Débat : Emmanuel Macron, le Marina Abramovic de la politique ?

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L’extrême mobilité et la rapidité sont les premières caractéristiques de la communication macronienne. Elles produisent une sensation de flux (de paroles, d’idées, de gestes) qui nimbe la figure du dirigeant d’une aura insaisissable (il court, il court, le furet) et de brouiller les pistes : difficile de lui donner le change sur ce terrain, et encore plus de le battre.

Du double corps au corps infini : « Macron is present »

Personne n’a oublié le discours d’allocution d’Emmanuel Macron fraîchement élu Président de la République : le nouveau dirigeant avait déjà ordonné une scène d’apparition riche de symboles, dont le triangle transparent du Louvre : la célèbre pyramide de Ieoh Ming Pei.

Appréciant l’usage abstrait des symboles, la gouvernance macronien procède de façon pyramidale, associant voyages dans les nuées technocratiques et contact avec la base. D’un côté s’offre le spectacle d’un gouvernant complètement déconnecté de son pays qui, au « sommet » des négociations internationales, multiplie les traités impopulaires (Marrakech, Aix-la-Chapelle), les déclarations de mépris (les « Gaulois réfractaires ») et, ainsi qu’ironise l’excellent Code Jupiter de Dany Robert-Dufour, semble d’abord se soucier de sa future carrière de « Président des États-Unis d’Europe ». De l’autre, crise des « gilets jaunes » oblige, s’opère un retour vers la base à travers la tentative, certes non dénuée de panache, de se démultiplier auprès de tous les élus puis de tous les Français, cela afin de simuler un contact, un débat (il y a d’ailleurs confusion délibérés entre les deux procédés) : « Macron is present ».

Depuis quelques jours, impossible d’échapper à la retransmission de ces interminables sessions de supposées discussion, qui ne sont en fait qu’un défilé : défilé des élus de proximités qui fera comme il peut usage de son bref temps de parole. On songe sans mal à The Artist is present(2010), la cérémonie orchestrée par l’artiste serbe M. Abramovic au MoMA qui, pendant trois semaines, assise sur une chaise percée, recevait les visiteurs pour quelques minutes de face à face… Chaque français moyen aura ainsi son moment de face-à-face et d’illumination : yeux dans les yeux. Est-ce un hasard si le contact oculaire est l’un des premiers moyens de communication chez les bébés : son efficacité est universelle ? En marketing, on parle de eye contact. Une théorie répandue par les magazines prétend même que « se regarder dans les yeux 4 minutes » suffirait pour tomber amoureux…

De haut en bas et à tous les étages : le déploiement du corps du roi a lieu dans tous les sens – sans que la base soit connectée au sommet puisque les décisions prises « en haut » restent contraires aux doléances exprimées « en bas »… mais peu importe puisque cet exercice est précisément l’opération magique censée résoudre cette incohérence. Fidèle à sa réputation transgressive et superlative, Macron fait sauter le score du « double corps » du roi ; à côté de son corps d’infinie ubiquité, l’hologramme qui a servi à dédoubler Jean‑Luc Mélenchon peut en effet aller se rhabiller.

Rivalité mimétique avec le peuple

La démultiplication, qui s’expose au risque de la dispersion, constitue une réponse en miroir aux manifestations des « gilets jaunes », comme si le Président menait une sorte de « guerre de visibilité ». Eux aussi sont partout et eux aussi sont endurants. Très endurants, et très coriaces. Emmanuel Macron incarne une nouvelle figure de dirigeant : celle d’un Président tellement convaincu des bienfaits de la concurrence qu’il se met lui-même en concurrence… avec son propre peuple !


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Le peuple se montre, se met en scène, défile, s’organise dans chaque ville ? Le Président relève le défi et son zèle le conduit dans chaque commune. Les Gilets-Jaunes prennent d’assaut les ronds-points tandis que le Président opte pour les salles polyvalentes… Le peuple réclame plus de démocratie directe ? Il embarque un micro et va faire du one to one et du porte-à-porte avec les élus de proximité. Une illusion dangereuse est en train de voir le jour, qu’Emmanuel Macron tente de mettre à son profit sous la forme du référendum-plébiscite : celle de la démocratie participative et directe qui parachève en fait le travail de destruction des corps intermédiaires – qui eux seuls rendent possible et viable le fonctionnement démocratique. Étienne Chouard, démagogue qui tente de récupérer la crise des « gilets jaunes » au profit de son concept vendeur (atomisant et massifiant) de « tirage au sort » et Emmanuel Macron, qui tente un retour par la voie du référendum-plébiscite, font pot commun parmi ceux qui tentent de tirer les marrons du feu. Car l’on peut certes voir le Grand Débat comme une louable tentative de faire « remonter des idées » – le risque étant à l’inverse de les noyer et de produire une atomisation – mais on peut aussi percevoir dans cet étrange ballet, outre l’effet de confusion, une initiative bonapartiste pour détruire les institutions et les corps intermédiaires démocratiques (comme l’a montré le bras de fer entre la Présidence et le Sénat).


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Limites de la communication-spectacle : le pouvoir bloqué au stade esthétique

La communication-spectacle semble cependant atteindre ses limites : discuter en bras de chemise pendant sept heures est un exercice qui se rapproche plus de la performance caméléonesque du trader passant 500 appels par jour que de celui, raisonnable et constant, de l’homme politique. Derrière l’image de l’ouverture et du débat, la tournée des maires poursuit le projet de gouvernance par la mise en scène, ici démultipliée, de la figure du dirigeant. La démesure du geste risque de se « dégonfler » : sept heures, c’est à peu près, la durée minimale d’une performance de l’Institut Marina Abramovic ; ce n’est certainement pas la temporalité du politique et encore moins de son intelligibilité. C’est par contre celle du flux continu de l’infotainment. Les rencontres avec les maires (qui ne sont pas, du point de vue formel, de vrais débats) et la manière dont ils sont orchestrés font plus songer aux mises en scène para-démocratiques de Joseph Beuys, Milo Rau,hissant le metteur en scène au rang, très gratifiant, de « grand Organisateur » qu’au déroulement d’un vote sur la Pnyx_.

En se situant systématiquement au « stade esthétique » – stade donjuanesque de la mobilité extrême qui utilise le « ou bien ou bien », pour citer Kierkegaard, forme ancienne du « et en même temps » – Emmanuel Macron continue d’empêcher le pays, qui a pourtant un besoin urgent de reconstitution, de reprendre possession de son avenir politique. Ce qui exige d’en passer par le « stade éthique » et requiert alors stabilité, continuité, cohérence et clarté.