Industrilles

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Automatisation et emploi : plus de questions que de réponses

Robots à l'œuvre… Kuka Systems Gmbh/Wikimedia, CC BY

Dans une excellente note d’analyse de France Stratégie (juillet 2016), Nicolas Le Ru explique pourquoi divers auteurs donnent des évaluations très différentes du nombre d’emplois menacés par l’automatisation. Trois contributions, devenues célèbres, sont représentatives de l’état de la controverse.

Selon Frey et Osborne, environ un emploi sur deux peut être « fortement affecté par l’automatisation » (ce qui ne veut pas dire supprimé) d’ici dix à vingt ans, aux États-Unis. Leur méthodologie donne des résultats comparables en Europe et particulièrement en France. À partir d’un échantillon de 70% professions dont les experts pensent pouvoir prédire l’évolution, des caractéristiques qui conditionnent cette évolution sont identifiées : besoin de créativité, capacités relationnelles, dextérité manuelle… Puis l’importance de ces caractéristiques est évaluée pour près de mille professions.

A contrario, une étude de l’OCDE relève que certaines tâches peuvent être automatisables sans que l’emploi de celui qui les exerce soit menacé, car d’autres tâches liées à cet emploi ne le sont pas. Pour les auteurs de cette étude, seulement un emploi sur dix serait mis en danger par la vague d’automatisation à venir.

Pour David Autor enfin, les humains conservent un avantage déterminant lorsque des interactions sociales sont en jeu, lorsqu’il faut s’adapter à un contexte, faire preuve de flexibilité ou de capacité à résoudre un problème nouveau.

Nicolas Le Ru remarque que la très large enquête de l’Insee/DARES sur les conditions de travail comporte deux questions permettant de déterminer si un emploi possède ou non des caractéristiques qui le rendent difficilement automatisable :

  • devez-vous répondre immédiatement à des demandes extérieures (clients, public) ?

  • devez-vous appliquer des consignes de manière stricte pour réaliser correctement votre travail ?

L’auteur considère que les emplois exigeant de répondre vite à une demande extérieure, avec une certaine créativité, sont peu automatisables. À l’inverse, les travaux bien spécifiés dont le rythme n’est pas déterminé par une demande extérieure aléatoire le seraient.

Il trouve en croisant ces deux critères que la France comptait, en 2013, 9,1 millions d’emplois peu automatisables et que leur nombre a augmenté de 32 % en 15 ans. 3,4 millions d’emplois sont automatisables, avec une tendance décroissante, et 10,5 millions d’emplois sont hybrides (satisfont un seul des deux critères).

Si l’on considère donc, comme l’auteur, que les deux critères (prescription complète du travail et protection des demandes extérieures immédiates) doivent être satisfaits pour qu’un emploi soit automatisable, alors seuls 3,4 millions, soit 15 % des emplois, sont dans ce cas.

Certaines tâches sont automatisables, même si elles sont exigeantes ou créatives

En réalité, les guichetiers des banques ou de la SNCF doivent répondre à des demandes aléatoires, ce qui n’a pas empêché beaucoup d’entre eux de perdre leur emploi avec la diffusion des distributeurs automatiques de billets puis des transactions sur Internet.

Par ailleurs, le conseiller en finances personnelles d’une agence bancaire dira sûrement qu’il dispose d’une grande marge d’appréciation pour donner des avis personnalisés en fonction des caractéristiques de son client. Pourtant, des tests ont montré que ce niveau de personnalisation était souvent largement surestimé et que l’algorithme de beaucoup de fintech (les start-ups proposant à leurs clients de répondre sur Internet à un questionnaire sur leur situation et leurs préférences, puis leur vendant des placements) pouvait être plus pertinent (Zineddine Alla, Florian Ellis, Clément Tiret, La banque privée pour tous ? L’appel de la fintech, mémoire de fin d’études du corps des mines, juin% 2015).

On a vu aussi des robots journalistes faire des comptes-rendus très appréciés de résultats boursiers ou sportifs et un programme d’intelligence artificielle battre des maîtres de go, alors qu’un bon joueur ne suit pas des règles prescrites et réagit à une situation nouvelle.

Une lecture prudente de l’analyse de France Stratégie est donc que 15 % des emplois semblent facilement automatisables… mais que beaucoup d’autres sont susceptibles de l’être aussi. S’il suffisait qu’une seule caractéristique (pas de demande aléatoire, procédures bien définies) soit satisfaite pour que l’emploi ait une probabilité importante d’être automatisé, le pourcentage pourrait grimper jusqu’à 60 % !

Raisonner en termes de tâches et de compétences plutôt que d’emploi

Comme l’analyse toujours Nicolas Le Ru, le métier d’employé d’agence bancaire s’est transformé, du fait d’une moindre demande pour les tâches automatisables et de plus en plus automatisées. L’employé a moins souvent l’occasion de distribuer des billets ou d’encaisser des chèques et se consacre à des tâches demandant plus de qualification et de créativité. Alors qu’en 2005, seuls 35 % des employés de banque et des assurances disaient occuper un emploi nécessitant une réponse immédiate à une demande extérieure et ne se limitant pas à l’application de consignes, ils sont 61 % dans ce cas en 2013. Comme le conclut l’auteur, la révolution numérique détruit certains emplois, mais elle transforme surtout les métiers.

Divers assistants numériques permettent à l’employé d’accomplir des tâches plus sophistiquées ou plus efficacement. L’effet sur les compétences requises est incertain. Ainsi, pour conduire un client à sa destination, un chauffeur de taxi devait naguère connaître toutes les rues de sa ville et savoir quels itinéraires emprunter en fonction de l’état du trafic. Un% GPS le libère de la première contrainte tandis qu’un logiciel collaboratif le conseillera sur la meilleure route. Il suffit donc aujourd’hui de savoir conduire, d’être courtois et d’utiliser des dispositifs très accessibles pour faire une prestation qui requérait jadis une plus grande expertise.

Dans bien des cas, l’usage de l’assistant numérique demandera l’acquisition de nouvelles compétences et permettra de rendre un service plus élaboré. L’homme augmenté par sa prothèse numérique est un nouveau centaure (créature mythologique mi-homme mi-cheval) à l’instar de ces joueurs d’échecs qui utilisent des ordinateurs et font mieux que les meilleurs ordinateurs laissés à eux-mêmes et que les grands maîtres.

Des effets positifs sur la richesse, variables sur l’emploi

À défaut de pouvoir prédire aisément quels seront les emplois les plus vulnérables, nous pouvons chercher à tirer des leçons de la comparaison entre pays ayant plus ou moins investi dans la robotisation. Une étude de Thibaut Bidet-Mayer montre que la valeur ajoutée industrielle des pays ayant plus de robots est supérieure à la moyenne. Mais les effets sur l’emploi sont variables, de sorte qu’aucune tendance universelle ne se dégage. Autrement dit, une meilleure compétitivité permet d’augmenter la valeur produite dans tous les pays, mais pas toujours la demande en travail humain.

Le progrès technique permet d’améliorer la productivité, c’est-à-dire de faire plus avec moins. Le fait que la même demande soit satisfaite avec moins de travail humain est donc dans l’ordre des choses. L’effet sur l’emploi dépend en réalité de ce qui est fait du temps libéré et du supplément de richesses créé (Pierre-Noël Giraud et Philippe Frocrain, Mondialisation : distinguons les emplois exposés et abrités, Presses des mines, décembre 2016). Aller plus au théâtre fournira un emploi aux acteurs du territoire ; regarder des séries américaines sur des téléviseurs coréens créera des emplois à l’étranger ; acheter les œuvres en nombre fini d’un artiste du passé ne fera que renchérir celles-ci et créer quelques emplois d’intermédiaires ; dormir plus ne créera pas d’emplois, voire diminuera la demande de soins médicaux, allégeant la charge de travail des médecins.

Les tâches utiles et non automatisables sont potentiellement infinies, la limite est la capacité à les accomplir.

Un défi majeur pour le système de formation

Malgré le sérieux et le nombre des travaux d’économistes, il reste donc difficile de prédire le nombre d’emplois menacés ou radicalement transformés par les nouvelles technologies. On est en revanche certain que la plupart d’entre nous devront acquérir de nouvelles compétences tout au long de notre vie pour faire face aux transformations des tâches qu’ils réalisent ou de la manière de les réaliser.

C’est un enjeu majeur pour notre économie, pour tout le système de formation permanente et pour la formation initiale, qui devra préparer chacun à se former tout au long de sa vie.