Rugby : un risque de commotion cérébrale devenu inacceptable

Entraînement de l'équipe de France de rugby à Marcoussis, le 30 janvier 2018. Bertrand Guay/AFP

Le rugby est confronté à une « épidémie » de commotions cérébrales, qui interroge bien au-delà du milieu des professionnels. Par commotion cérébrale, on entend un traumatisme crânien dit « léger » qui, dans la majorité des cas, n’entraîne pas de perte de connaissance. Il provoque des altérations immédiates mais transitoires des fonctions cérébrales. Et suscite de fortes inquiétudes quant à ses effets à plus long terme sur la santé des joueurs.

Les rares données fiables montrent une forte progression de ces blessures au cours des dernières années. Selon la fédération anglaise de rugby (RFU), la fréquence est passée de 6,7 commotions cérébrales pour 1000 heures de match par joueur (en équipe nationale et dans la première division anglaises) durant la saison 2012-2013 à 15,8 commotions pour 2015-2016. Il est grand temps de sortir de l’état de choc, de changer les pratiques et sans doute les règles, afin d’inverser la courbe.

Un risque accru de pathologies dégénératives comme la maladie d’Alzheimer

La répétition des commotions entraîne, à moyen et long terme, un risque accru d’encéphalopathie chronique post-traumatique, et autres pathologies dégénératives du cerveau comme la maladie d’Alzheimer, selon les synthèses scientifiques les plus récentes. Le consensus scientifique établi en 2017 par les experts internationaux sur « sport et commotion » souligne cependant l’état très parcellaire des connaissances sur ses effets – notamment chez les très jeunes pratiquants. Parce que la blessure est invisible, la commotion est restée trop longtemps négligée, comme le montre cet article parlant déjà, en 2001, d’une « épidémie cachée ».

D’autres études s’intéressant à la seule catégorie des joueurs scolaires et universitaires suggèrent, malgré leur évidente faiblesse statistique, que le rugby occupe désormais un rang élevé et peu enviable dans le classement des sports à risque de commotion. Selon une analyse de la littérature scientifique publiée en 2016, cette pratique devance le hockey, mais aussi… le football américain, que le monde du rugby a pourtant longtemps considéré comme son demi-frère violent d’Amérique.

Beaucoup de recherches restent à mener pour évaluer l’efficacité des tests utilisés pour diagnostiquer une commotion, le temps de repos nécessaire après le choc et ses effets sur le long terme.

Le joueur de rugby, objet d’une expérimentation à grande échelle

En France, l’alerte a été donnée dès 2010 par le neurologue Jean‑François Chermann, responsable de la consultation Commotion cérébrale et sport à l’hôpital Léopold-Bellan à Paris. La publication de son livre KO, le dossier qui dérange, a frappé les esprits.

Mais il a fallu attendre la succession de commotions chez des joueurs professionnels internationaux réputés entre 2010 et 2012, avec l’évocation d’un risque de « démence prématurée » et de troubles mentaux, pour que le phénomène apparaisse pour ce qu’il est : une épidémie planétaire.

Ainsi le rugbyman, ce « monstre » de puissance physique, ce joueur réputé indestructible, ce gladiateur médiatique, s’est métamorphosé en être « monstrueux », dans le sens « inhumain » du terme. Il est devenu l’objet d’une expérimentation à grande échelle que personne ne semble maîtriser, ni même souhaiter.

Le rugby, un sport de « monstres » ?

Le professeur de médecine John Fairclough, ancien président de la société savante britannique des traumatismes du sport (British Sports Trauma Association), déclarait ainsi en 2013 : « Le rugby est en danger de devenir un sport de monstres ». Il appelait, déjà, à une révision des règles du jeu. Bien d’autres ont rejoint cette position, dernièrement le professeur Jean Chazal, neurochirurgien au CHU de Clermont-Ferrand.

Dénoncer la passivité générale face aux commotions, c’était aussi l’objectif du Dr Barry O’Driscoll, ancien responsable de la commission médicale dans l’instance en charge des règles du rugby, l’International Rugby Board – devenu depuis World Rugby. Après quinze années de service à ce poste, il en démissionna en 2012, considérant que le corps des joueurs professionnels – et plus particulièrement leur cerveau – était l’objet d’une véritable « expérimentation », comme rapporté par le quotidien The Guardian. Il fut le premier à employer ce terme, considérant que les joueurs étaient traités comme des « cobayes », sans que leur consentement éclairé soit sollicité au préalable.

En France, le quotidien sportif L’Équipe a publié en 2014 un long dossier critique au titre explicite, « Rugby, jeu de massacre ? ». Et les journalistes de planter le décor : « Engagements extrêmes, chocs plus nombreux, blessures très lourdes… En devenant toujours plus “violent”, le rugby n’est-il pas en train de détruire son essence, son image, et ses joueurs ? »

Quand une vie est en jeu

La polémique s’est réveillée en France après les images du choc entre le jeune clermontois Samuel Ezeala et le joueur du Racing 92 Virimi Vakatawa. Devant le caractère insupportable de la scène, le diffuseur a pris l’initiative de ne pas diffuser de ralenti. La limite du spectaculaire était franchie, une vie était en jeu. Et tout le monde de se poser la même question : le rugby à XV est-il en train de mourir, dans cette magnifique salle de spectacle ?

Il existe aujourd’hui un risque juridique et financier pour les clubs et les instances du rugby, à ne pas prendre les mesures nécessaires pour limiter la mise en danger de ces joueurs et salariés. Un risque avéré, si l’on se fie à l’histoire récente de la ligue professionnelle de football américain. La NFL a en effet connu un procès historique après la plainte collective de milliers d’anciens joueurs et leurs épouses l’accusant d’avoir « délibérément ignoré et activement masqué » des informations sur les risque de commotion cérébrale. La ligue pourrait être contrainte de verser jusqu’à un milliard de dollars américains en compensation, dans le cadre de l’entente évoquée en 2016.

La fréquence des commotions n’augmente pas seulement pour les travailleurs sportifs du Top 14 évoluant au sein de la ligue nationale du rugby. Dans les clubs amateurs, les milliers de joueurs, les pères, les mères, les simples spectateurs, les arbitres, les dirigeants et les bénévoles peuvent constater la même évolution. Et beaucoup s’en inquiètent, comme le souligne l’article récent du quotidien La Dépêche. Dans ce sport qui compte actuellement 272 800 licenciés en France, on constate une baisse significative – 16 500 joueurs n’ont pas repris de licence en 2017. Les causes de cette désaffection mériteraient d’être étudiées, mais on peut penser que la violence du rugby contemporain n’y est pas pour rien, notamment chez les jeunes.

Quel niveau de risque acceptable ?

Peut-on imaginer, en France, une prise de position du gouvernement sur cette question de santé publique ? Au Canada, le premier ministre a inclut dans la lettre de mission remise à la ministre des Sports, en 2015, « la mise en œuvre d’une stratégie nationale visant à renseigner les parents, les entraîneurs et les athlètes sur le traitement d’une commotion cérébrale ».

Plus largement, la question posée aujourd’hui est la suivante : à quel niveau fixer le risque acceptable de blessure dans le rugby, pour chaque niveau de compétition ? Il est temps de se donner les moyens d’une réflexion collective, ouverte et éclairée sur le sujet, à l’opposé des commissions d’experts souvent cooptés – et parfois en conflit d’intérêts – qui ont prévalu jusqu’ici. Il est temps d’agir avant que la judiciarisation de ce problème ne ternisse définitivement la réputation des instances du rugby.

La perspective de la coupe du monde qui se tiendra en 2023 en France offre à tous les acteurs de ce sport, et notamment à la Fédération Française de Rugby, une opportunité historique d’organiser, dès maintenant, des états généraux du rugby. En tant que sociologue de la santé, ancien pratiquant de ce sport et aujourd’hui simple spectateur, père d’une petite fille de 6 ans déjà adepte du ballon ovale, il ne me paraît plus acceptable de voir, semaine après semaine, des joueurs « tomber » dans l’exercice de leur passion.

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