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Débats sur l’école… halte au feu !

Attention école ! Frédéric Bisson/Flickr, CC BY

Débats sur l’école… halte au feu !

Triste nouvelle pour l’École. Depuis l’arrivée de Monsieur Blanquer à la tête du ministère de l’Éducation, et alors qu’avait été annoncée la mise en œuvre d’une « démarche moderne », fondée sur la science, l’expérience et l’évaluation (discours d'investiture du 17 mai), la guerre idéologique paraît repartir de plus belle (Le Monde du 1ᵉʳ octobre 2017).

Après un quinquennat Hollande s’étant traduit, sur le plan éducatif, par « cinq années de défilés, de bruit médiatique, d’attaques ad personam » (Le Monde du 13 mai 2017), on était en droit d’espérer toute autre chose qu’une réactivation des guérillas dans lesquelles la France se complaît quand il s’agit de débattre de l’École, et, éventuellement, de la réformer. C’est pourquoi il nous paraît urgent de crier « halte au feu », tant cette guerre idéologique est puérile, mystificatrice, et vaine.

Une guerre idéologique puérile

Comment pourrait-on ne pas voir que, s’agissant de l’École, une guerre idéologique est puérile ? Ce n’est pas parce qu’il est question d’enfants qu’il faut se comporter comme des enfants. Des enfants qui se gargarisent de mots ronflants, lesquels prennent très vite valeur d’injure, que l’on s’envoie à la tête, comme dans une cour de récréation. « Pédagogiste », « égalitariste », « laxiste », d’un côté ; « passéiste », « conservateur », « élitariste », de l’autre. Des mots, que l’on choisit, ou forge, à dessein, pour blesser ceux que l’on se donne comme ennemis, introduisant ainsi une fracture aussi artificielle qu’inutile dans les rangs des éducateurs.

Pour les hommes politiques, ces mots sont autant de signes que l’on adresse à son électorat, à qui l’on veut plaire ; ou au grand public, que l’on souhaite séduire, quitte à le conforter dans ses préjugés, et ses rancœurs. Dans le combat, ils font fonction du chiffon rouge que l’on agite pour exciter « les gens ». Même si on ne voit pas très bien à quelle réalité ils correspondent (« Méthode globale » ? « Prédicat » ?), l’effet est assuré : l’école est très vite reprise par une fièvre (ex. : fièvre des rythmes scolaires ; fièvre de l’évaluation) qui, pour elle, n’augure rien de bon.

On peut (pour plaire aux enfants ?), pousser la perversion jusqu’à transformer le « débat » en enquête policière, en invitant, par exemple, à partir sur la piste des assassins de l’école. Tristes jeux de foire où, comme dans la chanson de Béart :

Les petits gars
Cassent des pipes
Et s’y étripent
Pour du nougat.

Un ministre ne devrait-il pas éviter de se jeter dans une telle foire d’empoigne ?

Une guerre idéologique mystificatrice

Comment pourrait-on ne pas voir que la guerre idéologique est mystificatrice ? En occupant les esprits avec des polémiques qui, par nature, restent à la surface des choses, sans jamais entrer dans la réalité des faits et des pratiques, elle les détourne de ce qui fait vraiment problème, comme, par exemple, le poids des déterminants socio-économiques dans la réussite scolaire. La France est l’un des pays où l’origine sociale pèse le plus lourdement sur cette réussite. Est-il possible, et comment, d’améliorer cette situation ? Voilà une question qui devrait hanter les esprits des penseurs comme des acteurs de l’éducation.

On ne peut pas laisser croire qu’il suffirait de « s’occuper » (comme le dirait Trump) des « assassins » de l’école pour redonner à celle-ci le lustre et l’efficacité d’antan. Ce n’est pas en éradiquant le « pédagogisme » que l’on fera disparaître les ségrégations scolaires. Il faudrait consacrer ses forces à analyser les causalités en jeu, pour identifier, à partir de là, des pistes pour une action ayant quelque chance d’être efficace.

Par exemple, si l’appartenance sociale est le premier déterminant de la valeur scolaire d’un élève, ne conviendrait-il pas d’abord, et avant tout, d’augmenter la mixité sociale ? Ce qui exigerait des mesures à la fois scolaires, et extra-scolaires, car ni l’École ne peut tout, ni elle est indépendante du milieu social qui l’entoure. Ainsi, des mesures « volontaristes » de restructuration de la carte scolaire, ou d’instauration de quotas, pourraient être d’autant plus efficaces qu’elles s’inscriraient dans une politique de remodelage territorial et urbain. Un ministre ne devrait-il pas s’attacher en priorité à cerner tous les tenants et les aboutissants de la question scolaire, pour pouvoir mettre en synergie les vecteurs possibles de progression ?

Une guerre idéologique fondamentalement vaine

Comment pourrait-on ne pas voir que la guerre idéologique est vaine ? L’action éducative a besoin à la fois d’un temps long, et d’une conduite éclairée. Si elle peut se conclure par la victoire d’un clan, la guerre idéologique ne peut pas déboucher sur des solutions pertinentes et pérennes aux problèmes rencontrés par l’action éducative. Pour la bonne raison que sa logique propre, lui faisant ignorer les vrais problèmes, ne la met pas en position de les résoudre !

Toute l’histoire des réformes scolaires le montre. Une réforme n’a pour raison d’être que d’améliorer une situation, en apportant des réponses à un problème dûment diagnostiqué. Pour qu’une réforme réussisse, il faudrait ne jamais perdre de vue ce qui peut lui donner son sens, et en constituer le cœur : le lien entre un diagnostic, qui soit le plus possible partagé, et un traitement, qui soit le plus possible cohérent. Seul un tel lien peut donner sa pertinence à la gestion politique des problèmes éducatifs.

L’urgence est donc d’établir des diagnostics réfléchis, pour rechercher, à partir de là, des solutions intelligentes. De s’entendre sur un « bien commun », en prenant en compte prioritairement les intérêts des premiers concernés, c’est-à-dire des élèves. De substituer à une logique de suppression/restauration, qui installe dans un climat de guerre permanente, une logique de diagnostic/traitement, qui seule peut conduire à identifier, puis à mener, les combats dont l’École a vraiment besoin. Un ministre ne devrait-il pas avant tout s’attacher à relever les vrais défis ?

Mais cela soulève alors une question de légitimité. Car à qui, finalement, appartient-il de crier « halte au feu », pour rappeler les règles devant présider à un traitement sain des problèmes d’éducation, sinon, d’abord, au ministre lui-même ? Encore faudrait-il pour cela qu’il possédât, entre autres, les qualités qu’il exige du futur président du Conseil supérieur des programmes : être une personne « ouverte », et « sereine » ! Ne revient-il pas au ministre de donner l’exemple ?

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