Une coopérante humanitaire canadienne prend soin des enfants d’un orphelinat à Haïti en avril 2010. Haiti et d’autres pays pauvres seraient pénalisées par les propositions avancées par Andrew Scheer et Maxime Bernier de sabrer dans le budget canadien d’aide internationale. AP Photo/Ramon Espinosa

Couper l’aide humanitaire aux plus démunis, c’est inhumain

Ce serait une mauvaise idée que de scier la branche sur laquelle on est assis. Tout comme ce serait une catastrophe si le prochain premier ministre canadien supprimait l’aide au développement international.

Et pourtant, deux chefs de parti, Maxime Bernier et Andrew Scheer, proposent de faire exactement cela. Scheer propose une réduction de 25 pour cent du budget canadien pour l’aide au développement, tandis que Bernier prône quasiment son élimination.

De telles promesses sont à la fois imprudentes et profondément malavisées. Car sabrer dans l’aide au développement comme ils le suggèrent démontre leur grave méconnaissance de ce que représentent ces aides.

Bien évidemment, l’aide au développement n’a pas tout juste. Cependant, elle est cruciale car elle permet de diminuer les cas d’extrême pauvreté. Et elle promeut d’importantes relations à l’international qui profitent à tous les canadiens.

L’aide publique au développement, également nommée solidarité internationale, est l’un des outils les plus importants dont le Canada dispose pour diffuser ses valeurs à l’échelle mondiale. Mais il est surprenant de constater que le Canada fait preuve d’un certain manque de générosité lorsqu’il s’agit de contribuer.

Selon l’Organisation de coopération et de développement économique, l’aide canadienne en 2018 représentait 0,28 pour cent de notre revenu national brut (RNB).

Ce qui constitue une étape de plus dans le déclin de l’aide canadienne depuis les années 80, alors que notre contribution s’élevait à peine à un demi de un pour cent de notre revenu national brut (RNB). Et cela fait du Canada l’une des nations les moins généreuses parmi les trente pays les plus riches.

Le compte n’y est pas

Il y a deux problèmes avec les coupes de 25 pour cent demandées par Andrew Scheer.

Tout d’abord, les chiffres qu’il présente ne permettraient pas de dégager les 1,5 milliard d’économies qu’il dit vouloir redéployer vers des priorités nationales. Et deuxièmement, cela démontre son manque de maîtrise de ce qu’est l’aide internationale, et du caractère même de la pauvreté dans le monde.

Scheer a déclaré que ce 1,5 milliard proviendrait des fonds versés à des pays « aux revenus moyens et élevés ». Mais la pauvreté est un sujet complexe. La plus forte concentration de gens extrêmement pauvres (c’est-à-dire ceux vivant avec moins de 1,90 dollar US par jour) habite en fait dans des pays aux revenus moyens. Abolir l’aide envers ces pays équivaut à torpiller les efforts engagés afin d’aider les groupes les plus défavorisés de la planète.

M. Scheer a pris pour cible les aides dirigées envers des pays relativement riches, « tels que l’Italie, le Brésil, la Turquie, ainsi que les gouvernements des pays hostiles comme l’Iran ». En fait, et selon la Canadian International Development Platform, le Canada fait parvenir 2 millions de dollars en aide à l’Iran, 4 millions de dollars au Brésil, 5 millions de dollars à la Turquie, et 2 millions de dollars à l’Italie (en secours aux sinistrés) en 2017-18. Au total, cela représente moins de un pour cent du milliard et demi que le chef conservateur veut éliminer.

Alors qu’en est-t-il des autres 99 pour cent?

Il faudrait que M. Scheer coupe l’assistance aux pays « pauvres ou extrêmement pauvres » - comme Haïti ou l’Afghanistan. La Jordanie, qui porte le poids d’un million de réfugiés syriens, se verrait elle aussi privée de fonds. M. Scheer veut remettre cet argent dans les poches des Canadiens.

Des valeurs canadiennes ?

Est- ce que priver d’aide les plus pauvres et vulnérables de la planète correspond aux valeurs des Canadiens, y compris ceux susceptibles de voter pour Scheer? Nous osons espérer que ce n’est pas le cas. Mais que proposent les autres formations politiques en matière d’aide internationale?

Le programme des Libéraux dit fort peu de choses sur le combat contre la pauvreté dans le monde. Durant leur mandat, ils ont mis en place la politique d’aide internationale féministe du Canada, en 2017. Il s’agit d’une initiative louable qui cherche à promouvoir l’égalité des genres en renforçant les droits des femmes et des filles autour du monde.

Mais le premier ministre a dirigé fort peu d’argent neuf pour soutenir ce programme. Durant le mandat libéral, le financement pour la lutte contre la pauvreté a été en deçà de ce qui y avait consacré le gouvernement conservateur de Stephen Harper.

Le NPD et le parti vert ont pris des engagements précis afin d’augmenter le financement canadien de la lutte contre la pauvreté. Les néo-démocrates veulent augmenter cette contribution à concurrence de 0,07 pour cent du revenu national brut, mais ne donnent pas de calendrier précis pour y parvenir.

Le NPD s’engage à augmenter la contribution canadienne au programme du Fonds mondial de la lutte contre les épidémies du SIDA, de la tuberculose et du paludisme, les trois maladies les plus mortelles au monde. Il s’engage également à défendre les droits des femmes et des filles. Finalement, le NPD promet d’exiger des entreprises canadiennes des comptes sur leurs opérations tant domestiques qu’internationales. Il s’agit là d’une question fondamentale compte tenu du nombre élevé des conflits mortels dans des zones où sont actives les compagnies canadiennes d’extraction de ressources naturelles.

Les verts s’engagent à ressusciter l’ACDI

Le programme du Parti vert s’engage lui aussi à faire grimper le budget de la lutte contre la pauvreté mondiale à 0,7 pour cent du RNB. Il promet aussi de redémarrer l’Agence canadienne du développement international (ACDI) que les conservateurs sous Harper avaient éliminée. Le parti vert s’engage également à faire augmenter le financement du fonds vert mondial pour le climat et du Fonds pour l’environnemental mondial (Global Environmental Facility).

Elizabeth May, dirigeante du Parti vert du Canada, veut investir dans l’atténuation des changements climatiques et dans des stratégies d’adaptation pour faire face aux défis globaux sur l’environnement. Mme May promet aussi d’aligner sa politique fédérale sur les initiatives pour transformer le monde énoncées par les Nations-unies.

Le système canadien d’aide internationale est-il parfait? Loin de là. Il souffre d’une longue histoire de sous-financement, de projets au caractère politique, et aux effets parfois douteux. Peut-on l’améliorer? Bien sûr.

Les Canadiens poursuivront leur réflexion tant sur leurs valeurs que ce qui les concerne au premier plan durant les semaines menant aux élections du 21 octobre. À ceux qui pensent donner leur vote à Scheer, nous espérons qu’ils tiendront compte de l’importance de l’aide internationale en fonction de ces valeurs à l’échelle de la planète. Pas seulement pour sauver la branche sur laquelle nous sommes assis, mais bien l’arbre au complet.

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This article was originally published in English