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Vue sur un panneau d'alerte à la radioactivité noir sur fond jaune, avec la Forêt rouge en arrière plan
La radioactivité résiduelle à Tchernobyl reste forte par endroit, d'où l'instauration d'une zone d'exclusion vierge de toute présence humaine permanente (zone de la Forêt rouge). Sherbak_photo / Shutterstock

Quels sont les dangers sanitaires et écologiques d’une activité militaire à Tchernobyl

Le 26 avril 1986, suite à une erreur humaine, le réacteur numéro quatre de la centrale nucléaire de Tchernobyl fondait à la stupéfaction générale, libérant dans le ciel et dans l’environnement de grandes quantités de particules et de gaz radioactifs. En tout 400 fois plus de radioactivité que la bombe atomique larguée sur Hiroshima.

Depuis, le site, situé dans le nord de l’Ukraine, est entouré d’une zone d’exclusion de 2 600 kilomètres carrés interdite d’accès. Mise en place pour contenir les contaminants radioactifs, elle protège également la région des perturbations humaines.

À l’exception d’une poignée de secteurs industriels, la majeure partie de la zone est complètement isolée de toute activité humaine et semble presque… normale. Par endroit, là où les niveaux de radiation ont suffisamment baissé avec le temps, les plantes et les animaux sont revenus en nombre significatif.

Un renard debout dans l’herbe
La baisse de radioactivité dans certains secteurs ont permis à la vie de revenir. Ici, un renard près de la centrale. T. A. Mousseau, 2019, CC BY-ND

Au point que certains scientifiques ont suggéré que la zone d’exclusion était devenue une sorte d’Eden pour la faune… D’autres sont plus sceptiques quant à cette interprétation. Les apparences peuvent être trompeuses. Dans les secteurs à forte radioactivité, la taille et la diversité des populations d’oiseaux, de mammifères et d’insectes sont ainsi nettement plus faibles que dans ceux considérés comme plus « propres ».

J’ai passé plus de 20 ans à travailler en Ukraine, ainsi qu’au Belarus et à Fukushima, au Japon, principalement sur les effets des radiations

Aussi, ces derniers jours, on m’a demandé à plusieurs reprises quel intérêt avaient les forces russes à être entrées par le nord de l’Ukraine en passant par cette friche atomique, et quelles pourraient être les conséquences environnementales de l’activité militaire dans cette zone.

Le 24 février dernier, les forces russes prenaient le contrôle de la centrale de Tchernobyl.

Pourquoi passer par Tchernobyl ?

Rétrospectivement, les avantages stratégiques de baser des opérations militaires dans la zone d’exclusion de Tchernobyl semblent évidents. Il s’agit d’une vaste région non peuplée reliée par une autoroute directement à la capitale ukrainienne, avec peu d’obstacles ou d’aménagements humains en chemin.

La zone de Tchernobyl jouxte également la Biélorussie et est donc à l’abri d’une attaque des forces ukrainiennes par le nord. La zone industrielle du site du réacteur est, en fait, un grand parking où peuvent être stationnés les milliers de véhicules d’une armée d’invasion.

Le site abrite également le principal réseau de commutation du réseau électrique de la région. Il est possible d’éteindre les lumières de Kiev depuis cet endroit, même si la centrale elle-même ne produit plus d’électricité depuis 2000 – date à laquelle le dernier de ses quatre réacteurs a été arrêté.

Ce contrôle de l’alimentation électrique revêt sans doute une importance stratégique, même si les besoins en électricité de Kiev pourraient probablement être satisfaits par d’autres nœuds du réseau électrique national ukrainien.

De plus, la centrale offre vraisemblablement une protection contre les attaques aériennes étant donné qu’il est improbable que les forces ukrainiennes (ou autres) se risquent à combattre sur un site contenant plus de 2,4 millions de kilogrammes de combustible nucléaire usé radioactif

On parle là des matières hautement radioactives produites par un réacteur nucléaire en fonctionnement normal. Un impact direct sur les piscines où ils sont conservés ou sur les installations de stockage en fûts secs de la centrale pourrait libérer dans l’environnement beaucoup plus de matières radioactives encore que la fusion et les explosions initiales de 1986. On assisterait alors à une catastrophe environnementale d’ampleur mondiale.

(Le 8 mars, l’AIEA indiquait que « la transmission à distance des données des systèmes de contrôle des garanties installés à la centrale nucléaire de Tchernobyl avait été coupée ». Depuis le 9 mars, l’électricité est coupée mais sans que cela pose pour l’heure de problème de sécurité selon l’AIEA, ndlr)

Aperçu d’un site semi-abandonné, avec un peu d’herbe et les structures de la centrale dans le fond, toujours reliées à des pylônes électriques
Vue à distance de la centrale et du sarcophage qui recouvre le réacteur éventré. T.A. Mousseau, CC BY-ND

Le risque environnemental

Malgré le travail de nettoyage, la zone d’exclusion de Tchernobyl reste l’une des régions les plus contaminées par la radioactivité de la planète. Sur des milliers d’hectares entourant le site du réacteur, les débits de dose de rayonnement ambiant dépassent de plusieurs milliers de fois les niveaux de fond normal. Dans certaines parties de la « Forêt rouge » située autour de la centrale, il est possible de recevoir une dose de rayonnement dangereuse en quelques jours d’exposition seulement.

Les stations de surveillance des radiations installées un peu partout dans la zone ont enregistré le premier impact environnemental évident de l’invasion. Les capteurs mis en place par l’EcoCentre ukrainien de Tchernobyl en cas d’accident ou d’incendie de forêt ont révélé une augmentation spectaculaire des niveaux de radiation le long des routes principales et à proximité des réacteurs après 21 heures le 24 février 2022.

C’est à ce moment-là que les envahisseurs russes sont arrivés, depuis la Biélorussie voisine.

Comme l’augmentation des niveaux de radiation était plus évidente à proximité des bâtiments du réacteur, on craignait que les structures de confinement aient été endommagées, bien que les autorités russes aient nié cette possibilité.

Puis, le réseau de capteurs a brusquement cessé d’émettre des rapports au début du 25 février et n’a pas redémarré avant le 1er mars. Ce qui fait que l’ampleur totale des perturbations causées par les mouvements de troupes n’est pas claire.

Si c’est bien la poussière soulevée par les véhicules et non des dommages causés aux installations de confinement qui a provoqué l’augmentation des radiations, et en supposant que cette augmentation n’a duré que quelques heures, il est peu probable qu’elle soit préoccupante à long terme. De fait, la poussière perturbée devrait retomber à nouveau une fois les troupes parties. Ça ne veut pas dire qu’elle est sans conséquence.

En effet, les soldats russes, ainsi que les ouvriers de la centrale ukrainienne qui ont été pris en otage, ont sans aucun doute inhalé une partie des particules soulevées. Les chercheurs savent que la terre de la zone d’exclusion de Tchernobyl peut contenir des radionucléides, notamment du césium 137, du strontium 90, plusieurs isotopes du plutonium, de l’uranium ainsi que de l’américium 241.

Même à des niveaux très faibles, ils sont tous toxiques, cancérigènes ou les deux en cas d’inhalation.

Des impacts sanitaires possibles

Peut-être la menace la plus importante pour la région provient-elle de la potentielle libération dans l’atmosphère des radionucléides prisonniers depuis une trentaine d’années dans le sol et les plantes en cas de feu de forêt.

Vue aérienne d’un feu de forêt à proximité de la centrale
Les feux de forêt dans la zone d’exclusion libèrent les particules radioactives piégées depuis 30 ans dans la végétation (ici en 2020). Volodymyr Shuvayev/AFP

De tels incendies ont récemment augmenté en fréquence, en taille et en intensité, probablement en raison du changement climatique. Et l’on sait qu’ils ont libéré des matières radioactives dans l’air et les ont dispersées à grande échelle.

Les retombées radioactives des feux de forêt pourraient ainsi représenter la plus grande menace du site de Tchernobyl pour les populations humaines sous le vent de la région, ainsi que pour la faune et la flore de la zone d’exclusion.

Actuellement, la zone abrite énormément d’arbres morts et de débris qui pourraient servir de combustible. Même en l’absence de combat, la simple présence militaire – avec ces milliers de soldats qui transitent, mangent, fument et font des feux de camp pour se réchauffer – augmente le risque d’incendie.

Il est difficile de prévoir les effets des retombées radioactives sur les personnes, mais les conséquences sur la flore et la faune sont bien documentées.

Oiseau tenu dans la main et avec une tumeur visible sur la tête, à travers les plumes
La radioactivité peut provoquer des cancers, comme ici pour cet oiseau qui a développé une tumeur sur le crâne. T. A. Mousseau, 2009, CC BY-ND

L’exposition chronique à des doses même relativement faibles a été associée à de nombreux effets chez les animaux sauvages : des mutations génétiques, des tumeurs, des cataractes oculaires, une stérilité et des déficiences neurologiques. Taille des populations et biodiversité sont également affectées dans les zones fortement contaminées et connaissent des baisses notables.

Quand on parle de rayonnements ionisants, d’irradiation, il n’existe pas de niveau « sûr ». Et les risques pour la vie sont directement proportionnels au niveau d’exposition.

Si le conflit en cours devait s’aggraver et endommager les installations de confinement des radiations à Tchernobyl, ou l’un des 15 réacteurs nucléaires situés sur quatre autres sites en Ukraine, l’ampleur des dommages causés à l’environnement serait catastrophique.

This article was originally published in English

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