Contre le fanatisme, réinventer la modération

Manifestation du 11 janvier 2015, à Paris. Frédéric de La Mure/Flickr, CC BY-NC-SA

Face à la tenaille dans laquelle le fascisme d’extrême droite et le fascisme djihadiste entendent nous enfermer, on nous demande de faire appel à l’esprit de modération. D’une modération faite d’un équilibre entre fermeté et ouverture, résistance et positivité, réaction et patience, un équilibre instable et donc précaire, à la merci du prochain acte terroriste. Et nous voyons les extrêmes comme des bêtes de proie se réjouir des contestations, des blessures démocratiques qui l’affaiblissent.

Une chose est aisément visible : l’esprit de modération doit s’armer, s’il doit se maintenir, d’un discours cohérent. Or nous manquons des moyens conceptuels de présenter la modération de manière positive. Tant qu’elle ne sera pensée que comme négative et réactive, comme dilution, compromis et inertie, la modération sera tributaire des extrêmes qu’elle rejette : elle n’en sera que le négatif et se transformera en vicieuse demi-mesure. Triste paradoxe.

Républicanisme sans modération

Pour résoudre ce paradoxe, il nous faut réviser notre notion de la croyance. Nous existons aujourd’hui dans un modèle, que l’on pourrait appeler « idéologique », que nous tenons des Lumières. Ce système entraîne avec lui une vision de la croyance qui est devenue aujourd’hui un obstacle : dans un « modèle idéologique », l’extrémiste se définit par ses idées. On est extrémiste si nos idées sont extrêmes. Les différences d’opinions se font selon l’alternative du vrai et du faux.

Selon un tel modèle, les extrêmes semblent n’avoir rien en commun puisque leurs idées s’opposent extrêmement, et les modérés se tiennent au milieu sans qu’on puisse bien rendre compte de leur position. Ils sont là, somme toute, par caractère, par « bon sens », si ce n’est par naïveté ou par lâcheté -les accusations que les fascistes des deux bords adressent aux modérés qu’ils souhaitent gagner à leur cause.

Dans un tel modèle, ce qui « nous » distingue des fanatiques, nous « républicains », c’est au fond le principal facteur de distinction disponible dans le modèle idéologique : c’est, voyez-vous, qu’ils ont tort et que nous avons raison. Nul doute, s’exclamera-t-on, que nous avons des raisons d’avoir raison, que nous sommes héritiers d’une idéologie libérale, démocratique, bien construite et qui se veut justement être une idéologie de la modération. Mais, est-ce là dire autre chose que de répéter : « nous » avons raison et « ils » ont tort ?

Buste de Maximilien Robespierre. MazetMan/Flickr, CC BY-NC-ND

La Terreur de 1793 devrait pourtant être suffisante pour nous rappeler que, quelles que soient ses ambitions, le républicanisme peut exister sans modération. Et même si nous pouvons admettre qu’il s’agisse là d’une erreur de parcours, Michel Foucault, l’École de Francfort et tant d’autres pourraient suffire à nous montrer que l’esprit des Lumières n’a jamais fait, explicitement ou implicitement, de la modération une valeur centrale. Le projet des Lumières n’était justifié non par sa modération mais justement par ses prétentions à avoir raison. Il fut un projet animé par l’esprit de normalisation de la subjectivité, de systématisation des institutions, d’essentialisme de la personne humaine et de la raison – autant d’expressions de l’esprit totalisateur. Mais l’esprit de modération, lui, demeure l’enfant pauvre de notre culture.

Un modèle formel à inventer

Par nature, tout « modèle idéologique » – celui qui soutient l’idéologie des Lumières ou celles des religions – ne peut voir la modération que comme une aberration, une affaire de personnalité, un compromis. C’est aussi ce modèle idéologique qui soutient l’alliance objective des djihadistes et de l’extrême droit et leur processus commun de radicalisation, qui repose largement sur leur renforcement réciproque. Car un système idéologique qui ne voit de différence qu’entre le vrai et le faux, fait de la différence un conflit : si l’un est vrai, l’autre est faux. C’est un modèle qui polarise et donc qui profite aux extrêmes.

Au modèle idéologique, dont nous venons d’esquisser sommairement les faiblesses, nous voudrions opposer un modèle que nous appellerions « formel », et qui n’existe pas (ou pas encore). Celui-ci ne verrait plus les croyances comme distinguées par leur valeur de vérité, mais par leur forme, par les manières qu’on a d’y adhérer, d’y croire.

Un tel modèle formel possède le premier avantage de nous rendre capables de penser les liens souterrains qui unissent les radicalismes par-delà leurs différences de contenu : il permet de voir qu’ils partagent les mêmes manières de croire – celle de la croyance totalisante – par-delà leur opposition idéologique, et cela explique qu’ils s’alimentent : ils sont en compétition pour l’espace de la croyance exclusive.

Le modèle formel possède le second avantage de pouvoir présenter la modération non comme une faiblesse mais comme une notion positive. Si la modération est une manière, un certain rapport plus ou moins distant à la croyance (ce qui lui donne précisément figure d’aberration dans le modèle idéologique), elle sera mieux servie par le modèle formel. Bien sûr, ce modèle formel n’a de sens que si l’on peut établir la diversité des manières de croire. Que veut-on dire alors par « manières de croire » ?

Le tribut comportemental

Si le fanatisme pose problème, c’est parce qu’il a des conséquences tragiques dans les actes humains. Penser le fanatisme demande donc d’interroger les rapports entre croyance et comportement. C’est dans ce rapport que la diversité des « manières de croire » se révèle. Voilà ce que l’on pourrait dire d’emblée sur ce rapport : l’expérience quotidienne indique qu’on ne saurait séparer une croyance de ce qu’elle exige de nous.

C’est tellement vrai qu’une telle séparation s’appelle hypocrisie et apparaît comme une trahison de la croyance en question ou même comme un signe qu’elle n’existe, en réalité, pas. Si Paul aime la tarte à la rhubarbe mais n’en mange jamais, au pire, on le plaint. Mais quand Jean déclare qu’il faut manifester notre soutien à la liberté d’expression tout en restant chez lui lors des manifestations du 11 janvier, on crie à l’hypocrisie.

Une foule immense, le 11 janvier 2015, à Paris, contre la haine. Jean-François Gornet/Flickr, CC BY-SA

La croyance semble donc (au contraire de la préférence par exemple), exiger par définition une certaine loyauté sans laquelle elle n’est pas vraiment elle-même. Cette loyauté s’exprime par nos actions et nos comportements. Pour faire vite, disons que toute croyance réclame un « tribut comportemental ». C’est ce que nous apprend la notion même d’hypocrisie. Or que disent les lepénistes (ironie croustillante autant que navrante) ? « Vous voulez défendre la laïcité sans vous confronter à l’islamisme : hypocrites ! Payez votre tribut comportemental et votez FN ».

De même, les djihadistes disent aux musulmans qui ne les soutiennent pas : « vous croyez dans le Coran mais vous ne soutenez pas le Califat : hypocrites ! Payez votre tribut comportemental et apprenez à fabriquer des explosifs ». Et ils ont tous deux raison, hélas, au sein du modèle idéologique. Là où ils pèchent, c’est dans l’erreur de croire que ce tribut comportemental ne peut être payé que d’une seule manière. On ne peut, malheureusement, le leur reprocher entièrement, car ils ne font que jouer un jeu de même nature que le nôtre, celui du modèle idéologique qui ne reconnaît pas différentes manières de payer le tribut comportemental.

La diversité des croyances

Or l’histoire, l’anthropologie, la psychologie et la philosophie nous montrent un florilège infini de manières différentes de croire, c’est-à-dire, de manières différentes de payer notre tribut comportemental. Nous savons depuis longtemps que nous croyons aux mythes d’une autre façon que nous ne croyons à la science (et qu’on ne s’y trompe pas, nous croyons aux deux), à la science d’une autre manière qu’à la superstition, et à l’existence de notre maison (que nous voyons tous les jours) d’une autre manière qu’à l’existence de notre cerveau (que nous n’avons jamais vu).

Ces différentes croyances ne sont pas plus ou moins complètes, plus ou moins partiales, plus ou moins hypocrites les unes que les autres. Nous ne trahissons pas Victor Hugo en ne croyant pas à l’histoire de Jean Valjean de la manière dont nous croyons à la pénicilline. Or, de telles différences, tout en satisfaisant entièrement la loyauté due aux croyances, nous offrent la possibilité de repenser la compatibilité entre des croyances diverses. Elles offrent la promesse d’un socle positif pour la modération et pour le pluralisme des croyances. Elles nous permettent de dépasser l’alternative totalitaire qui dit que le tribut donné à une croyance est pris à une autre, qui les met en compétition et conduit à la guerre.

Comprendre le fanatisme n’est pas comprendre ce que les fanatiques croient. C’est comprendre comment ils croient. Lutter contre eux n’est pas lutter contre leurs croyances. C’est lutter contre le préjugé qu’il n’y a qu’une manière de payer le tribut comportemental qu’ils leur doivent. Cela demande un nouveau discours de la croyance et de la loyauté. Tant que nous ne l’aurons pas élaboré, les désaccords auront toujours le fanatisme pour horizon, la modération ne sera qu’un compromis précaire, et l’alliance djihad/extrême droit se frottera ses mains sales.

*Ambiguity and the Absolute » (2014, Fordham University Press, NY) *

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