Zététiciens et autres « debunkers » : qui sont ces vulgarisateurs 2.0 ?

Jeune fille se filmant. Aldarinho/Shutterstock, CC BY-SA

Quiconque s’intéresse à la vulgarisation scientifique sera sans doute familier des chaînes YouTube La Tronche en Biais, Aude WTFake, le Chat sceptique ou encore Mr. Sam. Si ces nouveaux venus de la communication scientifique s’avèrent souvent étrangers aux scientifiques des universités, ils se sont néanmoins rapidement imposés comme des acteurs de poids dans le paysage de la vulgarisation, s’appuyant notamment sur des communautés qui se comptent parfois en plusieurs centaines de milliers d’abonnés.

Leur point commun ? Pratiquer la « zététique ». Si ce néologisme fut introduit dans la langue française par Henri Broch pour désigner un scepticisme critique face aux phénomènes paranormaux, le sens du terme s’est rapidement élargi pour englober toute modalité d’application de la « méthode scientifique » – comprenant en particulier la pratique du doute raisonnable – à des sujets divers (allant de la vaccination au changement climatique en passant par le créationnisme).

La mission que se donnent les zététiciens du web est double. Dans un esprit constructif, l’enjeu de leur démarche consiste d’abord à éduquer à penser correctement, et cela en introduisant le public aux techniques d’autodéfense intellectuelle inspirées des sciences du langage, de la logique ou encore des mathématiques. Ensuite, de manière critique, il s’agira pour eux d’agir en « debunkers », c’est-à-dire, en substance, en pourfendeurs de mythes et autres croyances pseudoscientifiques à la fiabilité douteuse (comme celles selon lesquelles la terre serait plate ou le vaccin contre l’hépatite B causerait la sclérose en plaques).

Aujourd’hui, la zététique en ligne s’est érigée en un véritable marché, se jouant dans un microcosme d’acteurs en marge des institutions scientifiques conventionnelles. Si aucune étude n’est à ce jour disponible pour soutenir cette hypothèse, il y a fort à parier que cette vulgarisation 2.0 surpasse la vulgarisation traditionnelle en termes de captation d’audience, cela d’autant plus qu’elle s’invite aisément – et surtout gratuitement – chez les publics de tous âges (à titre indicatif, la seule chaîne Hygiène mentale capitalise non moins de 325 000 abonnés).

Face à une telle montée en puissance, la question de la légitimité de l’approche ne peut être esquivée. S’il est vrai que la zététique en ligne n’est pas à l’abri de certaines dérives, à l’heure des infodémies, la démarche se doit d’être louée et soutenue.

Un déficit d’expertise ?

La zététique exige une maîtrise des arcanes de la « méthode scientifique ». Au-delà du fait qu’il est douteux qu’une telle méthode puisse être précisément délimitée, on est en droit de s’interroger sur l’expertise particulière que les zététiciens du web auraient à cet égard. Si l’on se réfère en effet aux travaux de l’épistémologie du témoignage, les indicateurs canoniques d’expertise – la compétence, l’honnêteté et la responsabilité épistémique – tourneraient rapidement au rouge.

En l’absence de formation ou de parcours professionnel orienté méthodologie ou, éventuellement, épistémologie, la plupart des zététiciens, lorsqu’ils ont un bagage scientifique, se révèlent souvent autodidactes. L’épineuse question de leur rémunération respire par ailleurs ce qui s’apparenterait, en science, au conflit d’intérêt, dans la mesure où celle-ci provient principalement de donations de fans envers lesquels une certaine complaisance se retrouve vite encouragée. En outre, aucun contenu zététique publié ne doit faire l’objet d’un processus de validation (qui serait par exemple l’analogue informel du peer-review). À ces indicateurs en faillite s’ajoute celui – pourtant crucial – du rattachement institutionnel (par exemple à une université ou une société savante), pourtant garant de ce scepticisme organisé constitutif de l’éthos scientifique. À ce dernier égard, accorder sa confiance à un expert sans attache institutionnelle, sur le modèle d’un zététicien n’ayant de compte à rendre qu’à lui-même, peut se révéler hasardeux.

Qu’on ne s’y trompe toutefois pas : le zététicien-type est le plus souvent compétent (car bien informé sur les sujets qu’il traite), honnête (car volontairement, en vertu de la nature même de sa pratique, anti-complaisant), responsable épistémiquement (car engagé dans une constante autocritique, parfois d’ailleurs renforcée par des échanges intracommunautaires en amont et en aval de toute publication) et, enfin, partie prenante d’une communauté veillant à la fiabilité de ses contenus (comme le Café des sciences, association loi 1901 fédéralisant les vulgarisateurs du web et établissant des exigences informelles de qualité). Cela étant, comme dans toute activité peu régulée, les dérives liées à l’absence de garantie d’expertise sont immanquables, et trouvent comme symptômes immédiats : erreurs factuelles, confusions conceptuelles et autres maladresses contre-productives.

Dissiper le spectre du « retour de flamme »

Plus dangereux sans doute pour l’esprit de toute l’entreprise est le risque d’un effet « retour de flamme », conduisant les personnes adhérant à une croyance battue en brèche à y adhérer plus fortement encore face aux arguments contraires présentés. À l’aune d’un tel effet, particulièrement vif lorsque les croyances en jeu revêtent une certaine valeur émotionnelle, la zététique dans sa composante « debunking » encourt le risque de crisper plutôt que d’éduquer, ou de polariser plutôt que d’ouvrir à un dialogue constructif entre partis contraires. Une telle polarisation stérilisante se retrouve d’ailleurs exacerbée aussitôt que le principe de charité se voit abandonné au profit d’une dialectique arrogante ou condescendante (pratique qui se révèle toutefois plutôt l’exception que la règle).

Cela étant, de récentes études viennent amoindrir la portée d’un tel risque, et pointent même en réalité dans la direction opposée. Ce à quoi la zététique entend précisément s’engager – à savoir présenter les faits contraires à une croyance donnée et mettre à jour les techniques rhétoriques fallacieuses pour la soutenir – se révèle constituer une approche efficace de lutte contre la désinformation. Même plus, au regard de la problématique spécifique de la vaccino-hésitation, il a été suggéré que les approches « top-down » ou coercitives s’avèrent faiblement impactantes, alors même que se révèlent prometteurs les nouveaux modes de communication allant au-delà de la simple transmission d’informations, et ce au profit de l’établissement d’une relation de confiance et de proximité.

De l’importance sociétale de la zététique en ligne

Aussi longtemps que subsistera l’image pernicieuse d’une vulgarisation vulgaire, exhortant les scientifiques à déserter la place de marché socratique pour se murer dans le monde compétitif de leurs laboratoires, les zététiciens du web auront le mérite de participer de cette entreprise parfois ingrate qui consiste à s’exposer à la vindicte dans le but de mettre publiquement le nez des charlatans dans les insuffisances de leurs discours. À cet égard, ils demeurent un élément à chérir dans cette stratégie plus large qu’il incombe aux institutions de la science d’ériger contre la recrudescence des « fake news ».

Le récent « cas Raoult » est ici riche d’enseignements. Profitant d’un désalignement certain entre opinion publique et institutions scientifiques, l’infectiologue, à l’origine de maintes controverses, ne manqua pas de capitaliser sur une communication directe et percutante, en marge des canaux traditionnels, pour susciter un engouement mal avisé que les meilleurs billets d’humeur d’éminences scientifiques n’ont pu réussir à endiguer. À cet égard, en privilégiant un canal similaire et une communication accessible, les « debunkers » du web ont investi un espace médiatique quasiment déserté par l’institution scientifique pour participer à mettre en lumière, aux yeux d’un public très large, les potentielles limites méthodologiques de la démarche entourant le truculent médecin marseillais.

En parallèle à d’autres approches novatrices de la vulgarisation – qu’elles soient « confinées », articulées à la science-fiction, l’art, l’épistémologie ou même les jeux vidéo –, la vulgarisation 2.0 offerte par la zététique en ligne participe d’un mouvement de rapprochement entre science et grand public que les institutions de la science ne peuvent aujourd’hui ignorer.


Je tiens à remercier Samuel Buisseret (alias Mr. Sam), Marie-Noëlle Maes, Marie-Françoise Meurisse et Karim Zouaoui Boudjeltia.

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