Si Macron pense à gauche, pourquoi le voit-on à droite ?

Le président, lors de sa conférence de presse du 25 avril 2019. Ludovic Marin/AFP

Récemment, deux conseillers d’Emmanuel Macron – David Amiel et Ismaël Emelien – ont publié un livre sur la philosophie « progressiste » qui les inspire. Ce livre, Le progrès ne tombe pas du ciel, est résolument de gauche. Comment expliquer qu’une pensée de gauche est perçue en France comme étant de droite ?

L’une des hypothèses tient à l’offre de pensée politique en France. Tandis que la gauche connaît une multiplicité de tendances, la droite se confronte à un appauvrissement idéologique. Les doctrines classiques de la droite – démocratie chrétienne, conservatisme, libéralisme – ne sont ni débattues par les intellectuels, ni assumées par les partis. Ce déséquilibre risque de biaiser l’évaluation de toute vision politique.

Mais qu’est-ce que le « progressisme », selon les deux conseillers de Macron ?

Une doctrine inspirée par Amartya Sen

Pour Amiel et Emelien, la première mission du « progressiste » est d’élargir les possibilités d’action de chacun. Cette idée est inspirée de l’approche des capabilités élaborée par l’économiste Amartya Sen.

Sen n’a jamais été classé à droite. Au contraire, lorsqu’il reçut le Prix Nobel d’Économie en 1998, un éditorialiste de Wall Street Journal avait exprimé son dépit en l’associant aux « gauchistes de l’establishment qui dominent le monde universitaire. » Il lui reprochait de tenter de « réconcilier la gauche et la gauche ».

De nombreux livres d’Amartya Sen sont traduits en français.

Si 30 ans après, l’inspiration d’Amartya Sen paraît de droite en France, c’est que l’approche des capabilités reste méconnue.

Depuis un demi-siècle, la question qui traverse les travaux de Sen est la suivante : quelle égalité voulons-nous ? Parfois, on pense que l’égalité des revenus serait l’idéal. Mais on oublie qu’avec le même revenu, une personne en situation de handicap, par exemple, peut réaliser moins de choses qu’une autre si l’infrastructure adéquate n’est pas accessible. Le revenu n’est donc pas l’idéal pour mesurer les inégalités car nos capacités à transformer les moyens en réalisations varient d’une personne à l’autre.

Faut-il alors égaliser les réalisations ? Pas forcément. Quand deux personnes ont le même projet, l’obtention du même diplôme est, pour elles, une réalisation. Mais avoir les mêmes goûts et les mêmes projets est chose rare, y compris au sein d’une même famille. La « diversité de l’humanité », comme Sen l’appelle dans son livre Repenser l’inégalité, fait de l’égalité des réalisations une utopie peu attractive.

Selon Amartya Sen, les inégalités qui comptent ne se mesurent ni en moyens (le revenu) ni en réalisations (les diplômes), mais en « capabilités », c’est-à-dire en possibilités d’agir pour transformer les moyens en réalisations.

Si l’on y réfléchit, notre vie est une série d’actions. Nous combinons des actions plus simples (se nourrir, se déplacer) en fonctionnements plus complexes (travailler, être heureux, participer à la vie sociale). Parfois, nous regrettons qu’à tel moment de la vie, nous n’ayons pas agi autrement, tant notre vie serait aujourd’hui différente. Mais avions-nous le choix ?

C’est la question que se pose Sen en économiste. Plus une personne a des possibilités, plus elle peut les combiner de différentes façons et changer de vie. La richesse, en termes de capabilités, c’est avoir différentes vies possibles. Être pauvre, c’est avoir peu de choix à toutes les étapes de la vie. Pour Sen, c’est cette inégalité qui doit être corrigée.

Le « progressisme » est résolument à gauche

Dans leur livre, les deux conseillers de Macron ne mentionnent pas l’approche des capabilités, mais celle-ci façonne le type d’inégalités qu’ils cherchent à corriger. Le chapitre 2 s’ouvre par un diagnostic : « Chacun de nous a plusieurs vies possibles », mais l’accès inégal à ces vies crée une « société de la frustration ». L’absence de mobilité sociale, mais aussi géographique, est le signe de cette inégalité.

Pour y remédier, le « progressisme » se donne trois grands objectifs :

  • Maximiser les possibilités d’action de chacun ;

  • Privilégier l’action collective pour maximiser ces possibilités ;

  • Réorganiser l’État au profit des échelons administratifs proches du public.

Si le premier objectif (détaillé au chapitre 3 de l’ouvrage) est inspiré par l’approche des capabilités, les deux autres objectifs ne laissent plus aucun doute sur le fait que le « progressisme » est à gauche.

L’un affirme que l’action collective améliore nécessairement les possibilités d’action individuelle (chapitre 4). L’autre propose une réforme en profondeur de l’État (chapitre 5). Par analogie avec la méthode de la « classe inversée », on envisage de réorganiser l’État en une « administration inversée ». La pyramide du pouvoir serait renversée de sorte que les ministres et les hauts fonctionnaires soient au service des échelons administratifs près du public. En somme, « progressisme » = approche des capabilités (réputée à gauche) + action collective + réforme de l’État.

Comment expliquer que le résultat paraît de droite ?

L’une des explications est l’écart entre la théorie, qui peut être à gauche, et la pratique de l’action gouvernementale, perçue comme à droite. Si cette critique peut être justifiée, force est de constater qu’elle ne disparaît pas lorsque des dépenses publiques importantes ou des mesures de lutte contre la pauvreté sont annoncées.

L’illusion de la droite

Une autre explication est l’absence de doctrines politiques de droite. Le contexte a une influence décisive sur l’évaluation d’un objet. Par exemple, certaines études ont montré que pour estimer la valeur d’un objet, la possibilité de le comparer à d’autres rend notre appréciation moins biaisée. De façon analogue, en l’absence de doctrines de droite, le positionnement du « progressisme » peut être biaisé.

En France, les doctrines classiques de la droite sont rarement discutées par les intellectuels. Dans leur enquête de 2011 sur Les opinions des universitaires et scientifiques français, Abel François et Raul Magni-Berton ont constaté que les universitaires se positionnent beaucoup plus à gauche que la population française. Ce positionnement peut avoir eu une influence sur la multiplicité des courants à gauche et l’appauvrissement idéologique de la droite.

De façon plus surprenante, aucune doctrine classique de la droite – démocratie chrétienne, conservatisme, libéralisme – n’est assumée en France par un parti politique. La démocratie chrétienne, dont les représentants ont contribué à la fondation du projet européen, a disparu au début de la Ve République (avec la fin du Mouvement républicain populaire). Quant au « conservatisme » et au « libéralisme », les politiques ont accepté l’usage péjoratif de ces mots, privant ainsi leur électorat d’une pluralité de visions du monde. La synthèse des courants de droite en un « gaullisme social » a sacrifié le débat d’idées au soutien des « majorités présidentielles ».

Or, une doctrine politique est plus qu’un programme de gouvernement. Son rôle est d’articuler des valeurs, partagées par tout un chacun, en une façon distincte de regarder le monde.

Lapin et canard, 1892.

Sans une pluralité de regards, la politique s’assèche et manque de créativité. Surtout, elle perd sa fonction de représentation de la complexité du monde. Un peu comme si on décidait de ne voir que le canard (ou le lapin) dans une figure bistable (voir ci-contre). Déshabitué du pluralisme, on tolère mal tout désaccord.

Or, comparé aux doctrines classiques de la droite, le « progressisme » change de couleur politique. D’une part, une doctrine qui ne mise que sur l’action collective et sur l’État pour « maximiser les possibles » ne saurait être qualifiée de « libérale ». D’autre part, une doctrine volontariste (« le progrès ne tombe pas du ciel ») est l’opposé du conservatisme. Le conservateur ne se méfie pas tant de progrès que de la capacité des réformateurs à le produire. Sa conviction est que la société évolue lentement et que la réforme d’un secteur peut avoir des effets néfastes sur un autre.

L’absence des doctrines classiques de la droite fait croire à certains que le clivage droite-gauche a disparu. À d’autres, que la pensée politique de droite se réduit à la gestion du budget et des étrangers. Mais elle force surtout l’électorat de droite à s’exprimer de façon éparse ou radicalisée, allant jusqu’aux extrêmes.