A qui appartient Freddie Mercury ?

Une image extraite de Bohemian Rhapsody, de Bryan Singer et Dexter Fletcher (20th Century Fox).

« Est-ce la réalité où est-ce un fantasme ? », telles sont les paroles servant d’incipit à Bohemian Rhapsody, le morceau mythique de Queen sorti en 1975 sur l’album A Night at the Opera. La question s’est à nouveau posée, fin 2018, à propos du long métrage de Bryan Singer et Dexter Fletcher portant le même titre et faisant office de biopic officiel de Freddie Mercury, leader du groupe. Car si le film bénéficie d’un véritable succès en salle, relançant même considérablement les ventes de disques du quatuor, il n’a pas pour autant convaincu l’intégralité de la critique ni les fans de longue date, reprochant bien souvent au long métrage de tordre la réalité pour créer différents effets dramatiques.

La culture populaire : une culture de l’appropriation

Dans son ouvrage Cultural Theory and Popular Culture, John Storey s’appuie sur les recherches de Raymond Williams pour souligner le fait qu’il existe bien des définitions, tenant compte des époques et de leurs mentalités, pour le terme de culture populaire : « très appréciée par un large public » ; « des œuvres de qualité inférieure » ; « des œuvres ouvertement conçues pour être appréciées par le public » ; « une culture créée par et pour le public ».

Visiblement, chaque définition de la culture populaire engage une combinaison complexe des différentes interprétations du terme « culture » et du terme « populaire ». L’histoire des relations entre les théories culturelles et la culture populaire renvoie aux façons dont ces différentes définitions ont été connectées par la recherche théorique vis-à-vis de leurs contextes historiques et sociaux. En d’autres termes : la pop culture est complexe voire multiple et la définir revient à se focaliser individuellement sur chaque définition, dans certains cas, mais peut également se faire en les englobant toute. La définition de la culture populaire est finalement à son image : chacun l’applique selon ses propres principes.

À chacun son Queen

Une dimension propre à la pop culture semble cependant omise par Storey et Williams : celle de l’appropriation. Chacun fait des œuvres qui la composent sa propriété en leur appliquant sa vision. En tant que groupe mondialement célèbre, se retrouvant de nombreuses fois cités dans d’autres médias, notamment au cinéma avec Wayne’s World ou encore Shaun of the Dead, Queen et son chanteur se sont transformés en véritables personnages que tout un chacun a fait sien.

Lorsqu’il est question de les représenter sur grand écran et de raconter leur histoire, ce phénomène d’appropriation crée différentes réactions chez les spectateurs qui vont tantôt rejeter, tantôt adouber cette vision finalement très personnelle que l’on doit aux scénaristes, aux réalisateurs, mais également au guitariste Brian May et au batteur Roger Taylor, producteurs du long métrage.

Chacun son Queen, chacun son Freddie Mercury et chacun sa façon de les percevoir, car il n’en existe pas qu’une. En l’occurrence, celle proposée dans le film est interne, puisque deux des quatre protagonistes sont derrière le projet. Bien que certains éléments dans Bohemian Rhapsody posent problème en terme de chronologie, comme la découverte de sa maladie par Freddie Mercury, l’enregistrement de certains morceaux comme « We Will Rock You » se produisant tardivement ou encore l’incertitude autour de la participation du groupe au Live Aid qui n’a en réalité jamais été sujet à débat, c’est véritablement les relations entre le chanteur et ses musiciens qui semblent au cœur des critiques les plus sévères attribuées au long métrage. May et Taylor ont-ils fait passer leur ami disparu pour une diva égocentrique et irresponsable afin de se glorifier par peur que la formation musicale ne demeure dans les mémoires qu’à travers l’image de celui qui s’appelait autrefois Farrokh Bulsara ?

S’il est un élément du film qui semble faire l’unanimité, c’est bien la performance de Rami Malek en Freddie Mercury, couronnée d’un Golden Globe et en compétition pour les Oscars.

Bohemian Rhapsody est tiré d’une histoire vraie, c’est un film historique et, comme de nombreuses productions avant lui, il s’amuse à jouer avec la réalité et la fiction pour donner de l’épaisseur à la vérité dont il s’inspire pour finalement créer du spectacle. Car sur ce point, il rejoint véritablement ce qui a fait la gloire de Queen : la fantaisie, l’imaginaire, le grand guignol et surtout le spectaculaire.

Si cette façon de traiter un fait réel est aujourd’hui tant critiquée, c’est parce qu’il s’agit bien là d’un phénomène de culture populaire et, de fait, un phénomène que s’est approprié le public. En 2000, Ridley Scott faisait périr l’empereur Commode des mains d’un gladiateur, ce qui constituait une trahison de la vérité historique. Pourtant, Gladiator n’a pas suscité les mêmes réactions, car Commode n’est pas aux yeux de l’audience ce qu’est Freddie Mercury. Mais là où certaines critiques semblent formatées vis-à-vis du long métrage de Singer et Fletcher, c’est au niveau d’un autre grand phénomène de la pop culture.

Les chefs d’œuvre qui n’ont jamais vu le jour

Le Petit Prince d’Orson Welles, Napoléon de Stanley Kubrick ou encore Ronnie Rocket de David Lynch : autant de projets cinématographiques qui n’ont jamais vu le jour mais qui aujourd’hui encore nourrissent moult fantasmes de cinéphiles. Si l’adaptation de Dune d’Alejandro Jodorowsky a bénéficié d’un documentaire retraçant sa pré-production et les raisons de son abandon et si le Don Quichotte pensé par Terry Gilliam initialement avec Jean Rochefort et Johnny Depp s’est quelque part concrétisé avec Jonathan Pryce et Adam Driver, force est de constater que le biopic de Freddie Mercury par Stephen Frears avec, en vedette, Sacha Baron Cohen, demeurera une nouvelle pierre au mausolée des plus grands films n’ayant, en définitive, jamais existé.

Si l’humoriste britannique avait l’intention de donner au biopic des allures plus comiques, en insistant notamment sur les soirées orgiaques organisées par Freddie Mercury, Brian May et Roger Taylor n’ont pas travaillé dans cette perspective. Le choix d’un angle précis pour traiter le sujet aurait pu se révéler être une force là où Bohemian Rhapsody se laisse quelque peu aller aux généralités et au déroulement classique d’une carrière musicale avec ses réussites, ses échecs, ses rebonds et ses histoires en coulisse.

Mais Mercury était également connu pour être un homme discret sur sa vie privée, n’annonçant publiquement sa maladie que quelques heures avant son décès, bien que les festivités dont voulait traiter le film de Stephen Frears soient devenues célèbres, en particulier la fête d’anniversaire du chanteur à Munich qui ne prit fin qu’au bout de trois semaines. Le respect de la mémoire ou de la volonté d’un artiste disparu vis-à-vis de ses représentations demeure une question épineuse à laquelle jamais aucune réponse ne semble pouvoir être donnée. Ne demeurent alors que celles et ceux qui l’ont connu, comme sa meilleure amie et ancienne épouse Mary Austin, également derrière le projet avec Brian May et Roger Taylor.

La fête démentielle organisée pour les 40 ans de Freddie Mercury, immortalisée dans le clip de « Living on my own ».

Les fantasmes nourris par l’hypothétique version de Stephen Frears demeurent un élément essentiel de l’appropriation de la pop culture par son public : en demeurant à l’état de projet, le long métrage est devenu bien plus malléable pour les aficionados qui peuvent désormais créer de toutes pièces cette aventure satyrique et scandaleuse, n’ayant pour seule directive que la présence de Sacha Baron Cohen en bête de scène et, surtout, roi des nuits mouvementées au sein desquelles se côtoyaient chippendales et rails de coke.

Pour le reste, Bohemian Rhapsody est un film historique illustré, plein de lumières, de paillettes et d’émotions, permettant à celles et ceux qui ne connaissent pas nécessairement l’œuvre de Queen d’entrer dans leur univers. Pour les autres, désireux d’en savoir plus sur l’icône mythique venue de Zanzibar, de nombreux reportages et documentaires, notamment produits par Arte, retracent son parcours atypique dont Freddie Mercury : The Great Pretender, diffusé en 2012 sur la chaîne BBC One. Libre alors au public de voir le film de Singer et Fletcher comme un lot de consolation vis-à-vis du projet de Frears et Baron-Cohen, phénomène déjà expérimenté par une partie de l’audience du Dune de David Lynch qui n’en demeure pas moins, pour l’autre partie, une œuvre culte bien que pétrie de défauts.