Des lutins écolos : quand la fiction reflète les problématiques sociétales

Paysage typique d’œuvre du genre fantasy. RL Fantasy/Flickr, CC BY

On observe depuis quelques années dans notre société une volonté de retrouver un mode de vie plus respectueux de l’environnement. Cette dynamique a été enclenchée après la Seconde Guerre mondiale, alors que la population a pris conscience des conséquences néfastes d’une industrialisation à trop grande échelle. C’est en effet en 1951 que L’Union internationale pour la conservation de la nature publie le premier rapport sur l’état de l’environnement dans le monde.

Des écofictions aux écoféeries

L’imaginaire populaire semble se faire le reflet des avancées politiques sur l’environnement en parallèle desquelles il se développe. Se sont multipliés ces dernières années des scénarios apocalyptiques ou post-apocalyptiques sur tous supports médiatiques – cinéma, télévision, romans, bandes dessinées, etc. Ces œuvres peuvent être qualifiées d’écofictions, pour reprendre le terme de Christian Chelebourg, c’est-à-dire des fictions développant une pensée écologique.

Elles dénoncent souvent l’aspect négatif de l’impact anthropique sur la planète en mettant en scène des hommes jouant un rôle dans la destruction de leur environnement, ce qui les conduit à leur propre perte. Parmi ces œuvres, on recense des récits de catastrophes naturelles, de pandémies ou autres invasions de zombies, mais également des fictions féeriques. Cela est plus surprenant, tant on a l’habitude de les considérer comme relevant du conte de fées que l’on réserve aux plus jeunes.

Hobitton, le village reconstitué pour l’adaptation du « Seigneur des anneaux », œuvre issue de l’imaginaire de J.R.R. Tolkien. Rob Chandler/Flickr, CC BY

Pourtant, les écoféeries sont de plus en plus nombreuses depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, période pendant laquelle la fantasy a fait son apparition en France par le biais de traductions de textes anglo-saxons. Ce phénomène semble lié au succès des œuvres de Tolkien, écologiste avant l’heure, et des vagues du New Age et du néo-contage qui, dans les années 1960-1970, ont tenté de réenchanter le monde en renouvelant son imaginaire.

Il s’agit donc d’une période pendant laquelle les membres de notre société ont eu besoin de retrouver une spiritualité et un imaginaire leur permettant de s’échapper du monde contemporain. Ils peuvent désormais retrouver, le temps du récit, des modes de vie et de pensée traditionnels. C’est comme si la lecture et les activités apparentées – car elles entraînent une immersion fictionnelle – permettaient un retour aux sources de l’humanité vers une période où l’Homme vivait en harmonie avec la nature, telle que la louent Tolkien et, dans sa lignée, de nombreux auteurs contemporains.

De l’origine des êtres féeriques

Les fées portent la voix des fleurs. Jannie Sandholm, CC BY

Les êtres féeriques tirent leurs origines de nombreuses mythologies dans lesquelles ils apparaissent comme une personnification de la nature. Ce sont des naïades qui représentent l’humeur d’un fleuve ; des fées qui s’expriment au nom de quelques fleurs ; ou encore des kobolds qui figurent le mécontentement des pierres taillées dans les mines.

Dans les œuvres contemporaines, ces personnages sont souvent les protagonistes de guerres les opposant aux hommes qui n’ont d’autre but que de les anéantir. Beaucoup d’ouvrages présentent ainsi la disparition du dernier membre d’une espèce (comme Le dernier des elfes de Christophe Lambert ou Le dernier roi des elfes de Sylvie Huguet), souvent liée à la destruction de son environnement, si bien qu’il est difficile de savoir si c’est l’extermination des êtres féeriques qui cause la destruction des espaces naturels, ou l’inverse. Mais quoi qu’il en soit, l’humanité en est généralement la cause.

Nostalgie d’un monde prétechnologique

Transparaît à travers ces récits le dialogisme de l’Homme contemporain qui, à la frontière entre deux siècles, entre deux millénaires, semble hésiter entre la nostalgie de son existence passée et une volonté d’évolution de plus en plus rapide et performante.

Cette dichotomie s’illustre par le biais d’une opposition entre la magie qui représente une période prétechnologique, et le présent, symbolisé par la modernité. Ainsi, dans L’Enjomineur de Pierre Bordage, les personnages féeriques représentent le monde d’avant la Révolution française que cette dernière tente d’effacer en éclairant le peuple de ses lumières. Dans Faerie Hackers de Johan Heliot, les nouvelles technologies – ici les jeux vidéo – sont même utilisées pour anéantir la féerie. La destruction des peuples féeriques signalerait alors la volonté humaine d’effacer son passé aux dépens des conséquences néfastes d’un tel acte, quand la paix et l’acceptation de ces peuples représenteraient l’envie de faire renaître cet âge d’or au sein duquel l’Homme vivait en harmonie avec la nature.

Le jeu vidéo « Trine » fait évoluer trois personnages dans un univers fantastique délaissé par la population d’un royaume autrefois prospère. Wikimédia Commons, CC BY

Cela est très clairement illustré dans Requiem pour elfe noir de John Gregan où les hommes ont abandonné leur ville en laissant derrière eux leurs rebuts, dans lesquels les personnages féeriques essayent de survivre. De même, dans Féerie pour les ténèbres de Jérôme Noirez, le monde a été totalement transformé par les êtres humains : il a perdu sa magie et les déchets technologiques de l’humanité s’échappent des sous-sols terrestres, remplaçant ainsi la pousse de la végétation.

L’impact de l’Homme sur la planète y est finalement devenu aussi naturel que le changement des saisons. Dans Le chant du troll de Pierre Bottero et Gilles Francescano, enfin, est établi le parallèle entre un monde réel où la ville est grise, impersonnelle, déshumanisée et dénaturée, monde où les enfants tombent malades et meurent, avec un univers onirique magique, beau et verdoyant qui rend la mort plus enviable que la vie. Au fur et à mesure que la végétation et les personnages féeriques envahissent la ville, le bonheur de l’héroïne va ainsi en s’accroissant.

Couverture du premier album de la série « Fée et tendres automates ». BD Gest’, Author provided

Dans ces œuvres comme beaucoup d’autres, il s’agit de rappeler aux lecteurs que le bonheur se trouve dans les choses simples du quotidien plutôt que dans l’impersonnalité vers laquelle tend la société de consommation. Dans certains textes, on observe également une opposition entre le comportement humain – qui devient irrationnel car il s’autodétruit – et la féerie, ultime espoir pour l’humanité de percevoir la magie du monde afin de le respecter, comme cela transparaît dans la bande dessinée Fée et tendres automates de Téhy et Tillier.

Dans d’autres œuvres, enfin, sont mis en scène des univers dans lesquels les hommes ont totalement disparu – soit ils ne semblent pas y avoir existé comme dans Fedeylins de Nadia Coste, soit ils appartiennent à une autre époque comme dans Requiem pour elfe noir de John Gregan –, témoignage d’un changement de paradigme qui met en avant le besoin d’émerveillement de notre société : les personnages féeriques deviennent aujourd’hui des figures centrales de notre imaginaire, après avoir souvent été relégués au rang de personnages et de thématiques secondaires.

Êtres féeriques et prise de conscience

L’imaginaire serait donc le reflet des préoccupations de la société qui le développe. En effet, la réactualisation d’un imaginaire féerique, à l’heure où plus personne n’ose croire en l’existence d’entités surnaturelles telles que les fées et les lutins qui peuplaient jadis nos mythes et légendes, semble témoigner d’une prise de conscience sociétale.

Les hommes comprennent peu à peu quelles sont les répercussions de leurs actes et tentent de retrouver une vie en harmonie avec la nature. Les artistes deviennent les porte-parole de ces messages et morales, plus facilement transmis et acceptés grâce au caractère métaphorique de l’imaginaire, qui met en scène les problématiques humaines dans des contextes en apparence très éloignés de notre univers.

Il s’agit alors de redécouvrir le monde sous un œil nouveau pour l’apprécier à sa juste valeur. Le poète Michael Edwards déclare ainsi :

« S’émerveiller de l’ordinaire, du connu, rend plus attirant le quotidien, qui, après tout, est notre séjour, là où chaque destinée se forme, et découvre, même dans les trivialités du temps qui passe et des lieux qui demeurent, le surprenant et le mystérieux. »