Défense : les journalistes écrivent, les généraux aussi

Le Président Macron et le chef d'état-major des armées, François Lecointre, le 14 juillet 2018, à Paris. Thibault Camus/ AFP

L’automne et l’hiver ont été marqués par une avalanche de publications signées par d’anciens chefs militaires ou parlant des chefs militaires, et plus largement de la place des armées en France. Elles sont le signe d’une parole militaire qui prend timidement une place plus grande dans l’espace public mais aussi d’un légitime besoin de mieux expliquer le rôle, trop souvent caricaturé, que jouent ceux qui conduisent des guerres au nom de leurs concitoyens.

Les généraux prennent la parole

Parmi les multiples signes de la place nouvelle qu’occupent les questions militaires dans la vie publique française, le nombre de livres parus depuis l’automne dernier sur le sujet mérite donc analyse.

Une première catégorie de publications regroupe des livres écrits par des généraux en deuxième section (à la retraite) auxquels le parcours et le travail confèrent une légitimité. Le général Pierre de Villiers, après Servir, qui avait suivi sa fracassante démission, poursuit sur sa lancée avec Qu’est-ce qu’un chef ?.

Le prolixe général Vincent Desportes publie un nouvel ouvrage intitulé Entrer en stratégie. Enfin, le général Henri Bentégeat, qui fut chef d’état-major des armées entre 2002 et 2006, plus discret depuis qu’il a quitté ses fonctions, signe chez Perrin Chefs d’État en guerre.

La prise de parole publique constructive et instructive de militaires qui pensent à partir de leur expérience n’est pas nouvelle. Elle trouve en revanche un écho nouveau, en étant diffusée par des canaux éditoriaux capables de toucher un public au-delà des seuls aficionados des questions de défense et grâce à des médias qui leur ouvrent assez largement leurs portes.

Cette parole ne peut occuper à elle seule le champ de la parole militaire dans l’espace public mais a le mérite, aux côtés d’écrits d’un autre type, plus littéraires ou plus directement consacrés à l’analyse du combat, de donner à voir des militaires qui réfléchissent, loin des chemins politiques caricaturaux qui leur sont parfois prêtés (ou sur lesquels certains anciens, il est vrai, cheminent parfois avec imprudence sans toutefois rencontrer d’écho réel dans la société française).

Les « valeurs militaires » à la mode

À ces écrits, se sont ajoutés deux livres de journalistes : celui de Nathalie Guibert, d’abord (par ordre chronologique) intitulé Qui c’est le chef ?, suivi par Le Réveil des armées, d’Isabelle Lasserre. La première couvre les questions militaires et de défense au Monde ; la seconde officie au service étranger du Figaro.

Dans Le Réveil des armées, Isabelle Lasserre vient faire un point sur la situation des armées en France aujourd’hui, en balayant très large, de l’état des menaces et du monde aux enjeux budgétaires, en passant par les si fameuses valeurs militaires. Celles-ci, entend-on partout, auraient le vent en poupe – ce qui mérite débat et ne suffit pas, en tout cas, à comprendre la complexité des relations entre les Français et leurs armées 100 ans après la victoire de 1918 et 50 ans après mai 1968, alors même que la société ne constitue pas un bloc monolithique dont il serait possible de cerner les attentes.

Si ces valeurs fascinent en effet, pour une part, elles ne sont que très rarement définies et encore moins articulées avec ce qui les fondent : la finalité combattante de l’engagement militaire. Elles deviennent aussi un argument de vente, et ce faisant sont inévitablement perverties, donc de plus en plus mal comprises. À ce titre, les docu-réalités passés et présents de la chaîne M6, en surfant sur la mode kaki, sont emblématiques.

La complexité des relations politiques-militaires

Avec Nathalie Guibert, le lecteur plonge dans un sujet trop peu exploré dans des publications accessibles au grand public : celui des relations entre le monde politique et les chefs militaires. Il est heureux que la journaliste ait pris le soin d’écrire ce livre : depuis les années 1990, aucun ouvrage grand public n’était paru sur le sujet.

En 1990, le journaliste Jean Guisnel avait publié Les généraux  : enquête sur le pouvoir militaire en France (La Découverte, 1990), suivi de peu, en 1994, par celui du chercheur Samy Cohen intitulé La défaite des généraux (Fayard, 1994). Et puis… ce fut un grand vide.

Si des universitaires ont continué de labourer le champ des relations politico-militaires, et parmi eux, en particulier Jean Joana (Les Armées contemporaines, Sciences Po, 2012) et le jeune politologue, décédé en 2013, Bastien Irondelle (La réforme des armées en France, Sciences Po, 2011), leurs travaux sont souvent restés connus des seuls milieux savants.

Il n’y a rien d’anodin à ce que Nathalie Guibert publie aujourd’hui un livre écrit avec la précision et la nuance que connaissent bien les lecteurs de ses articles : la démission du général Pierre de Villiers a fait se tourner les yeux vers une relation trop souvent caricaturée et qui demeure marquée par les héritages douloureux du XXe siècle, et de la guerre d’Algérie en particulier.

Depuis la professionnalisation, on a raconté aux Français l’histoire de chefs militaires réduits à la conduite technique des opérations. Lors de l’opération Serval, au Mali (2013-2014), le président de la République, François Hollande, s’est affiché en chef de guerre et Jean‑Yves Le Drian ainsi que certains de ses conseillers comme les meneurs de l’opération. Les chefs militaires qui se sont exprimés dans certains documentaires n’ont eu à raconter que les modalités de mise en œuvre de décisions prises dans les couloirs du ministère, modalités réduites à des choix techniques.

L’opération Serval, en raison de son contexte et du rôle particulier qu’a joué le cabinet de Jean‑Yves Le Drian pendant cinq ans, constitue un point d’acmé de la mise en scène caricaturale des relations politico-militaires. Cette acmé, pour autant, était cohérente avec la longue histoire qui précède et qui se déploie depuis 1962. Or, en ne donnant pas à voir les réalités complexes de ces relations, cette histoire est aussi le nid des fantasmes de ceux qui veulent voir dans les officiers d’états-majors d’éternels putschistes en puissance autant que de ceux qui prétendent que les militaires sont absolument méprisés par les politiques.

Une diversité heureuse

Face à l’actuelle et relative centralité du fait militaire dans la vie politique et sociale française, deux options s’offrent à ceux qui analysent ces questions pour leurs concitoyens. Une première permet de conclure que les armées sont de retour, qu’on les voit partout, que les militaires sont aimés et que les « valeurs », éventuellement caricaturées, dont ils seraient les porteurs exclusifs irriguent une société qui attend tout d’elles. Pour les uns, cette lecture est source d’inquiétude, pour les autres de grand enthousiasme. Dans les deux cas, ces analyses ne rendent justice ni au temps long qui vient expliquer ce processus à l’œuvre ni à sa complexité.

Une deuxième option consiste à donner à voir la subtilité d’un état de fait qui ne peut être compris que dans le temps long de l’histoire. C’est pour cette raison qu’il faut saluer la parution d’ouvrages qui sortent des cercles savants et rendent accessible la complexité du lien qui unit les Français et leurs armées, et leurs politiques et les chefs militaires. C’est par tous les angles que ces réalités méritent d’être disséquées et expliquées, et la diversité des auteurs – militaires, journalistes et chercheurs – est heureuse.

Il y a parfois contradiction entre les conclusions des uns et des autres, parfois des écarts de vue substantiels. Reste qu’à l’arrivée, les Français ne peuvent que devenir mieux informés de la manière dont s’élaborent des décisions, parfois tragiques et qui sont prises en leur nom, autant que du sort de celui qui – au bout de la chaîne hiérarchique – au Moyen-Orient ou dans la bande sahélo-saharienne, tue en leur nom au risque de sa propre intégrité physique et psychique.


L’autrice a récemment publié « Le Soldat méconnu » (Armand Colin).