Balzac d’Entragues.

C’est aussi un auteur français, Serge Doubrovsky, qui a inventé dans les années 1970 le terme d’« autofiction » pour décrire son roman Fils, publié en 1977. Le protagoniste du livre porte le même nom que l’auteur et quelques-uns de ses traits distinctifs, mais évolue dans un monde essentiellement fictif. Doubrovsky a défini l’autofiction comme une « fiction d’événements et de faits strictement réels ».

L’autofiction soulève la problématique du lien ambigu entre autobiographie et fiction. Comme l’explique l’universitaire Alex Hughes, ce genre permet à un auteur de révéler des éléments biographiques « sous une forme narrative dont l’aspect fictionnel le dégage de toute responsabilité » de véracité. Si Stéphane Bourgoin s’était délibérément inscrit dans ce genre littéraire, ses arguments auraient pu être recevables, mais ce n’est pas le cas.

Outrage moral

Le plus remarquable dans le cas de Stéphane Bourgoin, c’est sans doute l’empressement avec lequel on s’est emparé de ses inventions. En exagérant certains éléments, il a gagné en crédibilité et s’est ouvert des portes. C’est comme s’il avait senti qu’en grossissant certains faits et en créant une histoire à nulle autre pareille, il donnait au public ce qu’il avait toujours voulu entendre.

Comme le soulignait Pierre Bourdieu en 1986, l’un des problèmes avec l’autobiographie, c’est que nous avons été tellement exposés aux conventions narratives de la fiction qu’il nous est quasiment impossible de ne pas les reproduire en décrivant une vie, même si cela risque de conduire à des fausses interprétations de la réalité historique.

En se présentant dans ses livres comme un héros endeuillé, Stéphane Bourgoin a exploité des schémas narratifs qui parlaient déjà à ses lecteurs. Dans The Science of Storytelling (non traduit en français), Will Storr avance l’idée que notre cerveau est conditionné pour s’intéresser aux récits d’« indignation morale », qu’il considère comme « le moteur des histoires depuis la nuit des temps ». Quand nous voyons des héros affronter des méchants, notre instinct tribal de justiciers se réveille et nous fait prendre parti pour l’alter ego fictionnel de Bourgoin.

Les confessions du Français ont relancé le récit. Car, comme l’écrit Will Storr, « lorsqu’on a démoli un personnage, on peut commencer à construire son histoire ». On veut que les méchants soient punis, ou du moins accablés de remords. Bourgoin et le collectif qui a relevé ses mensonges, nous ont offert sans le vouloir ce que réclamaient nos cerveaux avides de fiction. En tant que lecteurs, nous nous sommes fait avoir. Et, pour reprendre les mots de Will Storr, « ça nous fout dans une rage noire ».


Traduit de l’anglais par Valeriya Macogon pour Fast ForWord.

This article was originally published in English

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