Bonnes feuilles : Arctique, un espace cryogéopolitique ?

Le brise-glace canadien Louis Saint-Laurent, photographié dans les eaux du territoire de Nanavut, Canada, 9 novembre 2016. Fiona Paton/flickr, CC BY-NC-ND

Univers aussi fascinant que méconnu, les pôles se trouvent à l’intersection de très nombreuses problématiques fondamentales : changement climatique, compétition géopolitique, accès aux ressources naturelles, gouvernance internationale… Tous ces aspects, et bien d’autres, sont traités dans le récent ouvrage sous forme d’abécédaire de Mikaa Mered, « Les Mondes polaires », paru en octobre aux Presses universitaires de France, dont nous publions ici l’entrée « A » comme Arctique, qui introduit la notion de « cryogéopolitique ».


Même si une minorité de « sceptiques » n’y « croient pas », la réalité du terrain n’en demeure pas moins implacable : l’Arctique fond, et vite ! Diminution de la surface et de la qualité de la banquise (glaces de mer), fonte des calottes glaciaires (glaces sur terre), fonte des glaciers (glaces de montagne), fonte du pergélisol (terres gelées) ; grâce à la recherche scientifique, à la mobilisation d’activistes, et à des journalistes abasourdis, chacun connaît aujourd’hui les chiffres qui comptent.

Depuis le début des observations par satellite de la banquise arctique en 1979, cette dernière fond au rythme de 12,8 % en moyenne par décennie. L’accélération a été particulièrement marquée entre 1996 et 2012, le minimum annuel estival passant sur cette période de 7,6 millions de kilomètres carrés à moins de 3,5 millions.

Le 28 août 2008, sur la côte ouest du Groenland. Lorsque l’on survole à basse altitude la vaste étendue blanche du glacier Ilulissat du Groenland, l’un des plus grands et des plus actifs au monde, les effets du réchauffement planétaire dans l’Arctique sont douloureusement visible. La glace fond à un rythme alarmant. Steen Ulrik Johannessen/AFP

Avec seulement 10,53 millions de kilomètres carrés de moyenne, le mois de juin 2019 est le deuxième record de fonte de la banquise en juin depuis le début des mesures ; le record ayant été établi en 2016. Dans le même temps, la calotte glaciaire du Groenland a elle aussi largement fondu : moins 286 milliards de tonnes par an en moyenne de 2002 à 2018, avec une accélération du phénomène à partir de 2009, contribuant directement à la montée du niveau des mers et océans.

Enfin, le pergélisol fond rapidement, lui aussi, mais de manière non uniforme. Selon une étude publiée dans la revue Nature fin avril 2019, toute la côte arctique russe, la côte arctique de l’Alaska et le delta du fleuve Mackenzie (Canada) fondent très rapidement, tandis que la fonte du pergélisol ailleurs en Arctique et au-delà – jusqu’en Chine, Mongolie et Kazakhstan – reste limitée. Afin de bien comprendre ce contexte où l’Arctique fond avant le « proche-Arctique », il faut voir qu’il fait plus chaud au nord de l’Arctique, sur l’océan et ses côtes, qu’à l’intérieur des terres où les climats arctiques continentaux parviennent à rester froids.


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Aujourd’hui, la littérature scientifique estime qu’environ 20 % du pergélisol arctique devient instable. Cela n’est pas sans conséquences stratégiques tout à fait immédiates.

Premièrement, les infrastructures construites sur ces terres gelées désormais en dégel se retrouvent fragilisées, quand elles ne s’effondrent pas, de même que sont occasionnés des glissements de terrain et l’érosion en milieu littoral s’accélère.

Deuxièmement, en fondant, le pergélisol libère dans l’atmosphère du méthane, un gaz à effet de serre bien plus puissant que le dioxyde de carbone, ou CO2. Dans certaines zones de fonte extrême du pergélisol comme le sud de la baie d’Hudson canadienne, dans la province du Manitoba – à la latitude de Copenhague ou Vilnius en Europe –, on peut déceler la libération de 1,4 tonne de carbone organique pour 10 mètres carrés.

Troisièmement, en fondant, le pergélisol libère également des éléments chimiques fossilisés, tels des virus de type anthrax, emprisonnés dans la terre gelée depuis plusieurs centaines de milliers d’années. Ce risque est surveillé de très près par l’Organisation mondiale de la santé.

Nous le voyons, les glaces fondent sous l’effet du réchauffement climatique. Cependant, cela ne suffit pas pour caractériser l’Arctique et ses mutations.

Dans un second temps, il faut ajouter les enjeux industriels et commerciaux juste facilités ou directement générés par le réchauffement. Souvent présenté dans la presse – non sans exagération – comme un « Eldorado », l’Arctique est à tout le moins une frontière énergétique et géopolitique en voie d’inclusion dans la mondialisation. Son produit régional brut devrait tripler d’ici à 2040 pour dépasser le seuil symbolique des mille milliards d’euros en rythme annuel. Énergies fossiles, renouvelables, hydrogène, nucléaire, pêche, aquaculture, minerais, industrie de défense, bois, BTP, transport, télécommunications, tourisme, spatial, construction navale, donnée et data centers, eau douce, bioprospection, santé… les potentiels industriels de la région ne manquent pas. Il est ainsi facile de comprendre pourquoi les enjeux et risques environnementaux induits par le réchauffement climatique au global, par la fonte des calottes glaciaires et du pergélisol, par la réduction de l’albédo et par l’acidification des océans, se retrouvent placés au second plan, comme les peuples autochtones.

En effet, il faut bien comprendre que l’Arctique est désormais un marché. Et il n’est pas si petit, comme on pourrait l’imaginer de prime abord. Si l’on se limite à une définition conservatrice de la « zone économique arctique » telle que celle du Programme de surveillance et d’évaluation de l’Arctique (AMAP) du Conseil de l’Arctique, le produit régional brut de l’Arctique en 2010 représentait 443 milliards de dollars. Il y a bientôt 10 ans, donc.

Selon une étude publiée fin 2018, le produit régional brut de l’Arctique sur la période 2010-2015 a crû en moyenne de 2,9 % par an. Cette croissance, supérieure aux régions tempérées des pays de l’OCDE, fut principalement portée par la croissance de l’Arctique russe. À elle seule, en 2015, la région arctique de la Russie a enregistré une croissance de 5,95 % en rythme annuel – et ce, malgré les sanctions internationales qui ont freiné de nombreux projets à partir de 2014.

Photo prise le 3 avril 2019 sur la base militaire russe de Kotelny, dans le cercle polaire arctique, où sont déployés quelque 250 soldats. Maxime Popov/AFP

La Russie est le plus grand pays de l’Arctique, certes. Mais il faut noter une disparité très nette entre la forte croissance de l’Arctique russe (3,38 % par an en moyenne sur la période) et la décroissance de l’Arctique nord-américain (-1,02 % par an en moyenne sur la période), signe d’un désengagement généralisé aux États-Unis et au Canada.

L’Arctique est donc aujourd’hui un marché émergent comme les autres que les Russes, mais aussi les Norvégiens, les Finlandais ou encore les Islandais parviennent à capter sans états d’âme, chacun avec sa ou ses spécialité(s) sectorielle(s). Ainsi, à travers ses bonnes performances économiques, on peut observer que l’Arctique grandit et ainsi attire de nouveaux investisseurs, alléchés par ce relais de croissance. Aujourd’hui, cette redéfinition de l’Arctique attire donc de plus en plus de pays, d’investisseurs, de grandes entreprises, de brokers, de traders, de journalistes, d’innovateurs, d’entrepreneurs, d’artistes, d’étudiants… Autrement dit, le regain d’intérêt que le monde porte à l’Arctique n’est pas qu’un simple phénomène économique : c’est une lame de fond, planétaire, transdisciplinaire et transsectorielle.

Couverture du livre de Mikaa Mered Les Mondes polaires. Presses universitaires de France, Author provided

Elle est durable et portée par cinq grandes tendances : la fonte des glaces et les risques environnementaux qui interpellent largement le grand public ; les besoins en ressources naturelles et bioressources des pays en développement ; la recherche de relais de croissance des pays arctiques eux-mêmes ; l’émergence de nouvelles dynamiques géoéconomique autour notamment de l’énergie et des futures routes maritimes, et leur corollaire, l’augmentation des risques sécuritaires qui demande, elle-même, de nouveaux investissements.

À partir de ce contexte général, il n’est pas surprenant que la conjonction des redéfinitions à la fois environnementales et économiques de l’Arctique emporte une redéfinition stratégique. Dès lors, puisque l’environnement détermine la géographie qui tend à déterminer l’action politique, ne faudrait-il pas plutôt parler en Arctique de cryogéopolitique ?