Cultures zéro subvention

Ringarde, la musique classique ?

A l'opéra. Pixabay, CC BY-SA

C’est une technique médiatique bien rodée : présenter régulièrement la nouvelle « star » de la musique classique pour changer son image surannée, voire ringarde, et convaincre le public de l’intérêt d’en écouter.

La stratégie consiste à trouver un·e interprète qui soit jeune et plutôt séduisant·e Il y eut Nathalie Dessay, Camille Bertholet, et ce 5 novembre 2018, c’est un jeune homme qui se veut « comme les autres ». « Il a 27 ans, il est polonais et il cartonne avec ses deux passions le chant lyrique et le break dance, on écoute le contre-ténor Jakub Jozef Orlinski ». Mise en scène live et glamour, le public de 18-30 ans est debout, « de la musique pour tout le monde et pas ennuyeuse », nous garantit le présentateur.

S’il faut employer autant d’artifices pour nous convaincre, c’est certainement parce que les chiffres sont têtus. Les musiques classiques attirent peu de publics : 7 % de la population a assisté à un concert de musique classique en 2008, soit le même chiffre qu’en 1973 (Donnat, 2008), la courbe ressemble à un encéphalogramme plat, et encore faudrait-il savoir combien parmi ces spectateurs, y sont allés sous contrainte scolaire ou invités par leur entreprise.

Sentiment de domination esthétique

Les musicologues définissent la musique classique comme relative à une période, entre 1750 et 1820. Monsieur Tout-le-Monde, lui, la définit plutôt comme tout ce qui relève d’une musique passée, non amplifiée, sur laquelle plane de manière dominante des figures éculées que les amateurs regroupent souvent en trinités mythiques, les Viennois par exemple, Mozart, Beethoven, Haydn ou les trois B, Bach-Beethoven-Brahms. On dit de cette musique qu’elle est celle des classes supérieures, et c’est un fait, plus on grimpe « l’échelle sociale », plus on trouve d’auditeurs : 20 % de cadres supérieurs assistent à un concert chaque année (ce qui en soi est déjà faible), contre 2 % des ouvriers (Donnat, 2008).

Encore faudrait-il être précis et nuancer, distinguer le spectateur qui se déplace et le simple auditeur. Une étude de 2015 indique que 26 % des enquêtés écoutent régulièrement de la musique classique (opéra inclus), mais la même étude précise que deux personnes sur trois n’iront jamais assister à un concert classique ou un opéra de leur vie.

Les questions posées dans les enquêtes statistiques prêtent souvent à confusion. Selon les cas, les interrogés sont surtout amenés à déclarer la musique qu’ils préfèrent. Parfois, la musique classique n’est pas un premier choix, mais les individus en écoutent quand même. Ce point corrobore plusieurs théories de sociologie des publics (Fabiani, Lahire), pour lesquelles les auditeurs peuvent toujours garder une marge de choix, « braconner » d’autres expériences esthétiques aurait dit Michel de Certeau, dans des milieux sociaux qui ne sont pas les leurs.

Les acteurs sociaux sont rarement des héros et l’on prend toujours le risque de l’opprobre sociale à dire dans certains milieux que l’on écoute de la musique classique et dans d’autres que l’on ne l’aime pas, comme une pratique honteuse difficile à assumer. Cette musique perçue le plus souvent comme ennuyeuse serait néanmoins beaucoup plus écoutée que les statistiques ne laissent le penser, ne serait-ce que lorsqu’elle s’égare dans les publicités, au cinéma ou dans les ascenseurs.

Certes ! Mais que penser cependant de cet acharnement à convaincre qu’elle est « pour tout le monde », qu’elle n’est pas ringarde et draine un large public ? L’un des non-dits de l’indexation sociale de la musique classique que ne traduit aucune étude statistique est le jugement de classe ancré chez nombre de ses amateurs et le sentiment de domination esthétique inhérent à l’adhésion au style lui-même.

Si la musique classique se veut plus légitime socialement c’est également parce que ses tenants se pensent esthétiquement supérieurs, fait inavouable bien sûr. Lors d’une discussion avec un haut fonctionnaire du Ministère de la Culture, parlant de la valorisation et du soutien aux musiques amplifiées dont il avait la charge par sa fonction, il me dit « ces concerts rock, c’est bien joli, mais Beethoven, Mozart, c’est quand même autre chose ».

Une publicité pour France Musique dans le métro, décembre 2018.

La valeur artistique, une construction sociale

Principe d’homologie structurale entre appartenance sociale et pratiques culturelles entériné ici par la croyance en un étalon esthétique incarné par des musiciens mythifiés. La qualité artistique des uns n’est cependant pas celle des autres. Comme toute construction sociale, la valeur artistique est avant tout choix et processus. Les référents du jugement esthétique sont différents, chaque milieu social construit les siens. Le musicologue Richard Middleton explique que la forme, l’harmonie et la mélodie sont au cœur du jugement sur les musiques classiques de qualité, alors que les musiques amplifiées sont plutôt basées sur le rythme, le timbre et les inflexions vocales.

Serge Lacasse établit trois types de paramètres qui distinguent les musiques en général, plus ou moins importants d’un style à l’autre : les paramètres abstraits se rapportent respectivement à la forme, l’harmonie et la mélodie, les paramètres performanciels sont en lien avec les inflexions et les timbres tant vocaux qu’instrumentaux, et les paramètres technologiques influencent la perception sonore. Ces trois paramètres s’appliquent différemment aux musiques classiques et aux musiques amplifiées. Les hiérarchiser sur une base musicologique est tout simplement absurde.

Si le rapport aux musiques classiques se construit sur des antagonismes de classe, à un autre niveau, c’est le moment du concert lui-même qui explique le sentiment d’ennui qu’elle génère très souvent pour certaines catégories de publics. Nous l’évoquions dans un précédent article, plus on « monte » dans l’échelle sociale, plus les pratiques artistiques plébiscitées sont fondées sur la retenue, le maintien, la technicité et l’absence de contact sensuel, alors que dans les milieux plus modestes les référents sont plutôt tournés vers l’énergie, la force, l’expressivité, le contact charnel, voire la violence.

La musique classique comme moment spécifique de vivre le concert, en silence, recueillis dans un face à face entre le musiciens, l’orchestre et le public, moment sacralisé empreint de religiosité peut alors prendre cette tournure ennuyeuse, décriée. Un moment où l’on nous dit de plus, que chacun peut y aller décontracté, mais où la majorité des personnes sont en costumes et robes de soirée et où le prix des places est le plus souvent prohibitif.

Un point enfin, ne manque pas de surprendre concernant ces musiques classiques, il concerne le décalage entre d’un côté un nombre massif d’inscriptions de jeunes musiciens dans les conservatoires et les écoles de musique et le vieillissement avéré de ses publics et auditeurs.

L’engouement pour la pratique d’un instrument classique, piano en tête, ne se dément pas au fil des années. Aussi, comme le rappelle Ph. Coulangeon « les préférences exprimées en matière musicale demeurent particulièrement classantes », on peut lire dans le fait d’inscrire son enfant au conservatoire, lui faire faire du piano, du violon, un choix parental « classant », manière de distinction, de transmission et d’inscription de sa progéniture dans les classes supérieures.

La ferveur de la jeunesse ne parvient néanmoins pas à renouveler les publics de ces musiques classiques dont la moyenne d’âge est passée de 36 ans à 61 ans en 35 ans. Les goûts changeraient-ils structurellement dans les milieux sociaux supérieurs ? De fait, les hiérarchies musicales évoluent. Le phénomène n’est pas nouveau et a déjà été observé pour le jazz. Aujourd’hui, il semble bien que les pratiques culturelles de distinction sociale supérieure migrent vers des styles de rock et de musique électronique.