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Tour de France : les équipes doivent-elles s’internationaliser pour gagner ?

En 2020, le jeune Tadej Pogacar devient le premier slovène à remporter le Tour de France, ce au sein d’une équipe émiratie. Kenzo Tribouillard / AFP

Événement majeur du sport cycliste, le Tour de France, qui s’élance ce samedi de Brest, en Bretagne, oppose les meilleures équipes composées des meilleurs coureurs. Tout comme d’autres sports professionnels, le cyclisme se mondialise. Les derniers vainqueurs en date sont Slovènes et Colombiens. Le quadruple vainqueur britannique Christopher Froome appartient, lui, dorénavant à une équipe israélienne.

Quant au champion du monde en titre, Julian Alaphilippe, il est Français et évolue dans une équipe belge. Des pays comme le Costa Rica, l’Érythrée ou la Chine ont eu des représentants au départ des récents Tours de France. Les deux équipes aux budgets les plus importants du dernier Tour de France (Ineos Grenadiers et Jumbo Visma) comportaient respectivement 8 et 7 nationalités différentes (sachant que chaque équipe sélectionne 8 coureurs).

En 2015, l’Érythréen Daniel Teklehaimanot devient le premier noir africain à porter un maillot distinctif sur le Tour. Jeff Pachoud/AFP

C’est de cette internationalisation du cyclisme que notre étude statistique tente de rendre compte. Nos travaux décrivent l’émergence des équipes internationalisées, son impact récent sur les chances de victoire, mais aussi les spécificités des équipes françaises qui font quelque peu figure d’exception.

Le point de départ de nos observations est l’année 1969, date à laquelle le Tour de France commence à se courir par équipes au nom d’un sponsor et non plus par équipes nationales. Si l’on observe le nombre de nations au départ de chacun des Tours de France, nous constatons que le chiffre croit au fil du temps pour tendre vers une trentaine de nations différentes ces dernières années. Le record monte à 35 nations différentes en 2016.

Nouvelle norme

Selon nos calculs, des coureurs de 54 nations différentes ont pris le départ d’un Tour de France depuis 1969. Les pourcentages de coureurs provenant du Top 5 des nations les plus représentées (la France (24 %), l’Espagne (13 %), la Belgique (12 %), l’Italie (12 %) et les Pays-Bas (8 %)) sont, eux, en baisse continue.

Depuis 1969, de plus en plus de nationalités sont représentées au sein du peloton de la grande boucle. Fourni par l'auteur

Approximativement, cette diminution est de l’ordre de 10 % toutes les décennies. Sur les périodes récentes un peu plus de 50 % du peloton provient toujours d’un de ces pays historiques. Bien que tous les continents soient, aujourd’hui, représentés, l’Europe domine largement avec plus de 80 % des coureurs.

Une autre dimension de l’internationalisation doit cependant être considérée pour mieux comprendre le phénomène. En effet, ces chiffres peuvent autant être liés à l’apparition d’équipes mononationales venant de nouveaux pays qu’à la diversification des nationalités présentes au sein d’une même équipe (que nous appellerons dans ce cas des équipes « globales »).

985 équipes ont participé à un Tour depuis 1969. On constate tout d’abord un accroissement du nombre de nationalités différentes pour les équipes. Depuis 2004, le rapport nombre de nationalités d’équipes différentes sur nombre d’équipes engagées passe systématiquement au-dessus de 0,40. 14 nationalités d’équipes différentes étaient recensées sur 22 équipes lors de l’édition 2020.

Par ailleurs, comme le nombre de coureurs dans une équipe n’est pas toujours le même d’une année à l’autre nous avons calculé un score de diversité des équipes correspondant au nombre de nationalités différentes divisé par le nombre de coureurs dans l’équipe. Ce score vaut 1 lorsque chaque coureur a une nationalité différente et diminue pour se rapprocher de zéro quand le nombre de nationalités diminue. En faisant la moyenne des scores par année, nous obtenons un nouveau regard sur l’importance grandissante de l’internationalisation de la compétition. Avoir une équipe internationalisée semble dorénavant la norme.

Corrélation au succès depuis 2004

Une périodisation peut alors être proposée. 1969-1986 correspond à une internationalisation timide ; 1987-2003 à sa croissance ; depuis 2004 l’internationalisation des équipes constitue le modèle dominant et la dynamique se stabilise.

L’internationalisation du peloton peut être périodisée en trois temps. Fourni par l'auteur

Une équipe fortement internationale a-t-elle pour autant plus de chance d’obtenir un meilleur résultat ? Pour y répondre, nous avons affecté des points à chaque coureur par édition selon le barème de l’Union cycliste internationale (UCI) aujourd’hui en vigueur et nous avons effectué la somme par équipe. Cela permet une comparaison dans le temps. À noter que nous avons éliminé les cas où les performances ont été retirées pour cause de dopage.

Sur l’ensemble de la période d’étude, les résultats ne sont pas concluants, le lien n’est pas statistiquement démontré. En revanche, en considérant chaque période individuellement, le lien apparaît fortement significatif sur la période débutant en 2004.

Les explications de cette corrélation sont nombreuses. Au fil du temps, les équipes développent des compétences permettant une meilleure intégration des coureurs étrangers. Avec des équipes globales sans nationalité dominante, un coureur étranger n’est pas plus « étranger » à l’équipe qu’un autre. L’accroissement des budgets pour les plus grosses équipes permet également de cibler des recrutements concernant les tout meilleurs coureurs.

Contrebalancer la perte d’identité

Cette internationalisation est-elle paradoxale ? La question se pose dans la mesure où la dimension géographique est majeure dans le cyclisme. Le parcours d’une épreuve s’inscrit en effet dans l’histoire et dans la géographie des pays et régions traversés et celle-ci écrit l’histoire des courses. Les épreuves conservent d’ailleurs le nom du pays ou des villes concernés (Tour de France, Liège-Bastogne-Liège, Milan-San Remo…) là où dans d’autres sports les caractéristiques géographiques disparaissent. Les clubs conservent le nom des villes mais les championnats nationaux français se nomment « Ligue 1 Uber Eats » en football, « Top 14 » en Rugby ou « Jeep Élite » en Basketball.

Autrement dit, en cyclisme, l’équipe est celle d’une marque tandis que la compétition est avant tout celle d’une géographie. Roland Barthes lui-même, s’intéressant au Tour de France dans Mythologies, met en exergue l’onomastique de l’épreuve et indique que « par sa géographie, le Tour est donc recensement encyclopédique des espaces humains ». Pour lui, en cyclisme, le lieu devient personne.

Le mercredi 7 juillet, les coureurs escaladeront à deux reprises le mont Ventoux, sommet emblématique de la Grande boucle. Sylvain Thomas/AFP

D’un point de vue institutionnel, les différentes réformes opérées par l’UCI visent à promouvoir des équipes de niveau mondial qui ont directement accès aux trente épreuves les plus prestigieuses (celles du « World Tour »), qu’ils s’agissent de courses d’un jour ou par étapes. En 2021, ces équipes de première division sont au nombre de 19 et représentent 13 nationalités.

Les équipes de division inférieure doivent, elles, demander une invitation aux organisateurs. Comme pour contrebalancer une perte d’identité nationale dans le peloton, la préférence nationale est généralement privilégiée. Les organisateurs du Tour de France (Amaury Sport Organisation) invitent ainsi plutôt des équipes françaises, ceux du Tour d’Italie des équipes italiennes…

Il est également intéressant de remarquer que les nouveaux entrants dans le cyclisme de haut niveau mettent en avant leur identité nationale. Citons les équipes Bahrain Victorious, Israel Start-Up Nation ou UAE Team Emirates. En utilisant le nom de leur pays, ces équipes semblent vouloir freiner l’anonymat découlant d’un trop grand cosmopolitisme tout en jouant la carte de la diplomatie par le sport.

Les équipes françaises restent, elles, peu internationalisées (moyenne des équipes françaises en 2020 de 0,31 contre 0,57 pour toutes les équipes ; 0,35 contre 0,61 en 2019). Il ne faut pas voir dans cette faible internationalisation le seul refus de s’ouvrir aux autres pays puisque quelques grands noms du cyclisme mondial émargent aujourd’hui dans ces équipes, à l’instar du Belge Greg Van Avermaet, champion olympique en titre et ancien vainqueur de Paris-Roubaix. Un budget de fonctionnement moindre n’empêche pas non plus de recruter à l’étranger.

L’exception française ?

Nous pouvons expliquer cette moindre internationalisation par trois facteurs. Il faut tout d’abord avancer l’argument de la proximité. Les équipes françaises ont accès plus facilement que d’autres à un bassin naturel de talents. Certaines, comme AG2R-Citroën Team à Chambéry ou le Team TotalEnergies en Vendée, s’investissent d’ailleurs particulièrement dans la formation de manière locale. Comparativement, le Bahreïn (et l’équipe Bahrain Victorious) n’est pas une terre historique de cyclisme et n’a pas d’autre choix que d’enrôler des coureurs nés bien au-delà de ses frontières : l’équipe ne compte qu’un seul coureur bahreïni.

Vient ensuite la question du sponsor : les entreprises qui financent les équipes françaises sont fortement liées au territoire et y obtiennent d’importantes parts de marché. Par exemple, l’équipe B&B Hôtels revendique son appartenance à un territoire, la Bretagne, région d’origine de son sponsor.

Longtemps leader de l’équipe AG2R -La Mondiale, le Français Romain Bardet a couru cette année le Giro avec la formation allemande DSM. Au même moment, son ancienne équipe s’internationalise sous l’effet d’un nouveau sponsor. Luca Bettini/AFP

Il en découle que la victoire d’un coureur français dans une équipe française aura plus d’incidence positive pour celle-ci. Remarquons d’ailleurs que lorsqu’une équipe comme AG2R accueille un co-sponsor à vocation plus mondiale (Citroën), elle va s’internationaliser de façon plus forte tout en laissant partir son leader français historique, à savoir Romain Bardet.

Recruter des coureurs nationaux permet par ailleurs de contrebalancer l’incertitude liée aux stratégies de recrutement international. Un coureur étranger reste un coureur potentiellement moins bien connu qu’un coureur national. Son éloignement culturel mais aussi géographique (en cyclisme, les coureurs n’ont pas l’obligation de résider dans un même lieu) peuvent être des freins quant à la bonne intégration du coureur dans l’équipe. Cette prise en compte de l’incertitude (effet négatif) conjuguée à la proximité et au sponsor (effets positifs) renforce la probabilité d’un recrutement national.

Notons, pour finir, que l’arbitrage global-local et les tensions qui en résultent restent des interrogations fréquentes en management international. Peut-on adopter le modèle dominant qui privilégie l’internationalisation tout en conservant son identité ? Doit-on renoncer aux ressources locales afin d’optimiser son recrutement ? Peut-on collectionner des talents aux origines éparses et maintenir une véritable culture ? Ces interrogations qui touchent les équipes cyclistes sont similaires à celles qui conditionnent l’internationalisation des entreprises.

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