À part Hillary Clinton, qui parle des fous, en politique ?

Discours de Hillary Clinton en campagne, au théâtre Paramount de Seattle, le 14 octobre. Brendan Smialowski/AFP

Aurait-on assisté au grand soir de la santé mentale aux États-Unis ? Lors du premier face à face entre les deux principaux candidats à l’élection présidentielle américaine, le 26 septembre, Hillary Clinton a dénoncé les discriminations dont sont victimes les personnes touchées par des troubles psychiques. Celles qu'on désigne, trop souvent, sous le terme de « fous ». Alors que la campagne nous offre un spectacle affligeant de bassesse, cette sortie de la candidate démocrate n’a peut-être pas suscité toute l’attention qu’elle mérite.

L’enchaînement par lequel Hillary Clinton a abouti au sujet de la santé mentale rend cet épisode encore plus significatif. Interrogée sur les problèmes raciaux dans le pays, la candidate a d’abord mis en avant les différents « défis » du gouvernement, concernant notamment la formation continue des policiers et les biais implicites (en anglais, implicite biases) qui influent sur leur conduite. Ce terme désigne les conceptions qui guident certains de nos comportements de manière inconsciente. Dans le contexte américain, il s’applique le plus souvent aux préjugés raciaux.

Face au milliardaire républicain Donald Trump, la prétendante à la Maison Blanche a tenté de remonter le niveau de la discussion en analysant les inégalités au sein du pays. Le journaliste animateur du débat retransmis à la télévision l’interroge sur les « relations raciales qui sont au plus bas depuis des dizaines d’années », au vu notamment des « jeunes afro-américains tués par balle par la police, comme encore très récemment à Charlotte ou à Tulsa ». Hillary Clinton, partageant le désarroi du modérateur, admet que « la race détermine trop de choses » aux États-Unis (lieu d’habitation, éducation, traitement dans le système judiciaire). Plus inattendu, elle évoque aussi la discrimination policière envers les personnes atteintes de problèmes psychiques.

« La santé mentale est l’une des plus grandes préoccupations »

Ce soir-là, la candidate démocrate affirme que « la santé mentale est l’une des plus grandes préoccupations » (« one of the biggest concerns » en anglais). Aux États-Unis comme en France, il est exceptionnel que les problèmes psychiques soient présentés dans les médias comme un facteur d’inégalités. Des deux côtés de l’Atlantique, le traitement politico-médiatique de cette question est soumis à la même règle : il faut qu’il se passe un évènement grave et violent (une agression, un meurtre) pour que l’on décide d’y consacrer un peu d’encre ou de salive – et uniquement quand la personne touchée par des troubles psychiques est le bourreau, non la victime.

Alors que toutes les études montrent que les personnes soignées pour des troubles psychiques commettent rarement des actes violents mais en sont plus souvent la cible, les médias américains s’intéressent généralement à cette population et au problème d’accès aux soins qu’elles rencontrent au lendemain de drames. Immédiatement après chaque tuerie de masse par arme à feu, on s’interroge inévitablement sur le diagnostic psychiatrique du meurtrier – puisqu’il est hors de question de remettre en cause le port d’arme. Donald Trump n’avait pas dérogé à la règle en commentant la tuerie perpétrée l’an dernier par un étudiant – neuf morts sur un campus universitaire à Roseburg (Oregon). Mobilisant toute son expertise, il avait déclaré : « Ça m’a tout l’air d’être un problème de santé mentale ».

« Stigma is poop » (la stigmatisation c’est du caca), un badge édité par l’Association américaine de la santé mentale. Mental health america

La candidate démocrate, elle, choisit un angle nouveau pour aborder la question. « Les policiers sont confrontés à une multitude de problèmes de santé mentale très difficiles dans la rue, » souligne-t-elle. En effet, plusieurs faits divers où les forces de police sont impliquées dans le décès d’une personne ayant des troubles psychiques ont été recensés ces dernières années par la presse, en 2012, puis en 2015. La France aussi a connu, en 2015, un tel fait divers, avec la mort d’un homme à proximité du centre hospitalier de Corbeil (Essonne) mais son cas n’a suscité qu’un faible écho dans les médias.

Surtout, ce fait divers a été traité de manière peu objective, l’homme atteint de troubles psychiques étant désigné comme un « meurtrier échappé de l’unité psychiatrique » dès le titre de l’article du quotidien local relatant son décès par balle. Le papier met l’accent sur les épisodes de violence du malade et passe rapidement sur les techniques utilisées pour tenter de le maîtriser : « cerné par trois patrouilles de police, […] jets de gaz lacrymogène et coups de matraques télescopiques ».

Il ne fait pas de doute que certaines situations n’offrent aucune bonne (ré)solution, tant du côté des soignants que du côté de la police. Entre les deux groupes, cependant, la différence d’approche est grande. On apprend à la fin de l’article que l’équipe soignante « a demandé un CHSCT extraordinaire – comité destiné à protéger la santé et la sécurité des employés – pour étudier les conditions de travail et évoquer les problèmes d’effectifs, de formation et de sécurisation des locaux ». Pour sa part, le syndicat de police Alliance demande que les forces de l’ordre soient mieux armées face à ces situations, notamment en armes non létales du type taser. La formation à la prise en charge de ces populations particulières n’est pas évoquée.

Aux États-Unis, en tout cas, la préoccupation monte. En janvier, le prestigieux New York Times a offert une tribune à un travailleur social invitant à prendre conscience que la police fait office de premier – et parfois unique – intervenant auprès des personnes vivant avec des troubles psychiques. Plus récemment encore, au mois d’août, la une du journal local new-yorkais, Village Voice, posait la question : « A qui la faute ? » lorsque deux policiers ont ouvert le feu en pleine rue sur un homme noir expérimentant un épisode de « décompensation » – terme médical pour désigner une crise se manifestant par une forte agitation et des délires.

À qui la faute : à cette question, pas de réponse simple. Plusieurs problématiques sont imbriquées, rendant nécessaire une réflexion politique aboutie. Le système psychiatrique américain montre plusieurs signes de faiblesse aux conséquences souvent désastreuses. Une étude de 2008 montre à quel point la question de la santé mentale est à considérer conjointement avec l’accès au logement et le dispositif pénitencier. Les inégalités socio-économiques d’accès aux soins psychiatriques sont renforcées par l’obstacle de la représentation sociale négative de la maladie mentale, laquelle empêche les personnes ayant besoin de soins de les demander.

Surdiagnostic de schizophrénie chez les noirs protestataires

Enfin, comme Hillary Clinton l’a suggéré, l’appartenance raciale afro-américaine rend l’intégration encore plus difficile pour les jeunes gens atteints de troubles psychiques. Dans les faits évoqués plus haut, la personne victime de violences policières, en plus de ses troubles psychiques, est en effet d’origine afro-américaine. Le psychiatre Jonathan M. Metzl a publié en 2010 un livre éclairant cette situation. Titulaire d’une thèse en études américaines, l’auteur y relate comment le mouvement des droits civiques dans les années 1960 et 1970 s’est accompagné d’un surdiagnostic de la schizophrénie chez les noirs protestataires. Il se fonde sur l’étude d’un hôpital psychiatrique du Michigan qui a vu sa population changer au cours de ces années-là.

Deux jours après le débat présidentiel américain, la presse relatait un nouveau fait divers touchant un malade psychique. L’information est venue assombrir le soleil de Californie et renforcer la thèse des biais implicites chez les policiers. Le 27 septembre, dans une banlieue de San Diego, une jeune femme appelle le numéro d’urgence, le 911, pour signaler que son frère atteint d’un trouble psychique est en pleine crise. Elle ne parvient plus à contrôler la situation. Lorsque deux policiers arrivent sur les lieux, ils font face à un individu au comportement « imprévisible », selon leurs mots. Le premier officier de police choisit d’utiliser son taser ; l’autre décide, lui, de tirer à balles réelles sur le jeune homme, à cinq reprises.

Dangerosité présumée

La victime, décédée, n’était pas armée. Elle était noire et victime d’une crise psychiatrique qui demandait une prise en charge par une équipe d’urgence spécialisée. Ce sont les biais implicites liés à sa condition de malade psychique doublée de sa condition d’afro-américain qui ont conduit les policiers à présumer de sa dangerosité.

Dans ce contexte, la parole d’Hillary Clinton paraît frappée de bon sens. Dans son programme, la candidate dédie une page à la santé mentale. Elle entend, d’une part, accorder la priorité aux soins sur l’emprisonnement, et d’autre part, former les forces de l’ordre pour mieux agir dans les situations de crise impliquant une personne dont l’état mental est instable. Cela ne représente qu’une infime part du projet de la Secrétaire d’État de Barack Obama mais la présentation, au mois d’août, de son plan pour « s’attaquer à la crise de la santé mentale aux États-Unis et à la stigmatisation associée au traitement » a été remarquée. Souhaitons que cette initiative se révèle contagieuse de ce côté-ci de l’Atlantique. À la lecture des programmes des quelque 29 candidats à l’élection présidentielle en France, il semble que ce ne soit pas le cas. Pour le moment.

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