Dessine-moi un fantasme sexuel « normal »

La vie sexuelle est toute représentations et rêveries érotiques. Giulio Nesi, CC BY-NC-SA

Piments de la vie sexuelle, les fantasmes peuvent-ils être rangés dans des cases, dûment étiquetés, et déclarés « normaux » (ou pas) ? C’est en tout cas l’ambition des psychiatres de la puissante Association américaine de psychiatrie, éditrice de la cinquième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, le DSM-5. Sa version française est parue à l’été 2015. À l’instar des éditions antérieures, la cinquième fait l’objet de nombreux débats et controverses. En particulier, sa définition des fantasmes sexuels dits « anormaux » est particulièrement étonnante.

Cette définition qualifie d’anormal ( anomalous en anglais) les fantasmes ou comportements sexuels ne correspondant pas à ce qui est appelé la « normophilie », un néologisme qui postule qu’il existe des manières d’aimer « normales ». Au contraire, la « paraphilie » évoquée par le manuel recouvre « tout intérêt sexuel intense et persistant, autre que l’intérêt sexuel pour la stimulation génitale ou les préliminaires avec un partenaire humain phénotypiquement normal, sexuellement mature et consentant » (p. 807). Il est vrai que le DSM distingue dans sa dernière édition les paraphilies et les troubles paraphiliques pour souligner qu’un intérêt sexuel peut être « anormal » Mais non pathologique. Sur le fond, comment a-t-on statué que tel ou tel intérêt sexuel est « anormal » ?

Fétichisme et sadomasochisme

Selon le DSM-5, les fantasmes sexuels focalisés sur des activités sans contact génital tels le voyeurisme, le fétichisme, la domination, la soumission, le sadisme sont donc anormaux. Non seulement on pourrait discuter de ce qualificatif lorsqu’il y a acte sexuel, mais que dire des fantasmes ? Sur quelle base déterminer que certains fantasmes non génitaux sont non seulement atypiques, mais aussi « anormaux » lorsqu’ils recouvrent des actes légaux et impliquent des partenaires consentants ? Le DSM-5 n’en dit mot.

Pour tenter de valider cette définition, nous avons tout d’abord mené une enquête auprès d’adultes de la population générale du Québec. Au total, 1 516 adultes (799 femmes et 718 hommes) ont classé pour nous l’attractivité de 55 fantasmes sexuels, de zéro à sept. Chaque participant pouvait également nous décrire par écrit leur fantasme favori. L’étude, intitulée « What exactly is an unusual sexual fantasy ? » (Qu’est-ce qu’un fantasme sexuel atypique exactement ?) a été publiée en février 2015 dans le Journal of Sexual Medicine.

Grâce à une approche empirique hybride (quantitative et qualitative), nous avons pu démontrer que certains fantasmes considérés comme paraphiliques sont loin d’être atypiques, et encore moins « anormaux », parmi la population générale. Par exemple, les fantasmes d’être dominé(e), attaché(e), frappé(e) et pris(e) de force étaient rapportés par 30 % à 60 % des répondants. En outre, une association très significative émergeait entre les fantasmes de soumissions et ceux de domination. Ainsi, ces deux types de fantasmes ne sont pas mutuellement exclusifs pour une même personne, au contraire. Qui plus est, ces deux types de fantasmes « paraphiliques » sont rapportés par des femmes et des hommes.

Fait intéressant, l’existence de fantasmes de soumission prédit assez bien le niveau total d’intensité des fantasmes d’une personne (autant les femmes que les hommes). Ainsi, la présence de certains fantasmes dits « paraphiliques », loin d’être pathologique, pourrait être bénéfique, par exemple en permettant à la libido d’être plus active. Cet aspect mérite d’être examiné plus amplement. Enfin, parmi les fantasmes masculins rapportés par les hommes de l’étude, les deux les plus populaires – regarder deux femmes faire l’amour et utiliser un objet fétiche – ne correspondaient pas à la définition de « normophilie ».

Intensité fantasmatique

Cette première publication a donc remis en question la notion d’atypicité et d’anormalité de certains fantasmes dits « paraphiliques » (en particulier ceux associés à ce que les spécialistes appellent BDSM ou Bondage-Domination-Submission-Sadism-Masochism. Mais le DSM-5 spécifie aussi que pour être considéré comme « paraphilique », un fantasme doit avoir une intensité équivalente ou supérieure à celle d’un fantasme « normophilique ». Afin d’évaluer ce critère, nous avons analysé nos données par une approche multivariée de correspondances multiples. Ce travail a permis de définir des sous-groupes plus homogènes de personnes, sur la base de la nature et de l’intensité de leurs fantasmes sexuels.

Lorsqu’on considère l’ensemble des participants comme un seul groupe (comme le fait le DSM-5), la prévalence et l’intensité des fantasmes dits « normophiliques » sont systématiquement plus élevées que celles de fantasmes « paraphiliques » (le thème le plus intense est le sexe oral, autant pour les femmes que les hommes, une pratique considérée comme déviante à une époque pas si lointaine). Cependant, comme le montre un article publié en septembre dans Sexual Medicine (« Defining “normophilic” and “paraphilic” sexual fantasies in a population-based sample : On the importance of considering subgroups »), les analyses de correspondances multiples ont généré sept sous-groupes significatifs d’individus (entre 128 et 314 personnes par sous-groupe). Parmi eux, quatre sous-groupes (deux à prédominance féminine et deux à prédominance masculine) ont rapporté des fantasmes sexuels « paraphiliques » (soumission pour les femmes, voyeurisme consentant pour les hommes) d’intensité égale ou supérieure à celle de leurs fantasmes sexuels dit « normophiliques ». En d’autres termes, plus de la moitié de notre échantillon recruté au sein de la population générale (57 %) aurait des intérêts sexuels « anormaux » selon le DSM-5.

L’idée de définir des comportements sexuels « normaux » dans un manuel de psychiatrie n’est jamais bonne. À notre avis, il vaudrait mieux s’en tenir aux effets du comportement sexuel sur les partenaires et non à sa nature (tant qu’il est légal, bien entendu). Ainsi, tout intérêt ou comportement sexuel, quel qu’il soit, qui est compulsif, obsessionnel, obligatoire, ou qui entraîne un désarroi, une souffrance subjective ou une dysfonction significative devrait être considéré comme un problème, qu’il soit « normophilique » ou pas. Dans ce cas, ce n’est plus le comportement en tant que tel qui serait important, mais bien ses répercussions sur la personne. Un peu comme pour d’autres troubles décrits dans le DSM-5 (par exemple les troubles obsessionnels ou phobiques), ce n’est pas la nature du geste qui importe (ouvrir et fermer un interrupteur, se laver les mains, prendre l’ascenseur), mais bien son impact sur la psyché de l’individu.

This article was originally published in English