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Cinquante nuances de faux

Où est la différence entre le vrai et le faux ? Thomas Hawk, CC BY-SA

Cinquante nuances de faux

L’expression « faits alternatifs » est apparue récemment dans un contexte politique, mais nous autres psychiatres sommes depuis longtemps familiers du concept puisque nous entendons en permanence nos patients exposer des formes de réalité alternative…

Nous éprouvons tous le besoin de faire la différence entre le réel et l’imaginaire dans tous les aspects de notre existence. Mais comment classer les idées et les croyances qui nous paraissent bizarres, infondées, incroyables ou tout bonnement délirantes ?

Ce qui n’est pas vrai n’est pas toujours un mensonge

Tout d’abord, il convient de faire la distinction, comme nous y invitent les philosophes, entre un mensonge et une contrevérité. Ainsi, on dira de quelqu’un qui déforme intentionnellement ce qu’il sait être vrai, qu’il ment – généralement, pour en tirer un bénéfice personnel.

En revanche, quelqu’un qui fait une affirmation fausse sans intention de tromper ne ment pas. Cette personne ignore peut-être les faits ou refuse de les croire. Cette personne ne ment pas, elle dit une contrevérité.

Certains de ceux qui énoncent des contrevérités sont incapables de distinguer le réel de l’imaginaire, ou la réalité de la fiction, et sont pourtant sincèrement convaincus d’être dans le vrai. Voilà notre porte d’entrée dans la littérature psychiatrique.

En psychiatrie clinique, nous recevons des patients professant toute une série d’idées que beaucoup trouveraient excentriques, excessives ou en contradiction manifeste avec la réalité. Le travail du clinicien consiste tout d’abord à écouter le patient pour tenter de comprendre pourquoi il croit ce qu’il croit, en tenant bien compte de sa culture, de son appartenance ethnique et de sa religion.

Il arrive que notre première impression soit totalement erronée. Un de mes confrères raconte le cas d’un patient extrêmement agité qui avait été hospitalisé parce qu’il se disait traqué et harcelé par le FBI. Quelques jours plus tard, des agents du FBI sont venus arrêter le patient à l’hôpital. Comme on dit, ce n’est pas parce que vous êtes paranoïaque que personne n’en a après vous !

Même si l’on y croit, ce n’est pas forcément vrai. Talking Image/Shutterstock.

Quand ce que vous croyez est faux

On peut considérer que les déformations de la réalité représentent un continuum allant de léger à sévère, selon que la personne soutient avec plus ou moins de fermeté son idée et qu’elle est plus ou moins imperméable à la réalité. À l’une des extrémités du continuum, nous avons ce que les psychiatres appellent l’idée surinvestie.

C’est une idée que le sujet affirme avec force, qui n’est pas partagée par les personnes de même culture, mais qui n’est pas bizarre, ni incompréhensible, ni manifestement impossible. La croyance que les vaccins peuvent causer l’autisme relève de l’idée surinvestie : ce n’est pas scientifiquement exact, mais cela n’est pas absolument impossible.

À l’autre extrémité du continuum se trouve l’idée délirante. C’est une croyance dont le sujet est inébranlablement convaincu en dépit de preuves évidentes du contraire, et qui est clairement erronée ou absurde. Une idée délirante ne peut s’expliquer par la culture, la religion ou l’origine ethnique du sujet.

On parlera d’idée délirante à propos d’un patient qui est inébranlablement convaincu que Vladimir Poutine lui a implanté une électrode dans le cerveau pour contrôler ses pensées. Quand le patient exprime cette conviction, il n’est pas en train de mentir ou d’essayer de tromper son interlocuteur. C’est une affirmation sincère mais néanmoins fausse.

Les personnes souffrant de troubles neuropsychiatriques énoncent des contrevérités en tout genre mais les gens parfaitement « normaux » aussi. Appartiennent à la catégorie des contrevérités normales notamment ce que l’on appelle les faux souvenirs. Cela nous arrive très fréquemment.

Par exemple, nous sommes absolument certains d’avoir réglé une facture d’électricité, alors qu’en réalité nous ne l’avons pas fait. Comme le fait observer la psychologue Julia Shaw, les faux souvenirs « sont impossibles à distinguer des souvenirs d’événements qui ont réellement eu lieu ». Ainsi, quand nous affirmons à notre conjoint « Bien sûr que j’ai payé la facture ! », nous ne mentons pas – c’est juste notre cerveau qui nous induit en erreur.

Un type de faux souvenirs plus problématique relève d’un processus qu’on appelle « confabulation » : la production spontanée de faux souvenirs, souvent très détaillés. Certains souvenirs fabulés sont banals, d’autres franchement bizarres. Par exemple, une personne peut affirmer – et croire sincèrement – qu’elle a mangé des œufs cocotte au Ritz, alors que ce n’est pas le cas.

Ou bien elle peut affirmer qu’elle a été kidnappée par des terroristes et faire un récit très détaillé de cette épreuve (imaginaire). Généralement, les confabulations sont causées par une grave lésion cérébrale, consécutive à un accident vasculaire cérébral ou à une rupture d’anévrisme.

Le mensonge comme défaut

Enfin, parmi les falsifications de la réalité, il y a celles que l’on appelle le mensonge pathologique ou la mythomanie, et qui porte le nom scientifique de pseudologie fantastique. Dans la revue Psychiatric Annals, les docteurs Rama Rao Gogeneni et Thomas Newmark en énumèrent quelques caractéristiques :

  • Une tendance au mensonge, souvent comme mécanisme de protection. Le récit fictionnel peut procurer une jouissance au sujet.

  • Les mensonges sont tout à fait stupéfiants ou incroyables mais peuvent contenir une part de réalité. Souvent, les mensonges attirent une attention considérable de l’auditoire.

  • Les mensonges présentent le plus souvent le sujet sous un jour positif, et peuvent être l’expression d’un trait de caractère sous-jacent tel qu’un narcissisme pathologique. Les mensonges du mythomane sont toutefois plus extravagants que les récits plus « crédibles » des personnes narcissiques.

On ignore la ou les causes précises de la mythomanie mais certaines études montrent que les menteurs pathologiques présentent des anomalies dans la substance blanche du cerveau – des faisceaux de fibres nerveuses enrobées d’une gaine de myéline. La psychanalyste américaine d’origine autrichienne Hélène Deutsch (1884-1982) estimait pour sa part que la pseudologie fantastique découle de facteurs psychologiques, tels que le besoin d’améliorer son estime de soi, de susciter l’admiration ou de se représenter soit en héros soit en victime.

Qui se soucie des faits de toute façon ?

Tout cela suppose bien sûr qu’il y ait consensus sur ce que sont la « réalité » et « les faits » et que tout le monde ait envie d’établir la vérité. Or, cela apparaît de plus en plus douteux en cette ère de « post-vérité » que nous vivons. Pour Charles Lewis, fondateur de l’association de journalistes d’investigation Center for Public Integrity, nous vivons une époque « d’inversion des valeurs où plus rien n’est acquis et plus rien n’est vrai ».

Est-ce que les monsenge Est-ce que les mensonges deviennent nos lunettes roses ? Christian Bucad, CC BY-NC-ND

Plus inquiétant encore, le grand public semble goûter le mensonge. Comme le faisait observer récemment l’écrivain Adam Kirsch, « On a de plus en plus l’impression que les gens ont envie d’être dupés ». Le mensonge, affirme Kirsch, est séduisant :

« Il permet une coopération entre le menteur et son auditoire en vue de changer la nature de la réalité pour la faire apparaître presque magique. »

Et une fois que cette transformation magique de la réalité s’est opérée, que cela soit dans un contexte politique ou scientifique, il devient très difficile de faire marche arrière. Pour reprendre la formule de l’écrivain anglais Jonathan Swift, « le mensonge vole et la vérité boitille derrière ».

Les psychiatres ne sont pas habilités à donner un avis professionnel sur la santé mentale de personnalités qu’ils n’ont pas examinées en personne, ou sur la nature des contrevérités qu’énoncent parfois nos dirigeants politiques. Le code de déontologie de l’Association américaine de psychiatrie le leur interdit. En revanche, les psychiatres connaissent parfaitement ce besoin que nous avons d’éviter ou de déformer des vérités déplaisantes. Ils ne pourront qu’acquiescer à cette phrase souvent attribuée au psychanalyste Carl Jung mais due en fait au poète T.S. Eliot : « Le genre humain ne peut supporter trop de réalité ».


Ce texte a été traduit de l’anglais par Isabelle Lauze. Il est publié en partenariat avec la revue « Papiers ». Papiers n°21, sortie le 22 juin (en librairie et chez les marchands de journaux), 180 pages, 15,90 euros.

This article was originally published in English