Comment parler chien-chien à votre gentil toutou

Les chiens font partie de la famille. Sarah Jeannin, CC BY

Dans les sociétés modernes occidentales, les propriétaires développent un lien émotionnel très fort avec leur chien de compagnie. Ce dernier endosse bien des rôles : ami, confident, enfant, image qu’on souhaite incarner, etc. Il devient le réceptacle de manques ou de besoins affectifs, il apaise, sécurise et aide à mieux vivre. Une relation que l’on peut qualifier de familiale : les propriétaires d’animaux de compagnie sont qualifiés de pet parents par les médias populaires anglo-saxons (pet signifiant animal de compagnie) ; par ailleurs, la moitié de ces propriétaires considèrent leur animal comme un membre de la famille à part entière voire comme un enfant.

Chiens domestiques, très… cabots ! Sarah Jeannin, CC BY

Des psychologues ont montré que les propriétaires de chiens, non seulement se comportent avec leur animal comme avec un enfant, mais s’adressent également à eux en utilisant un registre vocal particulier, que l’on nomme « discours adressé à l’animal de compagnie » (en anglais, pet-directed speech ou PDS). Il présente de fortes similarités avec le registre utilisé par un adulte lors de l’interaction avec un jeune enfant qualifié de « discours adressé à l’enfant » (infant-directed speech ou IDS).

Ces deux formes de discours présentent des caractéristiques acoustiques et verbales particulières : fréquence élevée (voix plus aiguë que lors d’une conversation avec un adulte), fortes modulations de fréquence, phrases courtes, répétitions… Elles sont considérées par des auditeurs humains comme des vocalisations à valence émotionnelle positive.

Avec la collaboration du Centre Hospitalier Universitaire Vétérinaire d’Alfort (CHUVA), nous avons étudié les émissions vocales de trente-quatre femmes en train de s’adresser à leur chien dans quatre situations :

  • Avant une brève séparation.

Au revoir, le chien ! Sarah Jeannin, CC BY35.1 KB (download)

  • Lors des retrouvailles consécutives à cette séparation.

Coucou le chien, c’est moi ! Sarah Jeannin, CC BY46.5 KB (download)

  • Lorsqu’elles jouaient avec leur chien.

Cherche, Kiki, cherche ! Sarah Jeannin, CC BY28.2 KB (download)

T’es mignonne… Sarah Jeannin, CC BY37 KB (download)

  • Lorsqu’elles leur donnaient des ordres.

Assis le chien ! Sarah Jeannin, CC BY37.2 KB (download)

Aigu pour l’affection, grave pour les ordres

Cette étude est parue en janvier 2017. Nous avons ainsi pu montrer que les femmes adaptaient les caractéristiques acoustiques et verbales de leur discours en fonction du contexte de l’interaction avec leur animal de compagnie ; notamment, elles présentaient une voix plutôt aiguë pour exprimer de l’affection lors des retrouvailles et une voix plutôt grave pour donner des ordres.

De façon réciproque nous avons, toujours avec la collaboration du CHUVA, étudié comment le discours adressé à l’animal de compagnie influençait l’activité du chien, en particulier son attention. Nous avons évalué l’attention des animaux (44 chiens adultes et 19 chiots) en mesurant la durée de leur regard vers un haut-parleur diffusant des émissions vocales humaines. Les animaux ont écouté la même phrase : « on va se promener ? », énoncées par différentes locutrices selon différents registres :

  • discours adressé à un humain adulte (voix grave, faible modulation).

Je parle à un adulte. Sarah Jeannin, CC BY5.12 KB (download)

  • discours adressé à l’enfant.

Je parle à un enfant. Sarah Jeannin, CC BY5.94 KB (download)

  • discours adressé à l’animal de compagnie.

Je parle au chien. Sarah Jeannin, CC BY5.12 KB (download)

Nos résultats, publiés en juillet 2017, montrent que les chiens adultes distinguent le discours adressé à un humain adulte de celui adressé à un animal de compagnie et accordent une attention plus soutenue à ce dernier. Le discours adressé à l’enfant, pourtant très proche du discours adressé à l’animal de compagnie mais qui s’en distingue par une plus grande modulation de l’intensité vocale, induit des résultats intermédiaires. En ce qui concerne le discours adressé à l’animal de compagnie, l’analyse statistique montre une relation positive entre la hauteur de la voix et l’attention accordée par le chien aux émissions verbales.

Le chien réagit différemment selon le ton du . Sarah Jeannin, CC BY

Ces résultats sont cohérents avec les travaux d’Attila Andics et de ses collaborateurs en 2014, qui montrent une activation corticale plus marquée lors de l’audition de vocalisations humaines à valence émotionnelle positive que lors de l’audition de vocalisations à valence émotionnelle neutre ou négative.

Transmettre ses émotions à l’animal

Le discours adressé à l’enfant ou le discours adressé à l’animal de compagnie apparaissent chaque fois qu’il y a une volonté de créer du lien, soit avec un enfant, soit avec un animal familier. Si le discours adressé à l’animal de compagnie semble au départ être la conséquence d’un climat affectif particulier, cette modalité de communication conduit aussi à une meilleure efficacité en termes d’attention du chien envers son propriétaire.

Le discours adressé à l’animal de compagnie est utilisé par les propriétaires de chiens comme un moyen de leur transmettre leurs émotions et, dans une certaine mesure, avec l’intention, consciente ou inconsciente, d’inculquer aux chiens le sens de quelques expressions verbales. Les propriétaires s’adaptent aux capacités cognitives du chien en utilisant des patterns comportementaux, qui dérivent en partie de ceux utilisés dans le cadre de la communication entre un parent et son bébé.

Au plan physiologique également, l’interaction entre un maître et son chien provoque les mêmes réponses hormonales, comme la libération d’ocytocine, dite hormone de l’attachement, que l’interaction entre un parent et son bébé. Ainsi, l’humain et le chien, deux espèces assez éloignées sur le plan phylogénétique, auraient développé au cours de leur longue période de cohabitation (environ 15 000 ans) la capacité à s’ajuster à l’autre, notamment en « détournant » des processus naturellement impliqués dans la relation parentale.

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