À Lesbos, les réfugiés coincés en enfer

Les réfugiés ne devaient passer que huit semaines à Lesbos. Certains y sont bloqués depuis six mois. Knut Bry, Author provided

Alors que le drame des réfugiés en Méditerranée semble moins grave que l’année dernière à la même époque, la crise politique qu’il a suscitée en Europe est loin d’être résolue – et des milliers de personnes se retrouvent coincés entre les deux. Quelques 57 000 réfugiés sont toujours bloqués en Grèce, attendant que leurs demandes d’asile soient traitées. Plusieurs milliers d’entre eux vivent dans les camps de la petite île de Lesbos, considérée par la plupart de ceux qui fuient le Moyen-Orient comme une passerelle vers l’Europe.

Les migrants sont certes moins nombreux à converger vers Lesbos depuis que l’Union européenne a conclu un accord avec la Turquie pour endiguer l’afflux de réfugiés par la mer Égée, mais la lente mise en œuvre du Programme de réinstallation et le faible nombre de départs vers d’autres pays membres de l’UE ont allongé les temps d’attente, passant de huit semaines à six mois ou plus. « Nous sommes en enfer ici », m’a confié un réfugié syrien que j’ai rencontré récemment.

Moria est un centre d’identification et d’enregistrement contigu à un camp, lieu hostile cerné de fil barbelé et de patrouilles de sécurité. C’est là que sont conduits les réfugiés à leur arrivée à Lesbos, et que l’on statue sur leur droit à la protection – garantie par le droit international en matière d’asile. Il n’y a pas de chiffres officiels, mais au moins 4 000 d’entre eux vivent dans ce camp. Pendant longtemps, il a fait office de camp de détention dont les réfugiés ne pouvaient sortir. Désormais, grâce à la pression des organisations non gouvernementales, ces derniers peuvent quitter le camp – mais pas la ville de Mytilène où il est installé.

J’ai pu constater, lors de mon enquête de terrain début juin, que les conditions de vie à Moria et Kara Tepe empirent : les besoins vitaux ne sont pas satisfaits. Les ordures, les conditions déplorables d’hygiène et d’alimentation et l’attente interminable rendent le quotidien insupportable. Comme un jeune Syrien nous l’a raconté :

« Quand nous sommes arrivés à Moria, ils nous ont donné un visa de six mois et dirigés vers le Programme de réinstallation du Bureau européen d’appui en matière d’asile (BEAA), mais depuis nous sommes coincés ici… Nous n’aurions pas dû nous enregistrer – mais plutôt prendre le bateau [pour Athènes] clandestinement et tenter notre chance. »

Au cours des dernières semaines, des altercations violentes entre les agents de sécurité et les réfugiés ont encore aggravé l’état du camp et les mauvais traitements réservés aux migrants. On m’envoie régulièrement des vidéos de protestations et de bagarres via WhatsApp, en me demandant de les publier pour faire connaître au monde entier ce qui se passe à Moria. Ce type de « témoignage numérique » est très sollicité par les réfugiés qui possèdent un smartphone. L’attente longue et incertaine devient si frustrante que des bagarres éclatent entre eux. Et les tensions ne sont pas près de s’apaiser avec la chaleur de l’été.

Confiance et communauté

Bien que situé lui aussi à Mytilène, le camp de Pikpa n’a rien à voir avec celui de Moria. Il offre un abri à 80 des personnes les plus fragiles et malades, dont une vingtaine d’enfants. Géré uniquement par des bénévoles, il fonctionne grâce aux dons. C’est un camp ouvert, où les gens peuvent aller et venir comme bon leur semble – bien que certains ne sortent jamais, notamment les femmes, trop effrayées à l’idée de quitter leur tente.

Les migrants empruntent de moins en moins la mer Égée pour gagner l’Europe. Knut Bry, Author provided

Pikpa propose un soutien psychologique à ceux qui souffrent d’un traumatisme ou des effets secondaires liés aux viols ou à la torture. Le personnel aide également les réfugiés à gérer leurs papiers et les procédures de demandes d’asile. Situé dans les bâtiments d’une ancienne colonie de vacances, c’est un environnement agréable. Il y règne un climat de confiance et un fort sentiment de communauté, au sein duquel chacun a son rôle. Nous avons par exemple rencontré un jeune Kurde de Syrie qui était à la fois le cuisinier, barbier, poète et chanteur du camp.

Malgré cette atmosphère plutôt chaleureuse, beaucoup de réfugiés vivant à Pikpa sont dépressifs ou traumatisés : ils ont perdu des êtres chers et leurs familles sont dispersées. Un mineur non accompagné a été confié à une autre famille par sa mère, pour finalement être abandonné. Sa mère a versé une somme considérable pour qu’il puisse s’enfuir après que deux de ses frères se soient fait tuer ; elle est restée à Alep avec sa plus jeune sœur et son frère handicapé. Le jeune homme est dépressif, effrayé, a l’impression d’avoir laissé tomber sa mère.

Solution alternative

Si les femmes et les enfants (particulièrement les mineurs non accompagnés et isolés) forment un pourcentage croissant des réfugiés de l’île, de nombreux jeunes hommes en bonne santé s’impatientent à force d’attendre. Chaque jour, lorsque les bateaux amarrés au port de Mytilène se préparent à partir pour Athènes, des dizaines de jeunes guettent une opportunité pour embarquer clandestinement vers la capitale grecque, afin de se rendre en Allemagne, en Norvège ou au Canada (personne n’évoque la France ou le Royaume-Uni).

Une fresque à Lesbos. Knut Bry, Author provided

Un jeune homme pakistanais nous a révélé s’être caché dans un container à six reprises, et avoir été arrêté à chaque fois. Pourtant, il va continuer d’essayer : certains tentent leur chance et échouent tous les jours, mais ils nourrissent déjà plus d’espoir que ceux qui restent coincés dans les camps. Du côté de la population locale, beaucoup d’habitants craignent que des milliers de réfugiés demeurent à Lesbos indéfiniment et que le monde ferme les yeux sur leur sort.

Reste à voir si la permission pour les citoyens turcs de voyager sans visa à travers l’Union européenne prendra effet, comme prévu, ce mois-ci. Si ce n’est pas le cas, l’accord – dont on peut douter de la légalité et de l’éthique qui l’a motivé – pourrait tourner court, Lesbos verra de nouvelles arrivées sur ses côtes, et les camps se rempliront encore. S’il prend effet, l’Union européenne aura réussi à se défausser sur la Turquie. Dans tous les cas, le problème ne sera pas résolu.

Traduit de l’anglais par Diane Frances.

This article was originally published in English

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