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Avec « Moi, Daniel Blake », Ken Loach tire la sonnette d’alarme

« Moi, Daniel Blake », de Ken Loach. E One

Avec « Moi, Daniel Blake », Ken Loach tire la sonnette d’alarme

« Moi, Daniel Blake », de Ken Loach. E One

Au Festival de Cannes où il a été présenté en mai dernier, le dernier film de Ken Loach a remporté la Palme d’Or. Moi, Daniel Blake confirme ainsi le rôle majeur de Ken Loach, non seulement comme réalisateur, mais aussi en tant que commentateur politique avisé et activiste politique engagé. Son film, captivant, sort en salles selon un timing politique parfait au vu de son intrigue : il raconte l’histoire d’un homme qui se retrouve coincé dans un monde terrifiant, entre bureaucratie, banques alimentaires et baisse des prestations sociales.

Ken Loach a démarré sa carrière de réalisateur à la BBC, la télévision publique britannique, dans les années 1960. Il s’est fait un nom à travers des drames engagés comme Cathy Come Home, un téléfilm bouleversant qui évoque les sans-abri et a rencontré un grand succès lors de sa sortie en 1966. La série met en scène une famille de SDF qui se bat pour garder la tête hors de l’eau. Mais Ken Loach et Tony Garnett, son producteur de l’époque, ont admis avec le recul qu’il manquait au film une véritable profondeur politique, car il n’explique pas comment on peut se retrouver à la rue du jour au lendemain, et pire, ne montre ni ceux qui sont responsables de telles situations sociales, ni ceux qui peuvent y remédier. Garnett, dans un entretien récent, a déclaré à ce propos : « Cathy a laissé tomber tout le monde…Elle n’a pas réussi à mettre le doigt sur les vrais problèmes ».

Un doigt accusateur

50 ans plus tard, Loach continue à chercher qui est à blâmer. Avec Moi, Daniel Blake, il s’en prend à ceux qui sont à l’origine des changements dans le système d’aides sociales, et qui ont en ligne de mire des personnes démunies, autrement dit des cibles faciles pour la réduction ou la suppression des allocations – jeunes familles, handicapés…

Il s’en prend aussi aux individus sans cœur qui œuvrent pour le système de l’intérieur, ceux qui disent simplement « exécuter des ordres ». Dans une scène mémorable du film, un employé de bureau est réprimandé par son supérieur pour avoir pris le temps d’essayer de renseigner un Daniel légèrement perplexe. Le sous-entendu, ici, c’est que cette attention personnalisée ne produira pas les résultats de productivité escomptés et doit donc être évitée à tout prix.

Comme il se doit chez Loach, Moi, Daniel Blake est un film qui compose avec les conditions sociales difficiles qui ont vu le jour un peu partout au Royaume-Uni dans la deuxième décennie du XXIe siècle. Loach et sa productrice Rebecca O’Brien, avec un autre collaborateur de longue date, l’écrivain Paul Laverty, ont construit une œuvre motivée par la colère et la consternation face au fait qu’un pays aussi riche que le Royaume-Uni puisse tolérer de telles situations.

Le film se concentre sur le personnage de Daniel Blake, joué par le comédien Dave Johns, un homme qui a travaillé dur toute sa vie, mais se retrouve privé d’aides sociales suite à une crise cardiaque. Tandis qu’il tente de se frayer un chemin à travers le labyrinthe du système, il se lie d’amitié avec Katie (Hayley Squires) une jeune mère forcée de quitter Londres avec ses jeunes enfants, faute de logements sociaux à des prix abordables.

Daniel, ça pourrait être vous. E One

Le fait que Daniel soit empêché de travailler à cause d’une crise cardiaque est un choix scénaristique de première importance : cela pourrait arriver à n’importe qui, tout le monde peut s’identifier à lui. Avec Daniel, Loach et ses collaborateurs soulignent que nous pourrions tous être victimes du système – qu’il suffit d’une petite urgence médicale pour basculer dans la pauvreté. En toute logique, si nous sommes tous Daniel Blake, nous devrions tous être révoltés par le système qui le laisse tomber.

De l’espoir pour l’avenir

Pour moi, l’aspect du film le plus frappant – et peut-être le moins commenté – repose sur la façon dont les jeunes y sont représentés. Au début du film, on voit Daniel réprimander son jeune voisin noir qui laisse continuellement des ordures malodorantes traîner sur la passerelle qui sépare leurs appartements. On pourrait croire, alors, que le film entretient les clichés sur les jeunes de la classe ouvrière : tire-au-flanc, drogués, alcooliques, autant de préjugés souvent colportés par les médias traditionnels. Mais tandis que l’intrigue progresse, les jeunes apparaissent serviables et attentionnés, leurs petites escroqueries n’étant qu’un simple moyen de joindre les deux bouts dans un climat d’austérité qui les laisse sur le carreau.

Ainsi, quand Daniel bataille avec l’ordinateur de la bibliothèque, ce sont deux jeunes personnages qui font de leur mieux pour l’aider. Les jeunes – ceux-là, mais aussi Katie et ses enfants – sont porteurs d’optimisme dans un film qui, par ailleurs, dépeint une société très sombre. Oui, ils se battent pour joindre les deux bouts, mais la plupart d’entre eux sont prêts à se donner du mal pour les autres.

Chez Loach, les jeunes sont porteurs d’optimisme. E One

C’est à travers ces petits moments de cinéma que Loach nous montre, de The Big Flame (1969) à Land and Freedom (1995), que l’avenir repose sur les jeunes, grâce auxquels il est permis de garder espoir, même dans un contexte qui semble désespéré. C’est le cas, en particulier, quand la fille de Katie, Daisy (Briana Shann), s’inquiétant que Daniel ne soit pas passé les voir pendant un certain temps, frappe simplement à la porte pour demander comment elle peut l’aider, après tout ce qu’il a fait pour sa famille. Comme dans beaucoup d’autres films de Loach, c’est à travers ses personnages que Moi, Daniel Blake fait œuvre d’espoir et de conviction politique.

Lors d’une avant-première à Manchester, Loach a expliqué que même si Moi, Daniel Blake donne l’image d’une Grande-Bretagne qui marginalise et appauvrit les plus faibles, il garde espoir dans la volonté du peuple, dans sa capacité à changer les choses, face à la brutalité sociale qu’il montre dans son film. Le cinéaste pense qu’un mouvement socialiste peut émerger pour lutter contre l’austérité et donner un avenir à ceux qui sont représentés par les personnages de Daniel, Katie et ses enfants.

Le public a répondu à ces propos par un standing ovation. Ken Loach a alors ajouté qu’avec la montée en puissance du parti travailliste de Corbyn, c’est la première fois en 80 ans, qu’un véritable changement politique est possible. Reste à se mettre au travail.

This article was originally published in English