Comprendre l’entrepreneuriat à l’aune de l’agir entrepreneurial

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L’ouvrage de Christophe Schmitt, « L’Agir entrepreneurial. Repenser l’action des entrepreneurs » a reçu le Prix du Meilleur Ouvrage en Management de la FNEGE (dont The Conversation France est partenaire) dans la catégorie essais.


Ces dernières années, l’entrepreneuriat, notamment en France, a beaucoup évolué. Cela se traduit en l’occurrence par un lexique ayant intégré de nouveaux mots comme lean startup, financement participatif (crowdfunding) ou encore espaces collaboratifs (espaces de coworking). L’émergence de ce nouveau lexique n’est pas neutre. Il traduit un changement paradigmatique important dans le domaine de l’entrepreneuriat. En effet, traditionnellement, l’entrepreneuriat s’est inscrit dans un paradigme de la décision selon lequel tout ce qui importait était en lien avec les décisions à prendre.

L’objectif de l’essai que j’ai rédigé est de faire évoluer la perspective autour de la décision en entrepreneuriat vers l’agir entrepreneurial. L’idée n’est pas de passer de la décision à l’action. C’est bien plus que cela. Il s’agit de considérer l’activité humaine dans son ensemble, en y incorporant la décision et l’action. L’agir entrepreneurial nous invite à nous affranchir de la logique linéaire dans laquelle l’entrepreneuriat s’était enfermé autour de la relation décision ⇒ action.

D’ailleurs, des actions peuvent précéder des décisions et des actions peuvent avoir lieu sans forcement de décision rationnelle ou même consciente. L’objectif est de revenir à la façon dont l’entrepreneuriat s’est construit à travers le temps pour comprendre la rupture actuelle proposée par des pratiques novatrices.

Cette construction permet d’éclairer notamment les décisions politiques, les méthodes d’accompagnement mises en place tout comme les méthodes d’enseignement de l’entrepreneuriat. Ainsi la façon dont l’action a été envisagée dans les réflexions en entrepreneuriat conditionne-t-elle fortement la représentation que nous avons pu avoir de celui-ci.

Entretien avec Christophe Schmitt.

Les trois agir qui ont structuré l’entrepreneuriat

Étonnamment, l’idée d’entrepreneuriat ne s’est pas construite sur la notion d’action. En effet, l’entrepreneuriat a été considéré soit par rapport à celui qui fait l’action, l’entrepreneur, soit par rapport aux conséquences de son action. En se construisant autour d’une hypothèse implicite de séparation entre l’action, ses conséquences et son auteur, l’entrepreneuriat a fait la part belle à la partie visible de l’iceberg de l’entrepreneuriat.

Ainsi, dans un premier temps, c’est l’agir rationnel qui a vu le jour pour permettre de comprendre l’entrepreneuriat. Il répond à la question « Que fait l’entrepreneur ? » On trouve des traces de son émergence principalement à travers les réflexions des classiques que sont Cantillon et Say. Cet agir est tourné vers la prise de décision rationnelle. De plus, il a amené et amène encore à s’intéresser à l’impact économique des décisions prises par l’entrepreneur dans la société.

Cet agir a permis aussi de développer des politiques économiques afin de stimuler le développement économique. Le voilà bientôt complété par l’agir normatif, lequel s’intéresse principalement à l’entrepreneur. Celui-ci n’est pas qu’un être rationnel, il est aussi un acteur social.

Ici, l’apport des psychologues à partir des années 70 s’inscrit autour de la question « Qui est l’entrepreneur ? » La réponse à cette question renvoie aux travaux portant sur les compétences entrepreneuriales et l’intégration du rôle social de l’entrepreneur dans la société. Cet agir a généré des outils et des démarches pour évaluer les compétences de l’entrepreneur et favorisé le développement de l’idée de la nécessité d’ancrer l’entrepreneur dans des réseaux économiques.

Ces dernières années, pour leur part, ont vu l’émergence d’une réflexion autour de la notion d’effectuation développée par Sarasvathy. Sans sortir du paradigme de la décision, loin s’en faut, l’effectuation se propose de répondre à la question « Comment décide l’entrepreneur ? » Il s’agit de l’agir cognitif. Le passage du « quoi » au « comment » permet d’ouvrir la boîte noire de l’entrepreneur pour comprendre ses mécanismes de décision. La principale valeur ajoutée des réflexions portant sur l’effectuation est le fait de sortir de l’abstraction de l’Homo economicus dans laquelle la réflexion en entrepreneuriat s’est enfermée depuis ses origines. Toutefois, l’action reste toujours la conséquence de décisions prises.

L’agir entrepreneurial pour comprendre l’action entrepreneuriale

À travers l’agir entrepreneurial, l’objectif est d’aller plus loin et de dépasser le paradigme dans lequel s’est construit l’entrepreneuriat à travers les trois agir évoqués précédemment. Car, il convient de changer la perspective et de considérer que la décision et l’action sont l’avers et le revers d’une même pièce : l’agir entrepreneurial.

Dans cette perspective, il s’agit, avant tout, de considérer l’entrepreneuriat de façon systémique à travers une situation reliant trois dimensions : l’entrepreneur (Moi), le projet entrepreneurial de l’entrepreneur et l’écosystème de l’entrepreneur. Cette situation peut se résumer autour de la question « Comment agit l’entrepreneur ? ».

On retrouve ici les différentes dimensions de l’entrepreneuriat qu’il convient d’aborder non de façon séparée, mais bien en interaction et non une fois que l’action est finie mais bien pendant que l’action se fait. Ainsi, en entrepreneuriat, ce n’est pas la création d’entreprise qui est le plus important mais le chemin pris pour y parvenir.

Paradoxalement, nous avons pu mettre en évidence que moins on parle de création d’entreprise aux entrepreneurs plus ils y parviennent. Cela peut s’expliquer par le fait que la création d’entreprise n’est pas l’objectif final de l’entrepreneur. En effet, le projet entrepreneurial qu’il porte est, à bien des égards, plus important à ses yeux. Ce projet doit être envisagé comme un artefact permettant la traduction du dessein de l’entrepreneur en un dessin auprès des acteurs de son écosystème (client, fournisseur, financeur, accompagnateur…).

Dans cette perspective, le projet entrepreneurial contient les valeurs, la vision de l’entrepreneur, son intentionnalité et, plus encore, sa posture au monde. L’agir entrepreneurial s’inscrit donc dans une perspective phénoménologique. On voit ici toute l’importance de la théorie de la traduction de Callon et Latour pour permettre de communiquer avec des personnes ayant des intérêts et des objectifs différents de ceux de l’entrepreneur.

Intérêts et apports de l’agir entrepreneurial pour comprendre l’entrepreneuriat

S’intéresser à l’agir entrepreneurial revient à changer notre paire de lunettes pour aborder l’entrepreneuriat. Nous passons d’une posture où le plan d’affaires ou business plan est considéré comme le sacro-saint des outils en matière d’entrepreneuriat permettant une planification des conséquences des actions prises par l’entrepreneur à la nécessité de repenser la posture d’accompagnement en matière d’entrepreneuriat.

Alors que l’entrepreneuriat à travers l’agir rationnel, l’agir normatif et l’agir cognitif s’est intéressé essentiellement à la création d’entreprise, il convient de considérer aujourd’hui par le biais de notions telles que lean startup, les espaces collaboratifs ou encore le financement participatif, que le chemin pris par les entrepreneurs pour construire leurs actions et/ou prendre des décisions est essentiel pour comprendre l’entrepreneuriat.

Dans ce sillage, les expérimentations menées dans le cadre du PeeL ont permis notamment de mettre en évidence qu’il est important d’aider l’entrepreneur à se construire une représentation cohérente de son projet entrepreneurial afin de pouvoir la communiquer aux acteurs de son écosystème. Alors qu’en entrepreneuriat les politiques en la matière, l’accompagnement ou encore l’enseignement se sont largement focalisés sur les phases en aval de l’entrepreneuriat autour de la création d’entreprise, il conviendrait désormais de s’intéresser plus aux phases en amont qui conditionnent largement la réussite des projets entrepreneuriaux.

Cela peut se traduire en l’occurrence par des financements pour permettre de passer les premiers caps au lieu de financer uniquement la phase où l’entrepreneur est près de créer, de générer de la confiance et de l’estime de soi auprès de l’entrepreneur lors de ses premières actions ou encore d’aider l’entrepreneur à construire du sens à partir de son idée en essayant de comprendre l’intentionnalité qui l’amène à entreprendre.

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