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Tensions entre la Turquie et la France, un effet miroir ?

Le président français Emmanuel Macron rencontre son homologue turc Recep Tayyip Erdogan
Le président français Emmanuel Macron rencontre son homologue turc Recep Tayyip Erdogan au siège des Nations unies lors de l'Assemblée générale annuelle des Nations unies à New York le 25 septembre 2018. Ludovic Marin/AFP

Comment appréhender les tensions récentes entre Emmanuel Macron et Recep Tayyip Erdoğan ?

Le président français a beaucoup communiqué au sujet de l’islam radical et du terrorisme islamique ces dernières semaines. Ses déclarations s’inscrivent dans un contexte chargé en émotions à la suite du meurtre de Samuel Paty, de l’attentat à Notre-Dame de Nice, dans un climat déjà tendu par la tenue du procès des attentats de janvier 2015. Le président français a aussi insisté sur le droit à défendre la liberté d’expression et la caricature, envers et contre tous.

Emmanuel Macron défend son projet politique lors d’une interview avec Al-Jazeera.

Une partie du monde musulman a alors protesté contre ce qui a été perçu comme des attaques répétées contre l’islam et des humiliations auxquelles font face les musulmans de France et d’ailleurs. Chef de file des attaques, Recep Tayyip Erdoğan, le président turc, a même insulté publiquement son homologue français.

Recep Tayyip Erdoğan s’en prend directement à son homologue français.

Or, dans ce moment de crise, et en dépit de profondes divergences, nous observons aussi plusieurs similarités entre la France et la Turquie dans leur combat « pour défendre » leur modèle de laïcité et leurs ambitions régionales.

Des différences évidentes déjà soulevées

Rappelons tout d’abord les différences évidentes entre les deux présidents : Emmanuel Macron évolue dans un cadre d’action largement démocratique là où Recep Tayyip Erdoğan a, cette dernière décennie, transformé la Turquie – autrefois en voie de démocratisation – en un régime électoral, populiste et autoritaire.

Les visions de ces chefs d’État quant à la liberté d’expression sont aux antipodes. De nombreux journalistes, fonctionnaires, personnalités politiques et universitaires en Turquie sont en prison ou ont fait les frais d’un processus judiciaire pour avoir exprimé leur opinion, là où leurs confrères en France peuvent pratiquer ce droit plus librement.

Et les deux hommes se trouvent dans des positions catégoriquement opposées sur un certain nombre de dossiers de politique étrangère : Libye, Méditerranée orientale, Syrie, Liban, Azerbaïdjan, etc.

Mais la raison pour laquelle les tensions se cristallisent en particulier sur ces deux dirigeants (et non avec d’autres qui portent des projets politiques similaires), peut aussi et surtout s’expliquer par ce qu’ils ont en commun.

Une histoire parallèle de la laïcité

Les deux hommes gouvernent des nations qui ont, historiquement et malgré les apparences, une vision très semblable de la laïcité. La Turquie a en effet adopté en 1937 le concept français de laïcité (laiklik en turc), et non celui (anglo-saxon) de sécularisme.

Beaucoup d’analyses relèvent une différence fondamentale entre la laïcité turque et celle française : dans le cas français, la séparation entre État et religieux est stricte (mais pas parfaite) ; dans le cas turc, la séparation est plus théorique et l’État contrôle en partie la religion. La formation et l’emploi des imams se font au travers de l’institution du Diyanet, qui préside aux affaires religieuses et est rattachée à la présidence de la République turque.

La laïcité turque.

Mais dans l’esprit, ce qui relie fortement les laïcités française et turque est une vision de la laïcité qui existe pour protéger l’État de la religion.

Cette dernière est perçue comme une menace pour les libertés individuelles (et non l’inverse, c’est-à-dire l’État en tant que menace pour la liberté religieuse, comme dans la version anglo-saxonne).

France : la laïcité par-delà les préjugés.

En France, il s’agissait de protéger l’État contre les ingérences de l’Église catholique ; en Turquie, le but était d’empêcher les institutions religieuses de l’islam de freiner la modernisation de l’État et de la société turcs. Dans les deux cas, l’État est perçu comme émancipateur, et donc plus légitime que les institutions religieuses.

Intervention dans les affaires religieuses

Depuis quelques années, Erdoğan a assoupli la conception souvent militante d’une laïcité stricte, au vu de ses affiliations islamistes.

Il a notamment réautorisé en 2014 le port du voile dans les écoles publiques (interdit depuis les années 1980). En 2020, une étape de plus a été franchie avec la retransformation en mosquée de la Basilique de Sainte-Sophie, à Istanbul, sous statut de musée « neutre » depuis 1935.

Il a aussi profité de son contrôle de l’État turc pour renforcer sa propre interprétation de l’islam. Cette mainmise s’est traduite par des ramifications à l’étranger, notamment en France, avec la présence de 150 imams turcs détachés.

Ces ambitions sont contrecarrées par les projets de loi d’Emmanuel Macron qui souhaite rompre avec toute influence étrangère sur l’islam en France et reprendre le contrôle. Ce faisant, Macron se rapproche du modèle turc de laïcité et contredit une séparation stricte entre l’Église et l’État.

Si ces modes d’intervention de l’État sur les affaires religieuses sont différents pour les deux présidents, reste qu’ils défendent tous deux une idée de la laïcité en cherchant à l’imposer à la société.

Modèle ambigu en Turquie

En encourageant la transformation de la laïcité turque sur ces 20 dernières années vers une forme plus proche du modèle anglo-saxon, Erdogan affirme donner plus de place à la libre expression religieuse dans le domaine public.

C’est en invoquant ce modèle qu’Erdoğan critique le président Macron, en sous-entendant : « Nous avons assoupli notre modèle de laïcité, à quand votre tour ? »

Évidemment, cette « réforme » turque de la laïcité est à relativiser. Elle a certes libéré une certaine expression de l’islam sunnite turc, mais pas celle de l’expression religieuse alévie (une minorité chiite importante en Turquie), ni de celle des minorités non musulmanes (notamment chrétienne et juive).

Elle se développe aussi dans un contexte où la Turquie a développé une relation ambiguë avec l’islam djihadiste (en particulier en Syrie).

L’islam au centre du débat

Un autre point commun entre les deux dirigeants est la volonté de mettre l’islam au centre du débat. Erdoğan instrumentalise l’islam dans ses politiques intérieures et étrangères et l’utilise comme outil pour se positionner, sur la scène régionale et globale, en défenseur des musulmans.

Emmanuel Macron, de son côté, met l’islam au cœur de son projet politique : il voit l’islam (et sa réforme) comme solution centrale aux problèmes des violences terroristes et des extrémismes sur le sol français. Cette fixation présente, de façon implicite, cette religion comme principalement responsable de ces violences.

Dans les deux cas, l’islam est défini comme la clef principale des enjeux actuels.

Un manque commun d’autocritique

De la même façon, les deux hommes tendent à désigner un « Autre » comme responsable des tensions internes à chaque pays.

Erdoğan, habitué à une rhétorique conspirationniste, perçoit les Occidentaux comme agents de tous les troubles : les manifestations populaires de Gezi en 2013 (survenues en réaction à de nombreuses mesures néo-libérales) ou la tentative de coup d’État de 2016.

Macron et son gouvernement, quant à eux, usent à l’envi de la rhétorique d’un islam pris d’assaut par des forces étrangères infiltrées et une République à défendre.

Malgré quelques efforts d’autocritique, le chef de l’État français persiste à démontrer que le modèle républicain français fonctionne. De la même façon, les prises de parole dans la plupart des médias (y compris celles du président) défendent ce concept de laïcité française, « mal comprise », quitte à pointer du doigt les défaillances des autres modèles sans vraiment écouter les préoccupations de ceux qui voient la laïcité française comme une atteinte à la liberté de religion.

Deux formes de néo-impérialisme ?

Les relations personnelles et houleuses entre les deux chefs d’État se déclinent enfin sur un grand nombre de terrains diplomatiques comme la Libye ou la Syrie. Les ambitions régionales turques peuvent facilement être interprétées comme néo-impériales.

« Le Dessous des cartes, Turquie : la puissance selon Erdogan » (Arte).

Or la France intervient aussi sur ces mêmes territoires, avec l’idée d’imposer une vision normative (« les valeurs de l’Europe »), dans une ère géographique qui recouvre en partie d’anciens territoires coloniaux.

Ces tendances expliquent en partie pourquoi certains au Moyen-Orient regardent avec suspicion la politique étrangère française, ainsi que sa volonté de « réformer l’islam ».

Concurrent, Erdoğan se projette en défenseur des musulmans du monde, une inspiration directe du Califat ottoman (du XVIe siècle au début du XXe siècle. L’appel nostalgique à ce régime – autorité religieuse et politique transnationale sur tous les musulmans – permet au chef d’État turc d’élargir son cercle d’influence politique jusque dans les communautés turques et musulmanes d’Europe, tout en fustigeant les velléités françaises. Cette forme de souveraineté transnationale évoque aussi l’ancien statut de la France de protecteur des chrétiens d’Orient dans l’Empire ottoman : la Turquie y voit l’une des motivations utilisées par les politiques étrangères occidentales.

C’est donc une posture d’anti-impérialisme contre la France et l’Europe qui permet à Erdogan d’assumer son propre projet néo-impérialiste.

Des traitements médiatiques qui pointent des réalités parallèles

Les parallèles ironiques entre la France et la Turquie apparaissent de façon encore plus nette lorsque l’on compare les traitements médiatiques des crises entre la France et la Turquie. D’un côté, dans un certain nombre de médias français, l’attention presque exclusive portée à Erdoğan, aux manifestions et au boycott donne l’impression d’une réaction illégitime et d’une responsabilité entièrement localisée à l’étranger.

De l’autre, les médias turcs traitent peu des actes terroristes, mais se concentrent sur les problèmes des musulmans en France et sur des discours (souvent mal traduits ou surinterprétés) des autorités françaises ; eux aussi, implicitement, mettent donc le blâme exclusif sur la France.

Dans chaque pays, les médias soulignent l’impopularité, et donc le manque de légitimité, du dirigeant de l’« autre » pays, confronté à des soulèvements populaires, illustrés par la crise des « gilets jaunes » pour Macron ou des résultats lors des dernières élections municipales pour Erdoğan.

Ces parallèles et jeux de miroir ironiques relevés ici sont importants car ils révèlent des modes d’action et de réaction habituels face à une actualité traumatique, mais qui cachent aussi des réalités plus complexes et donnent matière à réflexion : celles-ci doivent être reconnues pour mieux se comprendre soi-même et envisager l’autre.

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