Rediffusions des matchs : le nouveau rite des supporters

Le visionnage de matchs tous les vendredi soir reste un bon moyen de combattre la nostalgie en attendant la réouverture des stades. Simon Mayer / Shutterstock

Récemment, j’ai assisté à un match de mon équipe préférée et ça m’a fait un bien fou ! Attention, rien d’illégal : il ne s’agissait pas d’une rencontre de football dans un quartier de Strasbourg, ni d’une course dans un hippodrome resté ouvert « par hasard », rassurez-vous !

Non, il y a quelques jours, j’ai assisté au match de rugby comptant pour la cinquième journée du championnat d’Angleterre qui opposait les Sharks de Sale à Gloucester Rugby… le 2 octobre 2017 !

Vous avez bien lu. Chaque vendredi, depuis maintenant cinq semaines, nous sommes plusieurs dizaines de fidèles supporters des Sharks à nous réunir pour « combler le vide affectif créé par le confinement et passer un bon moment entre supporters », comme nous le confie Anthony dans l’un des entretiens que j’ai pu mener auprès de cette communauté.

Résumé du match opposant les Sale Sharks et Gloucester Rugby (Premiership Rugby, 2 octobre 2017).

Angela Traynor, responsable de la billetterie du club et accessoirement en charge des relations avec les supporters, a recensé deux types de « spectonautes » : une quarantaine d’entre eux, dont Carol et son époux Paul, sont particulièrement « engagés » et interagissent sur les réseaux sociaux pendant la retransmission du match.

D’après Angela, ils représentent la partie émergée de l’iceberg car elle estime qu’ils sont bien plus nombreux encore, dont Anthony ou Marsha-Jean, à s’adonner à ce nouveau rite hebdomadaire, mais de manière plus discrète et plus difficilement identifiable.

Car il s’agit bien d’un nouveau rite que le confinement a permis de créer : une pratique réglée, invariable et symbolique, à laquelle les sociologues ajoutent une dimension inconsciente ou peu consciente.

Maintenir ses repères

Le rite a deux grandes fonctions sociales. Il donne aux membres d’une communauté le sentiment d’appartenance, comme l’ont souligné tous les supporters que nous avons interrogés, ainsi qu’Angela. Il donne aussi le sentiment de permanence dans le sens où il apporte des repères dans la vie des gens, et leur donne un sentiment de sécurité.

Or, le confinement a affecté la célébration de nombreux rites, comme la messe dominicale, le second tour des élections municipales ou encore l’organisation de spectacles vivants.

Ceci dit, nombreux sont ceux qui ont créé de nouveaux rites, en partie abandonnés avec le déconfinement : les applaudissements à 20h, la sortie quotidienne d’une heure, ou encore les apéros-visios.

La rediffusion collective de rencontres sportives constitue, elle aussi, un nouveau rite. Voici ce que nous a dit Angela à ce propos :

« Aller au match, à domicile ou à l’extérieur, vous donne une mire pour la fin de semaine, mais avec le confinement et l’arrêt des compétitions, les supporters ont perdu cet objectif de vue. Beaucoup d’entre eux attendent le nouveau rendez-vous du vendredi soir avec beaucoup d’impatience, et pas seulement parce que cela signifie le début du week-end. Certains sont isolés ou âgés et le lien social qu’ils ont quand ils se rendent habituellement au stade leur manque. Au moins, ces retransmissions leur permettent de dire « bonjour » et d’interagir avec les autres, même si ce n’est que virtuellement. »

Le sociologue Erving Goffman souligne que tout l’ordre social est convoqué devant une porte que deux ou trois personnes veulent passer simultanément.

Dans ce ballet organisé, le rite reproduit les règles que nous inculque la société et indique dans quel ordre les respecter. Et le ballet des Sharks est extrêmement bien huilé.

Le lundi matin, Angela « annonce sur les réseaux sociaux le match qui sera retransmis à la fin de la semaine ». Le match retenu a été auparavant suggéré par un ou plusieurs supporters. Libre à la communauté d’interagir sur ce choix entre le lundi et le vendredi.

Le vendredi soir, vers 19h30 (heure anglaise), Angela « fait l’appel et demande aux supporters présents de dire où ils sont, dans quelles conditions ils vont regarder le match, et quels rafraîchissements ils ont choisi ». Avant le coup d’envoi, on peut déjà recenser une cinquantaine de publications et les premières photos affluent :

Photos partagées par la communauté de supporters au moment de la rediffusion du match.  : auteur.

Une internaute poste une photo du parking du stade. Les commentaires abondent. Judith est nostalgique, littéralement : « revoir le stade comme ça, j’en ai le mal du pays » dit-elle.

Le rite comporte une grande dimension esthétique et, idéalement, il mobilise les corps. Ceux-ci vont se parer pour l’occasion et cette mise en scène va contribuer à la dramaturgie du rite. On pense à la toge du communiant (ou du professeur des universités lors d’une soutenance de thèse), à la robe de la mariée, et au maillot des Sharks le vendredi soir, que portent fièrement (preuve « selfie » à l’appui) certains supporters.

« Attention à ne pas renverser votre verre »

Après une première période relativement calme, avec une soixantaine de publications sur Facebook, l’arbitre siffle la mi-temps. Angela annonce qu’« il est temps d’aller faire un tour » et de « faire le plein de snacks et d’alcool » pendant la pause.

Elle ajoute souvent une touche d’humour dans ses publications. La semaine passée, elle recommandait aux supporters de ne pas trop traîner pour ne pas déranger les spectateurs déjà assis une fois le match repris, une expression que l’on entend souvent dans les stades. Cette semaine, elle rappelle à sa tribu de veiller à ne pas renverser son verre en retournant à son siège, chose qui arrive souvent, alcool aidant.

Publication d’Angela Traynor sur le réseau social Facebook lors de la mi-temps.  : auteur

À ce moment de la soirée, les langues se délient et les commentaires aiguisés et généralement bienveillants abondent. Il est souvent question de l’apparence ou de la prestation d’un joueur adverse, des « exploits » passés de certains membres de la communauté et même de la qualité des services généralement dispensés dans les travées de leur propre stade, loin du confort de son « chez-soi ».

C’est également au cours de la seconde période que les habitudes reviennent au galop. Comme disent les anglais : « Old habits die hard » (les vieilles habitudes ont la vie dure).

En effet, chaque semaine, un internaute partage la même chanson des White Stripes, « Seven Nation Army », que les supporters des Sharks ont adapté en l’honneur de leur demi d’ouverture.

Anthony nous confie jurer autant devant son écran, sinon plus, que lorsqu’il se rend au stade. Les supporters fêtent les essais des Sharks, saluent les décisions arbitrales quand elles vont dans leur sens, et critiquent l’arbitre quand ils estiment qu’il a tort. Ils applaudissent même, quoique virtuellement, le renvoi aux vestiaires précoce d’un adversaire.

Bref, l’ambiance est de plus en plus légère, et on en oublierait presque qu’on n’est pas au stade…

Le match se termine. Comme chaque vendredi, Angela aura le mot de la fin… et avant cela, les mots suivants :

« Contrairement aux applaudissements pour le personnel soignant, nos rendez-vous du vendredi soir auront lieu jusqu’à ce qu’on puisse retourner au stade ou jusqu’à ce que le rugby reprenne de manière saine et contrôlée. Restez cool, prenez soin de vous, lavez-vous bien les mains et à la semaine prochaine. 🐋🦈 »

De nouveaux rites auront ainsi été créés pendant le confinement afin de donner du sens à une situation inédite et d’échapper au chaos. Reste à savoir si les clubs sauront capitaliser sur ses nouvelles pratiques.

Après tout, l’idée d’une communauté de supporters vivant les matchs de leur équipe favorite dans un tiers-lieu par écran interposé n’avait-elle pas été suggérée par les consultants et auteurs Joseph Pine et James Gilmore dès 1999 ?

Et pour ceux qui veulent savoir, les Sharks ont gagné 57 à 10… comme en 2017 !

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