Décrypter Daech : le califat et le spectre des accords Sykes-Picot

Cette carte des accords Sykes-Picot, signés en mai 1916, montre les régions destinées à passer sous contrôle ou influence britannique et française. Royal Geographical Society / Wikimedia Commons

Depuis son arrivée sur la scène internationale en juin 2014, l’État islamique a stupéfait le monde entier par sa brutalité et par son intention d’établir un califat sur les territoires conquis en Irak et en Syrie.

Dans une série d’articles, The Conversation analyse les forces historiques et culturelles qui expliquent la montée en puissance de ces djihadistes. Aujourd’hui, l’historien James Renton examine l’instrumentalisation des accords Sykes-Picot que l’État islamique a ostensiblement condamnés dans sa toute première vidéo.

Depuis que le porte-parole de l’État islamique, Abou Mouhammad al-Adnani, a proclamé l’instauration d’un califat, le 29 juin 2014, les experts tentent de comprendre les origines et les objectifs du groupe. La majorité des analyses se focalisent sur la théologie des cadres de l’État islamique : une pensée apocalyptique appelant de ses vœux un retour à l’islam fantasmé des fondateurs de cette religion. Dans le même temps, l’analyse des objectifs politiques autoproclamés du groupe a été largement négligée.

Or, indépendamment de la place qu’occupe la religion dans le fonctionnement et les justifications de l’État islamique, on ne peut comprendre le califat qu’en décortiquant les déclarations publiques, véritables manifestes modernistes, de ceux qui définissent sa ligne politique.

Vu sous cet angle, le califat apparaît principalement comme une tentative de libérer l’oumma – la communauté mondiale des musulmans – de l’héritage du colonialisme européen. Pour les dirigeants de l’État islamique, le premier objectif du califat n’est donc pas théocratique, mais vise bien à s’émanciper du colonialisme.

Retour aux sources

L’un des pseudonymes que le chef déclaré du califat s’est choisis est symptomatique de l’obsession qu’il manifeste à l’égard d’une mission spécifiquement religieuse, remontant aux premières années de l’islam. Ibrahim bin Awwad bin Ibrahim al-Badri al-Samarra’i (ou l’une des variantes de ce patronyme) a pris, bien avant l’été 2014, celui d’Abou Bakr, du nom du premier successeur de Mahomet, chef religieux et politique de l’oumma.

Le Britannique Mark Sykes s’était entendu avec son homologue français, François Georges-Picot, pour que leurs pays respectifs se partagent le Moyen-Orient après la Première Guerre mondiale. Wikimedia

Abou Bakr, qui dirigea l’oumma de 632 à 634, avait mis un terme à toute dissidence à l’encontre du nouveau système islamique dans les territoires qu’il administrait. D’après les sources dont nous disposons, il fit du califat un empire expansionniste qui mena des campagnes militaires sur les territoires actuels de la Syrie, l’Irak, la Jordanie et la Palestine-Israël. Le choix du nom d’Abou Bakr al-Baghdadi al-Husseini al-Qurashi, en plus de celui de « Calife Ibrahim » est révélateur des ambitions du nouveau califat.

Dans sa proclamation, al-Adnani s’est d’ailleurs fait un devoir de célébrer les victoires militaires des premières décennies de l’islam, et de rappeler que l’oumma avait « fait régner la justice sur Terre […] et dominé le monde pendant des siècles ». Ce succès, pense-t-il, résulte directement de la foi que les musulmans ont placée en Allah et de l’adhésion de l’oumma aux préceptes du prophète Mahomet.

Mais la conquête territoriale et la création d’un empire musulman – ou d’un État, comme préfèrent l’appeler les auteurs du nouveau califat – n’est pas une fin en soi. Elles visent un objectif bien particulier.

L’infamie franco-britannique

Selon al-Adnani, il est indispensable d’en finir avec la disgrâce dont est victime l’oumma, avec son humiliation et sa soumission aux gouvernements « les plus vils ». Deux jours après avoir été proclamé calife, al-Baghdadi a tenu des propos bien plus précis. La chute du dernier califat – et, avec lui, la perte d’un État – a conduit à l’humiliation et la perte d’autonomie des musulmans dans le monde entier, expliquait-il. Ce statut apatride a permis aux « infidèles » d’occuper les terres musulmanes, d’y installer des gouvernements autoritaires et de propager les mensonges des Occidentaux.

Ce récit assez confus fait allusion à la dissolution, après la Première Guerre mondiale, de l’Empire ottoman, qui a régné sur la majeure partie de l’Asie de l’Ouest pendant quatre siècles.

Le chef de Daech, Abou Bakr al-Baghdadi, dans une mosquée du centre de Mossoul lors de sa première apparition publique. Reuters

Les empires britannique et français se sont alors partagé des territoires considérables dans la région, qu’ils contrôlèrent pendant plusieurs décennies. Et quand ils durent y renoncer, ces États coloniaux ne ménagèrent pas leurs efforts pour mettre en place des régimes qui serviraient leurs intérêts et, plus généralement, ceux des Occidentaux.

Pour les dirigeants de l’État islamique, ces agissements n’ont jamais cessé d’alimenter la stagnation de l’oumma, à qui l’on a ôté l’essence même du pouvoir contemporain : la souveraineté, c’est-à-dire une indépendance politique enracinée dans un territoire géographique donné.

C’est la raison pour laquelle al-Baghdadi estime qu’il est urgent de ressusciter le califat afin de mettre un terme à cette absence funeste. Dans un tout autre état d’esprit, l’universitaire S. Sayyid, installé au Royaume-Uni, est parvenu à une conclusion similaire en 2014.

La preuve la plus nette de la primauté de cet objectif politique dans l’agenda de l’État islamique apparaît clairement dans la propagande du nouveau califat, qui joue un rôle clé dans le projet de l’État islamique. À l’occasion de la proclamation de ce califat, ils ont publié une vidéo intitulée La Fin de Sykes-Picot.

Signés en mai 1916, les accords secrets franco-britanniques, dits Sykes-Picot, prévoyaient le partage de l’Empire ottoman en zones d’influence et d’administration directe pour les deux empires européens. Mais les bolcheviks découvrirent une copie de cet accord dans les archives russes en novembre 1917, peu de temps après la Révolution, et en révélèrent l’existence au monde entier.

Les accords Sykes-Picot

François Georges-Picot, le négociateur français des accords Sykes-Picot. Public Domain via Wikimedia Commons

Contrairement à ce que suggère cette vidéo, les accords Sykes-Picot n’ont donc pas dessiné les frontières des États créés sur les décombres de l’ex-Empire ottoman. Mais cette erreur ne doit pas nous empêcher de mesurer l’importance qu’ont ces accords aux yeux de l’État islamique, ni la portée de ce qu’ils nous disent du califat. Au Moyen-Orient, ces accords sont en effet devenus les symboles de la trahison et du complot occidental dans la région, mais aussi de la manière dont les Européens se sont servis de leur empire colonial pour priver les peuples de la région de leur souveraineté.

Le but avoué de l’État islamique est d’en finir avec cet héritage. Ce qui explique pourquoi « La Fin de Sykes-Picot », parmi tant d’autres sujets possibles, fit l’objet de la toute première vidéo accompagnant la proclamation du califat. Pour al-Baghdadi, islam et souveraineté sont indissociables – ce qui explique la nécessité d’un État islamique, et le choix précis de ce terme au détriment de celui d’« empire », qui décrit pourtant mieux les objectifs expansionnistes de son califat.

Il ne s’agit pas, en effet, d’une simple question de sémantique : ce choix est au cœur de la raison d’être de l’État islamique. Le califat, soutiennent les dirigeants du groupe terroriste, est indispensable pour mettre fin aux conséquences de l’impérialisme et du colonialisme européens. Il s’agit donc d’une tentative de s’émanciper du joug colonial et d’accéder à une oumma post-colonialiste.

Souveraineté et lutte pour l’indépendance vont souvent de pair. L’ordre mondial né des cendres de la Première Guerre mondiale, et incarné par la Société des Nations puis les Nations unies, place l’idée de souveraineté au cœur de notre concept de puissance. Dans ce système, l’absence d’État est synonyme d’absence de pouvoir.

La défaite militaire de l’État islamique, et la perte des territoires conquis, anéantiraient toute notion de souveraineté, et donc de califat. Mais cette éventuelle défaite ne résoudrait pas la problématique du sentiment d’impuissance qui a nourri l’idée de califat en 2014. Au contraire, elle ne ferait que le renforcer.

Les vrais défis qui se posent sur le long terme aux adversaires de l’État islamique ne concernent donc pas seulement la chute du califat – qui sera indubitablement compliquée – ni même une hypothétique victoire contre l’« extrémisme ». Il faudra surtout vaincre le cri de ralliement de l’État islamique : l’aliénation des musulmans dans l’ordre mondial.

Traduit par Bamiyan Shiff pour Fast for Word.

This article was originally published in English