Dialogue entre les deux Corées : réelles avancées ou simple trêve olympique ?

Préparation de l'épreuve de luge, le 7 février 2018, Pyeongchang (Corée du Sud). Kirill Kudryavtsev/AFP

Tradition du fondateur de la République populaire et démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) remise au goût du jour par son petit-fils Kim Jong‑un en 2013, le discours du Nouvel an est l’occasion pour Pyongyang d’aborder le sujet des relations Nord-Sud et de faire un point sur le processus de réunification d’une péninsule divisée depuis 1945.

La version 2018 de ce discours, scrutée de près par les analystes étrangers, n’a pas failli à cette règle puisque Kim Jong‑un conclût son propos en expliquant qu’il était urgent de diminuer les tensions militaires dans la péninsule coréenne et que les Jeux olympiques sud-coréens de Pyeongchang constituent une belle occasion de « démontrer le prestige de la Nation [coréenne] ».

Le « Leader Suprême » nord-coréen indique, par ailleurs, son souhait d’envoyer des délégations et même de proposer une rencontre de haut niveau entre Sud et Nord – ce qui n’avait plus été le cas depuis 2015 : la présidence conservatrice de Park Geun-hye, peu disposée au dialogue intercoréen, et les programmes nucléaires et balistiques nord-coréens avaient rendu quasiment impossible toute coopération entre Séoul et Pyongyang.

Le cadeau très stratégique de Kim Jong‑un

L’offre de Kim Jong‑un est tardif et surprenant au vu d’une année très difficile et tendue, mais particulièrement bien inspirée d’un point de vue politique et stratégique. En effet, à quelques semaines de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang, en Corée du Sud, la promesse d’une accalmie rapide des tensions sécuritaires ayant crispé toute l’Asie du Nord-Est depuis l’élection de Donald Trump constitue un véritable cadeau pour les organisateurs des Jeux, et notamment pour l’administration démocrate (centre-gauche) de Monn Jae-in, élue en mai 2017 sur un programme de rapprochement avec le Nord.

C’est un cadeau qui n’oublie cependant pas les intérêts de Pyongyang puisque cette soudaine main tendue place Séoul dans une position de porte-à-faux diplomatique : allié militaire et politique des États-Unis, la Corée du Sud peut difficilement refuser une offre de rapprochement du « frère ennemi » du Nord, au grand dam de Washington, qui persévère dans une politique d’isolement et de pression (« maximum pressure ») à l’égard de Pyongyang.

Une délégation de pom-pom girls de Corée du Nord, le 7 février, à Pyeongchang. Jung Yeon-je/AFP

La RPDC signe donc une initiative diplomatique bien calculée permettant à la fois de distendre (temporairement) l’alliance américano-sud-coréenne et de fragmenter la complexe architecture des relations internationales de l’Asie du Nord-Est en deux problématiques distinctes. D’un côté, la question de la réunification et des relations Nord-Sud ; de l’autre, la question des programmes nucléaires nord-coréens et le bras de fer avec Washington.

Ainsi, comme s’est empressé de l’expliquer Ri Song-won, le délégué nord-coréen lors de l’ouverture des discussions avec le Sud, le 9 janvier dernier : « Les armes nucléaires, à hydrogène et missiles balistiques [nord-coréens] visent uniquement les États-Unis, mais pas nos frères [du Sud], ni la Chine ou la Russie. »

Volonté d’apaisement de part et d’autre

Si les actuelles discussions Nord-Sud portent essentiellement sur des sujets d’ordre symbolique, sportif ou culturel, les échanges ont été effectivement fructueux et les négociations constructives : Pyongyang a envoyé plusieurs délégations de travail et de reconnaissance, des sportifs sud-coréens sont allés visiter les infrastructures de tourisme sportif du Nord (dont la fameuse piste de ski de Masikryong, projet chéri de Kim Jong‑un), et il a d’ores et déjà été décidé que les équipes des deux Corée défileront ensemble, sous drapeau unique, lors de la cérémonie d’ouverture des JO.

Dans leur volonté de dialogue et d’apaisement, Pyongyang comme Séoul ne manquent pas de faciliter les choses par l’envoi de signaux diplomatiques forts, comme la suspension temporaire, par la Corée du Sud, des exercices militaires conjoints avec les troupes américaines, prévus ce mois-ci et considérés par Pyongyang comme une répétition générale d’une invasion militaire du nord de la péninsule.

La RPDC, de son côté, a fait des choix d’émissaires particulièrement éclairés, témoignant d’une réelle volonté d’ouverture : outre Ri Son-gwon, ancien négociateur militaire ayant eu des expériences plutôt réussies du dialogue Nord-Sud, Pyongyang a jugé utile d’envoyer en éclaireur la célèbre chanteuse Hyon Song-wol, parfaite représentante d’un certain « glamour » et de ce le plus d’une « modernité pop » à la nord-coréenne. Dans une Corée du Sud toute acquise à la déferlante de la K-pop et qui a souvent tendance à considérer ses compatriotes nordistes comme des « arriérés », cela constitue incontestablement un choix astucieux.

La sœur de Kim Jong‑un attendue au Sud

Signe supplémentaire de la détermination de Pyongyang, la proposition de délégation nord-coréenne pour la cérémonie d’ouverture des Jeux de Pyeongchang devrait comprendre, outre des hommes politiques de premier rang (dont le Chef d’État protocolaire nord-coréen, Kim Yong-nam), la propre sœur de Kim Jong‑un, Kim Yo-jong.

Cette dernière, que les analystes ont vu assister à plusieurs visites de terrain avec son frère depuis 2011, a été bombardée membre suppléant du bureau politique du Comité central du Parti du Travail de Corée (PTC) en 2017. Sa visite au Sud, si elle est confirmée, ferait d’elle le seul membre de la famille Kim à visiter la Corée du Sud depuis la partition du pays en 1945.

Séoul en porte-à-faux vis-à-vis de Washington

Pour autant, ce brusque réchauffement des relations Nord-Sud constitue-t-il le calme après la tempête ou seulement l’œil du cyclone ?

Car quand bien même Pyongyang fait montre d’une bonne volonté indiscutable, la RPDC n’oublie bien évidemment pas ses intérêts : l’accalmie des tensions a nécessité des compromis importants de la part de la Corée du Sud, dont le report des exercices militaires conjoints déjà évoqués, mais aussi des suspensions de certaines sanctions unilatérales sud-coréennes, mises en place par la précédente administration conservatrice de Park Geun-hye.

Ainsi, l’arrivée par bateau d’une troupe d’artistes nord-coréens a nécessité de Séoul une suspension des mesures interdisant aux navires nord-coréens (ou ayant mouillé dans des ports nord-coréens récemment) d’entrer dans les ports du Sud.

Un navire transportant des artistes nord-coréens à l’approche du port de Donghae (Corée du Sud), le 6 février 2018. ED JONES/AFP

Par ailleurs, l’envoi de Kim Yo-jong est signe de bonne volonté mais pas pour autant innocent : cette dernière, en charge du département d’« agit’prop’ » du PTC, figure sur la liste des personnalités sanctionnées par les États-Unis depuis 2017.

Ainsi, sa venue annoncée à Pyeongchang place la Corée du Sud, une fois de plus, en porte à faux vis-à-vis des États-Unis et souligne le message porté par Pyongyang depuis des années, à savoir le fait que les sanctions et les ingérences américaines dans les affaires péninsulaires empêchent le processus de dialogue et de réunification.

Quand la flamme sera éteinte…

C’est une fois la flamme olympique éteinte que les choses risquent de se compliquer : la tenue des exercices militaires conjoints au Sud risque en effet de fournir à la Corée du Nord une bonne occasion de faire valoir son analyse selon laquelle Séoul privilégie l’alliance – militaire – avec Washington plutôt que le dialogue avec son frère du Nord.

La RPDC verrait ainsi ses programmes de dissuasion controversés « justifiés » par le fait que ses efforts d’ouverture soient ignorés. Or, on voit difficilement comment Moon Jae-in pourrait diminuer ou suspendre à nouveau ces exercices militaires sans faire perdre la face à Donald Trump et à sa stratégie de « maximum pressure ».

Ainsi, au-delà des Jeux olympiques, la balle semble dans le camp sud-coréen, et les choix s’annoncent difficiles.