Compter les morts aux frontières : qui, comment, pourquoi  ?

Des réfugiés syriens et irakiens secourus près de l'île de Lesbos (Grèce). Ggia/Wikimedia, CC BY-SA

Depuis plusieurs années, l’Europe vit au rythme de l’énumération macabre des migrants morts en Méditerranée. Des embarcations font naufrage et, faute de secours, leurs passagers disparaissent en mer. Chaque jour ou presque, des cadavres échouent sur les rives de la Turquie, de la Grèce ou de l’Italie. Certaines de ces morts font l’objet d’une émotion médiatique et mondialisée, comme celle du petit Aylan Kurdi sur une plage turque. La plupart, cependant, ne sont que brièvement mentionnées dans la presse internationale – quand elles ne font pas l’objet d’une totale indifférence.

Politiquement, l’impasse est totale : les pays européens sont plus déterminés que jamais à lutter contre l’immigration irrégulière, alors que nombre de migrants et réfugiés sont tout aussi déterminés à rejoindre l’Europe. Il est donc hélas probable que l’hécatombe se poursuive, et avec elle l’inexorable augmentation des chiffres : 3 770 migrants seraient morts en Méditerranée en 2015, et près de 500 auraient déjà péri en 2016.

Ces statistiques suscitent effroi, colère, ou résignation – mais aussi perplexité : comment parvient-on à une telle précision ? qui compte les morts ? avec quels moyens ? dans quel but ? Derrière l’apparente clarté des chiffres, il y a un travail difficile, souvent confus, et toujours conflictuel de comptage : c’est cette politique des chiffres que cet article entend explorer.

Les angles morts des statistiques officielles

États et statistiques ne partagent pas seulement une étymologie commune ; ils sont, à bien des égards, indissociables : c’est en collectant des informations sur un territoire et une population que l’État les appréhende et, par là même, les gouverne. L’analyse statistique est ainsi au cœur de l’exercice du pouvoir.

Mais il existe des angles morts : certains phénomènes ne sont pas comptés par les États, et n’accèdent donc jamais à une reconnaissance politique de leur existence. C’est le cas des morts aux frontières : les États comptent les migrants, de même qu’ils collectent des informations de nature épidémiologique sur la mortalité au sein de leur population ; mais ils ne comptent pas les migrants morts – lesquels demeurent donc un non-sujet.

C’est contre cette indifférence des pouvoirs publics que la société civile s’est attelée à la collecte de données sur les morts aux frontières. Ainsi, depuis 1993, l’association United for Intercultural Action recense les décès de migrants aux portes de l’Europe. En 2004, Le Monde Diplomatique publiait pour la première fois une carte de ces morts et en recensait déjà 4 000 entre 1993 et 2004. Le phénomène n’est donc pas nouveau.

Dans les années 1990, la fin de la Guerre froide et l’ouverture des frontières à l’est de l’Europe suscitèrent la crainte de migrations massives, qui ne se produisirent pas, mais dont la seule idée suffit pour renforcer la lutte contre l’immigration irrégulière. Et pour forcer les migrants à prendre des risques potentiellement mortels pour atteindre l’Europe.

Ailleurs dans le monde, des migrants meurent en traversant le désert entre le Mexique et les États-Unis, ainsi que dans l’espace maritime au large de l’Australie. D’autres régions sont également concernées, comme la Corne de l’Afrique, le Sahara ou l’Asie du Sud. À la mondialisation du contrôle de l’immigration répond donc la mondialisation des morts aux frontières. Mais c’est indéniablement la région euro-méditerranéenne qui est devenue le plus grand cimetière de migrants au monde.

Les initiatives de la société civile

Les initiatives pour compter les morts se sont donc multipliées ces dernières années, toujours hors du cadre étatique. Depuis 2006, le blog Fortress Europe collecte des informations de différentes sources sur les naufrages et comptabilise 27 382 décès depuis 1988. La plateforme Watch the Med, créée en 2013, réunit des activistes, des associations des migrants et des chercheurs et produit des cartes des morts en Méditerranée, accompagnée d’informations sur les mesures à prendre en cas de naufrage.

The Migrant Files est un consortium de journalistes qui recoupe et vérifie les informations sur ce même sujet. Des chercheurs hollandais ont établi un réseau intitulé The Human Costs of Border Control. Il existe des similitudes entre toutes ces initiatives, comme l’utilisation de supports cartographiques ou l’interactivité, qui permet à chacun de contribuer en fournissant des informations, voire en réutilisant les bases de données.

Au large de Lampedusa, en octobre 2013, des garde-côtes italiens tentent de sauver deux naufragés. UNHCR/Flickr, CC BY-NC

En comptant les morts, la société civile aspire à rendre visible un phénomène longtemps passé sous silence et à démontrer les conséquences du contrôle des frontières mis en place par l’Europe. Elle souhaite également conférer une certaine dignité à ces migrants, en évitant que leur disparition ne s’accompagne d’une deuxième mort liée à l’ignorance, à l’oubli ou à l’indifférence.

Plus récemment, ce travail de comptage des morts a été repris par une organisation intergouvernementale, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) : son projet, intitulé Missing Migrants, poursuit le même objectif, mais avec des moyens plus importants et avec une sensibilité critique moins prononcée du fait de sa proximité avec les États occidentaux. Son objectif est avant tout de disposer d’informations fiables afin de mieux connaître les risques liés aux migrations irrégulières, et de les prévenir plus efficacement.

La question cruciale de la définition

Cependant, à mesure que le décompte des morts aux frontières se généralise, de nouvelles interrogations se posent. Il y a des questions de méthode. Certaines sources, comme the Human Costs of Border Control, ne compte que les décès confirmés par des autorités nationales. D’autres incluent les disparus, dont le nombre est – par définition – incertain ; ce qui accroît à la fois le nombre de décès supposés et les écarts entre les différentes estimations.

Mais la principale question tient à la définition même du phénomène : qu’est-ce qu’un mort aux frontières ? La plupart des sources se focalisent sur les naufrages en Méditerranée. Mais d’autres adoptent une définition plus large : United for intercultural action, notamment, considère tous les migrants qui meurent en raison des politiques migratoires européennes. Cela inclut, par exemple, des décès en deçà et au-delà les frontières euro-méditerranéennes : à l’intérieur des pays européens, comme à Calais, ou dans des pays d’Afrique subsaharienne ou du Maghreb.

Cela inclut également les décès dans les zones de détention, à la suite de mauvais traitements, d’absence de soins médicaux, d’expulsions trop brutales, ou de violences policières. Sont également comptés les suicides de migrants, ainsi que les différents accidents auxquels ces derniers s’exposent durant leurs déplacements.

Bataille de responsabilités

Ces différentes définitions s’accompagnent de divergences sur la question, très sensible, des responsables de ces morts. L’argument favori des gouvernements européens consiste à blâmer les passeurs, décrits comme des criminels qui font payer des sommes faramineuses à des migrants pour les embarquer sur des bateaux de fortune. Les associations entendent, au contraire, faire porter la responsabilité aux États européens, dont les politiques migratoires contraindraient les migrants et les réfugiés à des risques insensés.

Une troisième possibilité revient à considérer que les migrants eux-mêmes sont en partie responsables, ne serait-ce que du fait de leur ignorance supposée des dangers qu’ils encourent. Rarement explicite, cet argument n’en justifie pas moins tous les (vains) efforts dit de dissuasion ainsi que des campagnes d’informations dans les régions de départ.

Un couple de réfugiés syriens, à Lesbos en octobre 2015. Jordi Bernabeu Farrús/Flickr, CC BY

En toile de fond de ce débat se profile la question centrale : si les États ont le droit souverain de contrôler leurs frontières, est-il possible de l’exercer sans qu’il ne s’accompagne de morts aux frontières ? Pour certains, toute fermeture des frontières engendre une situation humanitaire et morale désastreuse et doit donc être abandonnée ; pour d’autres, l’enjeu est de concilier le contrôle des migrations avec la sécurité des migrants.

Le comptage des morts est au cœur de ce débat car il peut servir à la fois de preuves contre l’inhumanité des contrôles, et d’outil pour les rendre moins mortels. Comme toute statistique, les chiffres des morts aux frontières sont donc, in fine, politiques.

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