Légende: Peinture rupestres, peut-être âgées de plus de 10 000 ans, du site de La Lindosa, Amazonie colombienne Photographie S. Rostain., Author provided

Art amérindien : quand l’Amazonie nous parle avec des images

« C’est quoi ? » est la première question qu’ont soulevée des générations de chercheurs iconologues occidentaux sur l’art tropical, et particulièrement sud-américain. Si la question en elle-même est pertinente, les réponses proposées ont souvent été décevantes, voire extravagantes. En outre, les surréalistes se sont longtemps octroyé le droit exclusif d’y répondre. Faut-il être Breton pour avoir un avis éclairé ? Pourtant, les seules réponses acceptables proviennent peut-être de démarches iconoclastes qui, dans le fond, sont souvent beaucoup plus éclairantes. Il faut pour cela éviter l’iceberg du regard eurocentrique pour passer par le prisme de la pensée amérindienne et de sa conception mythologique de l’art. Car, en Amazonie notamment, l’art est l’écriture des mythes. Il est le moyen le plus exact de retranscrire visuellement les récits des autres mondes et des autres époques.

L’art est un langage à vocation universelle cherchant à être entendu par le plus grand nombre. Léonard de Vinci voyait la peinture comme « une chose mentale », et c’est bien ainsi que les premiers habitants d’Amérique du Sud concevaient leur art, qu’il s’exprime sur la poterie, la pierre, la vannerie, l’orfèvrerie, le tissu ou même directement sur la peau humaine. Si leur représentation du monde résulte d’une très fine et attentive observation, il n’en demeure pas moins qu’ils le restituent souvent tel qu’ils le comprennent et non tel qu’on le voit. Cela n’a pas empêché des cohortes de spécialistes occidentaux d’interpréter l’art amérindien ancien à partir d’une vision eurocentriste qui se référait à des critères totalement étrangers aux auteurs indigènes de ces œuvres. Il en résultait une profonde incompréhension des messages qu’ils portaient.

Une analyse révolutionnaire

L’anthropologue Dimitri Karadimas, directeur de recherche au CNRS dans le laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France créé par Claude Lévi-Strauss, a récemment proposé une façon révolutionnaire d’analyser cet art amérindien, approfondissant ainsi des pistes ouvertes par de grands maîtres comme Gerardo Reichel-Dolmatoff (notamment dans « Orfèvrerie et chamanisme : une étude iconographique du Musée de l’Or », éd. Colima, 1988).

Ces représentations reposent en effet sur des concepts radicalement différents de ceux des Occidentaux, qui ne peuvent s’entendre qu’en se plaçant du point de vue des artistes eux-mêmes. Il s’agit de s’appuyer sur les mythes amazoniens actuels, présents depuis plusieurs siècles, pour aider à déchiffrer l’iconographie précolombienne. Une portion des productions artisanales anciennes est devenue dès lors lumineuse, offrant une voie complètement originale d’entendement. Cette « recette » est pourtant restée une mise en bouche inassouvie puisque Dimitri Karadimas nous a quitté prématurément.

Figurine de culture La Tolita (600 av. J.-C. – 400 apr. J.-C.), sur la côte pacifique d’Équateur, représentant un kinkajou et, à côté, l’animal en question. Musée national d’Équateur ; photographie et aquarelle S. Rostain, Author provided

Pourtant, on peut avantageusement poursuivre ce cheminement intellectuel pour interpréter de manière satisfaisante le langage graphique des premiers habitants du Nouveau Monde. Ouvrir les yeux implique de faire fi de 500 ans de regard subjectif, manipulé par nos fantasmes, croyances, préjugés et peurs de l’inconnu. Cela oblige également à entendre les mythes fondamentaux des peuples locaux, recueillis dans une multitude d’ouvrages d’ethnologues, et les intégrer dans une réflexion cognitive.

Enfin, il est nécessaire d’oublier nos références classiques au discours d’Ésope, au Roman de Renard, aux fables de La Fontaine et autres contes de Perrault pour assimiler véritablement l’éthologie de la faune locale. Il faut savoir que la « science de comptoir », si propice aux élucubrations de tout type, est encore vivace parmi les Tartuffes de l’iconographie. On lit encore fréquemment des saisissantes balivernes abusivement légitimées sous un pseudo-vernis académique. L’homme serait ainsi le soleil, tandis que la femme serait la lune, idée machiste ne reposant que sur des idées populaires erronées. En réalité, dans l’univers mythologique amérindien, la lune est très souvent un ancêtre masculin métamorphosé.

Autres déclarations lues sur des cartels d’exposition : « le hibou possède la clairvoyance au milieu du chaos des ténèbres » ou « le singe représente le vent, qui vient en prélude à la saison des pluies. Il est ainsi relié au culte de l’eau et à la terre ». On se demande d’où sortent de telles affirmations. Mais une chose est sûre : elles n’ont rien à voir avec la pensée amérindienne.

Jaguar ou kinkajou ?

Ainsi, la « Sainte Trinité » des jaguar/anaconda/aigle harpie est plus souvent une vue de l’esprit du chercheur, un fantasme récurrent sur les peuples indigènes du Nouveau Monde qui obscurcit le discernement. Par exemple, la fière bête rugissante dressée sur ses pattes arrières représentée fréquemment sur des poteries, notamment de culture archéologique La Tolita de la côte équatorienne, n’est pas un jaguar, ni un chamane en cours de transformation animale comme on le lit souvent. La vérité est beaucoup plus prosaïque et collée à la nature. Les grosses canines dont est pourvue la bête ne signent pas obligatoirement son statut de félin, car bien d’autres animaux sud-américains en possèdent. C’est le cas du kinkajou (Potos flavus), petit mammifère nocturne arboricole des forêts tropicales humides de la moitié septentrionale de l’Amérique du Sud.

Kinkajou La Tolita. Author provided

On l’identifie clairement sur ces représentations céramiques : long museau, crocs saillants, oreilles arrondies coniques, yeux globuleux, corps allongé, pattes prolongées de cinq doigts griffus, épaisse et longue queue préhensile. L’animal est très identifiable, alors que sa désignation comme jaguar ne repose que sur les crocs. En outre, la position dressée sur les deux pattes postérieures avec celles antérieures tendues devant lui est typique du kinkajou, de même que son interminable langue qui lui permet d’atteindre le pollen des fleurs profondes. Enfin, si le jaguar est bien peu présent dans la mythologie amérindienne, le kinkajou en est souvent le héros, fréquemment associé à Vénus – lorsqu’elle est étoile du matin – dans la cosmologie du haut Amazone. Alors, arrêtons de voir des jaguars partout.

Un kinkajou. Wikipédia, CC BY-NC

Si la biodiversité est la partie vivante de l’Amazonie, la mythologie en est la partie rêvée. Nous avons probablement pêché par arrogance, proclamant moult calembredaines avec l’assurance d’un Jocrisse. Notre érudition mâtinée d’esprit cartésien nous a aveuglés au point de nous avoir emmenés vers les chemins de l’incompréhension du raisonnement amérindien.

Une vision animiste

Une voie d’entendement utile des différents types d’ontologies à travers le globe est proposée par Philippe Descola, professeur d’anthropologie au Collège de France. Dans un ouvrage fameux, « Par-delà nature et culture », il distingue quatre modes principaux d’identification de la composition du monde au sein de l’humanité. Les humains identifient leur environnement et conçoivent la socialisation des êtres sur la base des ressemblances et des différences de l’aspect physique (physicalité) croisée avec celles de la conscience ou, plus généralement, de l’âme (intériorité). Selon ce principe, le totémisme, par exemple celui des aborigènes d’Australie, associe les physicalités et les intériorités aboutissant à une continuité entre les espèces. À l’opposé, l’analogie (les Incas et les Aztèques) opère une nette différenciation tant dans les intériorités que dans les physicalités, s’appuyant plus sur les différences entre les êtres que sur leurs ressemblances et mettant en exergue les singularités. La conception occidentale moderne, elle, est naturaliste puisqu’elle distingue les intériorités, mais pas les physicalités. Le quatrième mode est l’animisme, typique des basses terres tropicales amazoniennes, où tous les êtres vivants présentent des ressemblances d’intériorités, mais des différences de physicalités.

En se référant à un animal, en le représentant ou en le personnifiant, l’Amérindien ne cherche pas obligatoirement à en devenir le double. Seules des qualités spécifiques peuvent être souhaitées : la force de la guêpe, l’agilité du kinkajou ou du singe, la symbolique astrale de la raie ou la couleur des plumes de l’oiseau. En fait, si la vieille définition n’avait pas tant servi à propos de Racine et de Corneille, je dirais que, jusqu’à présent, l’iconologue a dépeint l’univers amazonien tel qu’il devrait être et que l’Amérindien l’a peint tel qu’il est.


Stéphen Rostain donnera une conférence sa conférence sur le thème « Art du langage, langages de l’art en Amazonie » le jeudi 3 octobre à 19h, à la Cité des Sciences et de l’Industrie.