Culture scientifique : participation et engagement

Conférence de consensus sur la lecture organisée par l’IFÉ et le CNESCO en 2016 : phase du jury. Éduveille

Cet article est tiré du Dossier Culture scientifique, produit par Découvrir #MagAcfas. Les 12 textes en provenance de 10 pays ont été rassemblés par deux spécialistes du domaine, Joëlle Le Marec (Paris-Sorbonne) et Bernard Schiele (UQAM). Ce tour d’horizon accompagne les Journées internationales de la culture scientifique – Science & You, tenues à Montréal, les 4, 5 et 6 mai 2017.


C’est un certain monopole du droit de parole, réservé à quelques-uns, qui est aujourd’hui remis en question, en partie parce que les problèmes auxquels sont confrontées les sociétés contemporaines ne peuvent trouver de solution dans une perspective étroitement technoscientifique.

La parole de tous

Cette courte note explore les formes contemporaines de participation et d’engagement qui donnent voix au chapitre à ceux qui jusqu’à présent avaient été exclus des débats sur les enjeux qui les concernaient parce que leur savoir et leur expérience, acquis au cours de leur existence, dévalorisés et jugés inopérants, ne correspondaient pas aux critères d’une compétence reconnue, et les privaient ainsi d’un droit de prise de parole, réservé à ceux, seuls, qui pouvaient s’en réclamer, particulièrement dans les domaines qui convoquaient l’expertise en science et en technologie.

C’est un certain monopole du droit de parole, réservé à quelques-uns, qui est aujourd’hui remis en question, en partie parce que les problèmes auxquels sont confrontées les sociétés contemporaines ne peuvent trouver de solution dans une perspective étroitement technoscientifique.

Aussi, le mode d’interaction de ce que l’on qualifie maintenant de participation ou d’engagement public réfère à une communication à deux sens (two-way communication) entre les experts, les scientifiques, les décideurs… et les profanes, les non-initiés, les non-spécialistes, les citoyens… contrairement à la communication à sens unique (one-way science communication) qui, jusqu’à présent, a caractérisé et dominé les relations entre la communauté scientifique (ou ses représentants et porte-paroles) et le grand public.

Concrètement, la participation et l’engagement public désignent des processus de prise de décision sur des questions qui touchent une communauté (par exemple, les risques environnementaux) en réunissant autour de ces questions des acteurs aux compétences et intérêts divers, pour qu’ils interagissent les uns avec les autres, avec pour objectif d’en arriver à un consensus. L’engagement peut être direct : assemblées publiques, panels réunissant experts et citoyens, audiences publiques, instances délibérantes… ou indirectes : consultations publiques, groupes de discussion…

Le mouvement de la participation du public, pris dans son ensemble, est multiforme. Il va de la simple prise de parole dans les assemblées publiques locales à la coproduction des savoirs dans des recherches participatives. De fait, il renvoie à des modes distincts de participation, mobilisés en vue de l’atteinte d’objectifs différents. Bien que l’on puisse les qualifier tous de communication à deux sens entre experts et profanes, il n’existe pas de définition qui engloberait de manière satisfaisante tous les modes participatifs possibles. Cependant, on peut dire que le mouvement rassemble des acteurs sociaux, membres de communautés distinctes, ayant des intérêts propres, concernés par des problèmes, et qui se mobilisent ou sont mobilisés autour d’enjeux, avec pour objectif d’en débattre et souvent d’en dégager un consensus.

Un changement de paradigme

Le deficit model : une communication à sens unique

Le deficit model a longtemps été le paradigme dominant pour appréhender le rapport du public aux sciences, et en retour le rôle que devaient jouer les scientifiques. Avec le recul, on peut le concevoir comme une « idéologie à l’œuvre » (Schiele 2008), tant il apparaissait comme une évidence, jamais remise en question, et tant il a marqué les pratiques de communication des sciences qui se sont développées après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

En substance le deficit model reposait sur deux postulats : 1) le grand public, dans l’ensemble, manquait de culture scientifique, d’où l’idée de déficit ; en conséquence, 2) il n’était pas à même comprendre la portée du travail des scientifiques, et encore moins d’appréhender leur vision du monde ni de la partager. C’est pourquoi le grand public, affirmait-on, ne pouvait apprécier la valeur objective des sciences, ni évidemment débattre des enjeux qu’elles soulevaient. Voilà pourquoi, il était posé que le public dût d’abord acquérir un bagage de connaissances scientifiques avant de prétendre à une quelconque opinion sur les sciences. Bref : il lui fallait d’abord assimiler, avant d’être à même d’en juger.

Concrètement le deficit model perpétuait le modèle scolaire : celui qui sait transmet à celui qui ne sait pas. La communication est à sens unique. Et comme le public était réputé ignorant, les scientifiques ou les communicateurs scientifiques se retrouvaient dans le rôle du maître.

Par ailleurs, cette approche n’a jamais permis de combler l’écart entre le public et les scientifiques, un écart que le rythme de production des connaissances a continué de creuser malgré les efforts déployés par les intervenants (Schiele 2013). Enfin, le deficit model confortait une approche technocratique qui voulait que seuls ceux qui savent soient habilités à aborder les questions de science et de technologie même si les retombées affectent la collectivité.

Le dépassement du deficit model

À partir des années 1990, des expériences sont tentées pour dépasser le deficit model. On va dès lors favoriser les échanges entre les scientifiques et le public. En fait, c’est un changement radical de perspective qui se produit. Et ce changement dépasse – et de loin – la question de la transmission et de l’acquisition des connaissances, qui avait été jusque-là au centre de l’attention.

Il sera désormais moins question des connaissances que du droit de tout citoyen de s’exprimer, d’être entendu, et d’être écouté lorsque des effets avérés ou potentiels l’affectent ou risquent de l’affecter. En un mot, l’idée qui s’impose est celle qui affirme que les « citoyens ont le droit de s’exprimer sur les enjeux qui ont une incidence sur leur existence » (Einsiedel 2010, p. 182), contrairement à la vision précédente qui voulait que seuls les spécialistes et les experts fussent à même de se prononcer sur ce qui impactait les populations.

Il est donc question, d’une part, de l’exercice de la démocratie bien plus que de la maîtrise des connaissances scientifiques. D’autre part, on observe aussi, en parallèle, une évolution des mentalités : on considère maintenant que « les profanes sont capables de saisir et d’aborder des matières techniques complexes et peuvent suggérer des approches qui autrement n’auraient pas été envisagées par les experts » (Einsiediel 2010, p. 182). Ce qui implique une valorisation de leurs compétences, et la prise en compte de leur expérience.

Ce mouvement qui préconise la participation et l’engagement du public se structure autour du concept de démocratie délibérative. Il ne s’agit pas de prétendre que la compétence de tout un chacun peut se substituer à celle de quiconque. C’est plutôt la variation des compétences, et des perspectives d’approche qui compte dans la mise en commun des expériences distinctes pour résoudre des problèmes qui concernent tous les acteurs impliqués.

En substance, le déplacement vers un mode d’interactions à deux sens (a two-way mode of interactions) pour atteindre un objectif commun indique un changement profond dans la société. Il découle : 1) d’une transformation du rôle des institutions dans les sociétés complexes d’aujourd’hui ; et 2) d’une évolution de la relation au savoir. Ainsi, l’expertise est redéfinie : les formes de connaissances autrefois marginalisées – souvent situées et locales – sont maintenant reconnues et incorporées au processus de prise de décision.

Aux fondements de la participation et de l’engagement

Cette évolution entraîne une recomposition des dispositifs de communication scientifique. Ce qui implique à la fois une transformation du contenu des échanges et du jeu entre les acteurs engagés dans cet échange. Et les mots clés pour qualifier cette recomposition sont participation et engagement. Elle consiste pour l’essentiel à favoriser des relations symétriques entre des acteurs. Autrement dit : de substituer une relation entre égaux à ce qui était vu comme une situation d’échange inégal, où les savoirs invariablement transitaient unilatéralement de celui qui parlait à celui qui écoutait.

Mais comprenons-nous bien, la notion de symétrie dans les échanges et les relations ne présuppose pas que quiconque peut prétendre à une compétence qu’il n’a pas acquise. Le scientifique – physicien, chimiste, biologiste – restera bien un scientifique, et celui ou celle qui est comptable restera un comptable. Les rôles et les compétences ne sont pas permutables. Là n’est pas l’enjeu.

On qualifie souvent de « complexe » la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui. En fait, on emploie ce qualificatif pour décrire une société moderne caractérisée par une interdépendance réciproque accrue entre tous les individus. Et cette interdépendance est telle qu’aucun individu, ou aucun groupe d’individus, ne puisse prétendre en occuper un centre quelconque.

C’est pourquoi les termes de collaboration, participation, concertation, engagement reviennent fréquemment dans les stratégies quand un changement d’importance est envisagé. Ceci vaut évidemment a fortiori chaque fois qu’il est question d’un impact des sciences et des technologies, car elles ont toujours une destination sociale.

Il faut aussi tenir compte d’un autre aspect : le paradigme du deficit model faisait référence au public. Mais il s’agissait d’un public indifférencié. On parlait de la science, des scientifiques et du public, comme s’il s’agissait d’entités homogènes. D’ailleurs, les techniques d’enquête pour mesurer le degré de culture scientifique du public reposent toutes sur cette prémisse, même si l’on raffine les analyses en tenant compte des variables sociodémographiques ou socioprofessionnelles.

C’est toujours l’idée d’un individu moyen qui prédomine en arrière-plan et qui renvoie à celle d’un public indifférencié. Or, le public n’est pas monolithique. « Les membres du public se distinguent les uns des autres tant par leurs expériences personnelles que par leurs connaissances, leur réussite scolaire, leur culture, leurs croyances et ainsi de suite » (Allgaier 2010, p. 132). En un mot : le public est hétérogène.

Finalement, il reste à mentionner que ces transformations reposent sur l’égalité entre les interlocuteurs et la réciprocité des échanges entre eux. Et l’on pourrait ajouter la transparence de part et d’autre, car ces trois éléments sont la condition même de la réussite de la participation et de l’engagement. Le modus operandi privilégié est la délibération entre les partenaires pour en arriver à une décision. Ce n’est évidemment pas la seule manière de procéder. De plus, et pour les mêmes raisons, il est souhaité que le plus grand nombre y prenne part.

Le tableau 1, ci-après, synthétise les transformations auxquelles nous assistons.

Trois catégories de pratiques participatives

En conclusion nous dirons que les pratiques participatives peuvent être regroupées en trois catégories :

  • Les modes qui favorisent le dialogue. Ils vont de « la simple transmission d’informations à l’échange d’informations ou au dialogue critique » (Einsiedel 2014). Ils incluent les cafés scientifiques, les town hall meetings, mais aussi les festivals, certaines expositions et les discussions en ligne.

  • Les modes qui favorisent l’engagement. Ils ont en commun de mettre de l’avant la délibération entre les citoyens pour en arriver à une décision. Plusieurs voient dans cette approche un renouveau de la démocratie ; dite alors délibérative par opposition au mode représentatif, caractéristique de la majorité des institutions politiques aujourd’hui, et dont les insuffisances sont dénoncées (Chambers 2003). Il s’agit donc d’une transposition dans le champ de la communication scientifique et technologique d’une théorie politique.

  • Les modes qui favorisent la coproduction du savoir. Pour l’essentiel, ils réunissent des volontaires, souvent des amateurs, appelés aussi citoyens scientifiques, qui collaborent avec des chercheurs pour produire des connaissances nouvelles. Cette démarche est en phase avec une transformation plus profonde de la production des connaissances, qui tend maintenant à être orientée-objet, donc transdisciplinaire. Ces travaux sont souvent réalisés par des équipes éclatées dans différents lieux qui collaborent au moyen du numérique. Il fait fond aussi sur la capacité de mobiliser une main-d’œuvre, offrant un large éventail de compétences. La reconnaissance de la contribution du savoir traditionnel ou indigène s’inscrit dans le même mouvement, tout comme, par exemple, celle des associations de malades.

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