Quel avenir pour les territoires du nucléaire en France ?

En 1999, lors d’une inspection à la centrale de Fessenheim. Damien Meyer/AFP

Le report de la décision de fermeture de la centrale de Fessenheim (Haut-Rhin) entériné par le Conseil d’administration d’EDF du 6 avril 2017 a replacé le nucléaire au centre de l’élection présidentielle.

Quels que soient les choix politiques à venir, les futurs gouvernements français ne pourront échapper à la nécessité de fermer certaines centrales, même s’ils décidaient de les remplacer par d’autres plus modernes. Les réacteurs nucléaires ne sont en aucun cas éternels et le remplacement de certains de leurs composants les plus importants, usés par le temps, apparaît tant techniquement difficile que peu rentable.

L’expérience de Fessenheim et du mouvement d’opposition qui s’est constitué autour de l’association Fessenheim Notre Énergie depuis l’annonce de la fermeture de la centrale doit servir d’avertissement. L’avenir des communes accueillant des réacteurs ne doit pas être exclusivement pensé en termes économiques.

Car loin de ne représenter que des pôles d’emplois interchangeables, les centrales nucléaires ont structuré, en près d’un demi-siècle d’existence, l’identité et les liens sociaux quotidiens de leur territoire d’implantation. Il est alors fondamental d’anticiper leur transformation identitaire et sociale, au risque de répéter (à une moindre échelle) les crises qui ont frappé les régions charbonnières du nord de la France après la fermeture des mines.

Des « pays perdus » redynamisés par le nucléaire

À l’inverse de l’Allemagne où les centrales ont été construites à proximité immédiate de grandes agglomérations ou dans des campagnes densément peuplées, le programme nucléaire français s’est déployé dans des territoires ruraux en déprises démographiques et économiques.

Pour ces « pays perdus », selon l’expression de l’ethnologue Françoise Lafaye, l’arrivée du nucléaire symbolisait l’intégration dans un projet d’envergure qui les plaçait au cœur de la reconstruction de la nation après la guerre. En présentant les réacteurs tantôt comme de nouveaux châteaux le long de la Loire, tantôt comme des cathédrales des temps modernes, le gouvernement français inscrivait ces communes dans une continuité glorieuse du récit national, comme l’a bien décrit l’historienne américaine Gabrielle Hecht dans son ouvrage The Radiance of France.

Carte des centrales nucléaires en France. ASN

L’installation des travailleurs du nucléaire accompagnés de leur famille a renversé le dépeuplement des campagnes sélectionnées. À titre d’exemple, la population de Fessenheim a augmenté de 120 % entre le début des travaux de la centrale en 1970 et sa mise en service sept ans plus tard.

Fidèle à ses habitudes d’aménagement du territoire et de gestion de son personnel, Électricité de France (EDF) a construit des lotissements dans quelques villages autour des centrales, favorisant ainsi la concentration des agents. Celle-ci ne s’est pas faite sans frictions avec les habitants locaux qui ne voyaient pas toujours positivement l’arrivée d’une nouvelle population aux habitudes différentes, logées dans des quartiers souvent entièrement séparés du bâti historique que le géographe Louis Chabert appelait les « colonies nucléaires ».

L’arrivée « des EDF » a également modifié la sociologie de ces territoires. D’extraction urbaine et diplômés, les agents de la centrale bénéficient d’un pouvoir d’achat plus élevé que les locaux. Selon l’Insee, les rémunérations des employés des centrales dépassent de près de 50 % le salaire net moyen en France ; et près de 90 % d’entre eux bénéficient de contrats à durée indéterminée.

La centrale nucléaire du Blayais dans le blason de Braud-et-Saint-Louis. Wikipedia, CC BY-SA

Alors que le nucléaire a permis la sauvegarde de ces territoires, il n’est pas étonnant de voir l’industrie atomique s’immiscer jusque dans les blasons des communes, tels que Braud-et-Saint-Louis (33) et Paluel (76), où bien sur les logos des communautés de communes comme celles de l’Essor du Rhin, où se trouve Fessenheim, et de Cattenom.

Pour les élus locaux, les centrales sont alors associées au maintien de la population dans les campagnes et leur fermeture est perçue comme le risque d’une disparition démographique.

Un apport financier sans commune mesure

En permettant la construction de nouvelles routes et la mise en place de système d’adduction d’eau, les chantiers des réacteurs ont amélioré le quotidien de ces territoires.

Ce sont toutefois les recettes des taxes foncière et professionnelle (remplacée en 2012 par l’imposition forfaitaire sur les entreprises de réseau sans baisse substantielle de revenus) qui ont entraîné les transformations les plus flagrantes.

Particularité du droit français, l’assiette de ces deux taxes est calculée pour les usines sur la base du coût des bâtiments et des machines utilisées. Ceux-ci étant particulièrement onéreux pour un réacteur nucléaire, dont la Cour des comptes a estimé la valeur à 800 millions d’euros, le montant des taxes dues par les centrales est astronomique.

L’analyse des budgets des communes est sans appel. Ainsi, les recettes de fonctionnement de la celle de Paluel étaient en 2015 de 5 765 euros par habitant contre seulement 787 euros en moyenne dans les communes françaises démographiquement identiques.

Après avoir permis l’embellissement des rues, des mairies et des bâtiments historiques, cette manne a servi à financer, au gré des choix des élus locaux, des infrastructures de loisirs inhabituelles pour de petites communes rurales : piscines, bibliothèque, médiathèques, gymnase, salle de concert, etc. Exemple parmi d’autres, Saint-Vulbas, où se trouve la centrale du Bugey, jouit ainsi d’un palais des congrès ainsi que d’un centre aquatique pour un peu plus de mille habitants. En permettant le développement de ces lieux, le nucléaire a structuré les temps de loisirs et les liens sociaux dans ses territoires d’implantation.

Un industrie omniprésente au quotidien

Les recettes fiscales du nucléaire ont également permis aux territoires hôtes de mettre en place des services de grande qualité : raccordement des habitants à la fibre optique à Chooz, acquisition d’un chalet dans les Hautes-Pyrénées pour Braud-et-Saint-Louis, centre de dialyse à Belleville-sur-Loire, festival de musique d’envergure internationale à Avoine, la liste est longue.

Ces services sont orchestrés par des centres communaux d’action sociale (CCAS) profitant de subventions municipales dix fois plus importantes en moyenne que le reste des communes françaises. L’argent permet également aux écoles d’offrir des prestations autrement inaccessibles. À Fessenheim, où était installée la famille de Victor Schoelcher, père de l’abolition de l’esclavage, les écoliers profitent ainsi d’un échange scolaire avec la Martinique instituée deux ans après la mise en service de la centrale nucléaire.

Petite enfance, école, grand âge, l’industrie atomique s’intègre ainsi indirectement dans tous les moments de la vie.

EDF, forte d’une véritable intelligence géographique, a favorisé la liaison sociale entre le nucléaire et ses territoires. Face aux risques de grognes que faisait peser la ségrégation entre agents EDF et habitants historiques, l’entreprise a aidé ses employés à acheter des logements dans le bâti ancien.

Plus globalement, l’énergéticien a systématisé les aides aux associations locales. EDF est ainsi naturellement devenue le sponsor le plus important des clubs sportifs locaux, quel que soit l’âge, présent sur les maillots et dans les gymnases. Cet engagement a pu être favorisé par la présence de travailleurs du nucléaire au sein du personnel politique local, témoignage de la politisation historique des employés de l’entreprise.

Quelle nouvelle identité ?

Crèche, école primaire, club de sports, musique, lecture, travail, vie politique, vie culturelle, vie sociale, l’énergie atomique est devenue partie intégrante de chacun de ces moments de vie. Les centrales ont largement dépassé leur simple attribut de lieu de travail pour devenir le liant des relations sociales, forgeant de ce fait l’identité du territoire.

Dans une ruralité où l’actuelle fermeture des services publics aiguillonne les questionnements identitaires, le départ potentiel d’EDF, toujours symboliquement rattachée à la nation malgré sa privatisation, est perçu comme un nouveau retrait de l’État.

À Fessenheim, comme dans les dix-huit autres sites abritant une centrale nucléaire, il est temps d’anticiper la possibilité d’une fermeture des centrales. Dans le cas où certains réacteurs nucléaires ne devaient pas être remplacés dans la même commune, il conviendra de penser à la reconversion de l’identité des territoires. Toute tentative de négation de ce qui a constitué pendant cinquante ans le socle des liens sociaux ne pourra que se heurter à une opposition locale. Toute rupture brutale, sans préparation en amont, ne pourra qu’entraîner ces territoires ruraux dans une crise plus sociale qu’économique.

En Lorraine, l’U4 d’Uckange, dernier haut-fourneau de la vallée de la Fensch, a été mis en lumière par Claude Lévêque et fait désormais partie du patrimoine culturel de la région. Office de tourisme de Thionville

Cette tâche sera d’autant plus difficile qu’il n’existe que peu de précédents. Parmi ces options, pourquoi ne pas envisager la patrimonialisation de certains sites, comme cela a été considéré pour la centrale anglaise de Calder Hall après son arrêt en 2003 ? À l’image du bassin houiller, les réacteurs nucléaires constituent des lieux symboliques de l’histoire contemporaine française et témoignent d’un rapport unique à la science et aux techniques, d’un environnement de travail singulier et d’une des controverses politiques les plus vivaces du XXe siècle. Loin de vouloir le glorifier ou le muséifier, un tel projet viendrait reconnaître le rôle particulier que le nucléaire joue en France.