Dans la valise des chercheurs : l’exercice du pouvoir au Moyen Âge

L'armée de Saladin. Wikipédia

Dans le cadre de ma thèse en histoire médiévale, je suis amené à lire en grande majorité des livres sur la théorie et l’exercice du pouvoir au Moyen Âge. Cela me permet de comprendre comment les individus concevaient la politique à cette époque et comment les détenteurs de l’autorité – seigneurs, rois et empereurs, sans oublier les puissants hommes d’Église – l’exerçaient concrètement, par les actes, la parole et les symboles.

Parmi ces lectures, je souhaiterais proposer quelques « classiques » qui me semblent importants, non seulement pour les étudiants en histoire, mais aussi pour les lecteurs et lectrices non spécialistes qui voudraient en apprendre plus sur la politique au Moyen Âge afin de réfléchir sur notre temps.

L’empire du roi. Idées et croyances politiques en France, XIIIe-XVᵉ siècle (Jacques Krynen)

De la chute de l’empire carolingien (fin du IXe siècle), jusqu’au règne du roi de France Philippe-Auguste (1180-1224), c’est l’ordre féodal qui prédomine en Europe occidentale. Des princes régionaux ou seigneurs locaux, tantôt laïcs, tantôt ecclésiastiques, détiennent l’autorité sur un territoire restreint qu’ils peuvent parcourir aisément et manifestent leur pouvoir par des démonstrations de force – chevauchées, réceptions et intimidation des potentiels adversaires. Pourtant, au milieu de ces princes régionaux, les membres de la dynastie des Capétiens ont réussi à récupérer et conserver le titre de rois des Francs, « rex Francorum ».

Installés à Paris et disposant d’un domaine en Île-de-France, ils ne sont certes pas les plus puissants seigneurs du royaume, mais disposent d’un prestige particulier par leur titre et par la cérémonie du sacre où ils reçoivent l’onction et deviennent ainsi les rois élus par Dieu.

Ce livre raconte comment les Capétiens en sont progressivement venus à dominer l’ordre féodal et à construire un État. Jacques Krynen entreprend d’étudier les différentes façons dont les Capétiens ont construit leur légitimité en tant que souverains auprès de leurs vassaux et du peuple. Parmi les qualités indispensables pour être un bon souverain, il y a la forme physique et la force guerrière, ainsi que la valeur morale et la piété, mais aussi la fidélité à la parole donnée. Les Capétiens se sont efforcés de cultiver ces représentations positives, par le biais de mises en scène mais aussi à travers les écrits des clercs, moines et évêques, qui participaient à l’élaboration d’une propagande royale.

Ce renforcement de la royauté s’accentue avec Louis-Philippe, un roi conquérant et victorieux à la bataille de Bouvines en 1214 contre ses ennemis politiques et des seigneurs de France indisciplinés. Ainsi, au cours du XIIIe siècle, les Capétiens passent-ils du titre de « roi des Francs », à celui de « roi de France ». Ils sont devenus les souverains, non plus d’un groupe aristocratique, mais d’un territoire peuplé par des sujets sur lesquels s’exerce l’autorité royale.

On pourra par ailleurs compléter cette lecture par celle des Rois thaumaturges de Marc Bloch qui s’était intéressé dès 1924 aux pouvoirs de guérison que l’on attribuait aux rois capétiens, contribuant à façonner leur prestige politique.

La Bataille de Bouvines par Horace Vernet. Wikipédia

Saladin, d’Anne-Marie Eddé

On a pu rencontrer ce personnage dans des films grand public comme Kingdom of Heaven de Ridley Scott qui le présentait comme le modèle du bon souverain musulman, indulgent et ouvert face à ses ennemis chrétiens. Pourtant, on ignore souvent la place qu’il occupe vraiment dans le monde musulman médiéval du XIIe siècle et pourquoi il fut difficile pour lui d’obtenir le pouvoir puis de le conserver.

Le livre d’Anne-Marie Eddé retrace ainsi en détail l’ascension politique de Saladin. Issu d’une famille kurde, rien ne le destine à être à la tête du monde musulman puisqu’il n’est pas d’origine arabe comme doivent l’être les souverains en Islam.

Il ne règne pas mais se trouve au service du calife abbasside de Bagdad qui est le chef du monde musulman sunnite. En son nom, il conquiert l’Égypte vers 1171 sur les califes fatimides qui étaient des chiites et donc des ennemis des Abbassides. Puis, il se lance dans la guerre sainte contre les États latins installés en Orient. Au fil de ces entreprises qu’il mène au nom de l’Islam sunnite, il espère construire sa légitimité de chef de guerre combattant les Infidèles et ainsi obtenir en parallèle des reconnaissances symboliques de la part du calife, notamment le titre de « sultan » qui lui permettrait de se présenter en souverain et bras armé de l’Islam. Il sut habilement occuper l’espace vide laissé par les califes de Bagdad qui tendaient à rester de plus en plus dans leur capitale, déléguant leur autorité à des hommes comme Saladin.

Le personnage est fascinant. Il révèle les tensions politiques internes de l’Islam médiéval ainsi que les relations complexes entre chrétiens et musulmans, tantôt cordiales et tantôt conflictuelles.

Un peu comme le fait Jacques Krynen avec les Capétiens, Anne-Marie Eddé s’intéresse à l’image de guerrier du Jihad que Saladin et son entourage auraient tenté de cultiver et diffuser : il faut être un souverain actif et pieux et un combattant infatigable au nom de Dieu pour obtenir la reconnaissance de son entourage, de ses sujets et du calife.

Là aussi, il peut être intéressant de compléter cet ouvrage par la lecture du livre d’Élisabeth Crouzet-Pavan, Les Rois de Jérusalem, étudiant ceux qui furent les adversaires de Saladin et durent régner sur la ville Sainte, un lieu disputé et progressivement chargé de sacralité.

Empereur et prêtre. Étude sur le « césaropapisme byzantin », par Gilbert Dagron

Après avoir évoqué l’Europe occidentale et l’Islam, il faut réserver quelques lignes à l’Empire byzantin. À sa tête, l’empereur est un souverain autocratique, représentant direct de Dieu sur Terre et responsable de l’empire et de ses sujets chrétiens. Il détient à la fois un pouvoir politique et religieux, d’où le titre du livre (« empereur et prêtre »). Cette double nature pose de nombreux problèmes car l’empereur doit sans cesse négocier de manière explicite ou implicite ses prérogatives religieuses avec l’Église byzantine, en particulier avec le patriarche installé à l’église Sainte-Sophie, en face du palais impérial.

À Byzance, l’empereur est l’héritier de nombreuses figures politiques et Gilbert Dagron s’attache à décrypter ces différents héritages. Il est tout d’abord le successeur des empereurs romains, en particulier de Constantin, mort en 337 après avoir notamment mis fin aux persécutions contre les chrétiens et devenu dans la mémoire politique byzantine la figure de l’empereur chrétien – alors qu’il faut en réalité attendre 392 et l’empereur Théodose pour que le christianisme devienne la religion d’État de l’Empire romain.

Mosaïque de l’impératrice Zoé (XIᵉ s.) à Sainte-Sophie (Istanbul, Turquie). Au milieu, le Christ pantocrator. À sa droite, l’empereur Constantin IX Monomaque ; à sa gauche, l’impératrice Zoé. Domaine public

L’empereur byzantin est également l’héritier des rois bibliques, en particulier de David, le roi prêtre de l’Ancien Testament, un texte qui fait autorité et à « valeur constitutionnelle » à Byzance.

Au cœur du livre se trouve l’idée que l’empereur byzantin, bien que souverain autocratique, doit sans cesse œuvrer pour légitimer son pouvoir. Il doit montrer à la cour et au peuple qu’il est un dirigeant pieux, un gestionnaire efficace de l’empire et un guerrier au service de la gloire impériale. Les apparitions publiques, les cérémonies, les opérations militaires ou même les crises politiques constituent des moments-clés où les empereurs cherchent à manifester leur prestige et leurs capacités à régner – tandis que leurs adversaires exploitent à l’inverse ces occasions pour faire vaciller le pouvoir impérial. Au fil des pages, l’auteur s’intéresse ainsi à toute une série de gestes, représentations et symboles politiques.

On pourra notamment lire des pages consacrées à l’absence de règles de succession dynastique à Byzance. Les empereurs peuvent certes essayer de favoriser leurs enfants, notamment les aînés, pour la succession. Néanmoins, c’est celui qui sort victorieux des compétitions aristocratiques et des crises politiques qui est jugé par la société byzantine comme digne de régner et donc choisi par Dieu.

Enfin, pour ceux et celles qui souhaiteraient en savoir plus sur le monde byzantin de manière générale, Michel Kaplan a récemment publié Pourquoi Byzance, un texte accessible et passionnant qui donne la vision la plus actualisée de l’histoire byzantine en France.

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