Didier Deschamps, ou l’art de capturer la valeur

Pour les Bleus, la transformation des moments de possession du ballon s'est avérée plus décisive que la possession en tant que telle. Frank Fine / AFP

La FIFA a sacré Didier Deschamps entraîneur de l’année 2018, lundi 24 septembre. Un trophée honorifique qui vient récompenser la saison du sélectionneur de l’équipe de France de football, sacrée championne du monde à l’issue de la finale remportée face à la Croatie, 4 à 2, le 15 juillet dernier.

Pas sûr pourtant que le choix de la Fédération internationale de football fasse l’unanimité parmi les puristes du ballon rond… Dès la fin du match, certains commentateurs pointaient en effet une anomalie : l’équipe de France a gagné avec « une faible possession historique » : seulement 34,2 %. L’équipe qui a dominé en termes de maîtrise du ballon a donc perdu. Or, si l’on considère que pour gagner, il faut posséder et contrôler toutes les actions, alors ce résultat n’est pas juste.

Rémi Malingrëy

Cette situation peut inspirer une réflexion sur une question essentielle en management stratégique de l’innovation, en l’occurrence les modalités de capture de la valeur créée par une innovation.

Fermer l’innovation, la réponse classique

La réponse classique à cette question consiste très souvent à dire que cette capture passe par des droits de propriété intellectuelle, tels que le brevet, les droits d’auteurs, la marque, les dessins et modèles, qu’ils soient utilisés isolément ou bien de manière combinée. L’objectif est alors de chercher à fermer l’innovation aux autres, et de contrôler, via des contrats de licence par exemple, l’entrée de certains acteurs sur le terrain de jeu. En somme, plus l’organisation parvient, premièrement, à détenir une exclusivité de l’ensemble des droits possibles sur une innovation et, deuxièmement, à la protéger en faisant appel au besoin aux arbitres que sont les instances compétentes, plus elle réussit à capturer l’entièreté de la valeur. En d'autres termes, son taux de possession détermine en grande partie la performance de son innovation.

Pourtant, certaines organisations (Flickr, Bandcamp, Wikipédia, Vimeo, etc…) font des choix différents. Elles considèrent l’innovation comme un bien ou un actif dont la propriété et/ou l’usage est partagé et régulé entre plusieurs personnes. À l’instar des Bleus, elles ne possèdent pas l’exclusivité des droits de propriété intellectuelle, en l’occurrence l’usus (l’utilisation de l’objet de la propriété), le fructus (la production à partir de l’objet de la propriété) et l’abusus (ou transformation de l’objet de la propriété). Ces organisations permettent aux autres de contribuer à l’innovation en produisant de nouvelles actions de jeu, qui vont bénéficier à tous ; le parti pris consiste donc à dire que l’accumulation des connaissances apportées par les uns et par les autres améliore le jeu. L’objectif est davantage celui de l’ouverture de l’innovation, de son partage et de sa mise en commun.

En finale, les Bleus ont, semble-t-il, suivi ce modèle d’organisation. Avec une possession moindre du ballon, ils sont néanmoins parvenus à exploiter les occasions pour capturer la valeur et concrétiser leur victoire.

Encourager la circulation du ballon

Cela peut paraître surprenant pour une entreprise qui est familière de l’approche de l’innovation par la possession exclusive. Beaucoup moins pour d’autres acteurs, comme ceux du mouvement du logiciel libre, notamment les hackers, pour les membres des nouveaux espaces physiques de conception (FabLabs, makerspaces), ou les participants à des événements tels que les hackathons. Ils développent, codent, conçoivent avec pour finalité la création de nouveautés tout en mettant en commun les résultats avec, au moins, l’ensemble des participants à la conception de l’innovation, et au plus, avec tout un chacun.

L’approche consistant à ne pas posséder exclusivement les droits de propriété d’une innovation peut être rendu possible par les licences Creative Commons. Au lieu de considérer les droits de propriété comme un tout monolithique, l’auteur peut choisir quels droits (utilisation, copie, modification, et distribution de l’œuvre) il accorde au public. L’objectif est ainsi d’encourager la circulation du ballon, l’échange et la créativité de l’action entreprise entre le public et l’auteur, selon différents degrés d’ouverture de l’innovation. Ainsi, ce qui prime n’est pas la possession en soi de l’innovation, c’est davantage la transformation du droit accordé et, par là, la créativité avec laquelle cela est fait. Selon cette perspective, que l’équipe de France ait moins possédé le ballon que son adversaire pendant le match importe peu. Notre attention se porte davantage sur le jeu ayant permis la transformation des moments de possession plus que sur le taux de possession en lui-même.

« Créer, non posséder »

Les nuances apportées par ces licences à la question de la capture de la valeur créée par l’innovation ouvrent donc des perspectives nouvelles pour les organisations. En revanche, elles poussent à une réflexion plus large sur l’accompagnement réalisé par des experts lors de développement de projets d’innovation. Par exemple, est-ce que les juristes sont sensibilisés à l’existence de cette autre voie ? L’exposent-ils à leurs clients ? En outre, est-elle valorisée par les financeurs au même titre qu’un brevet ? Qu’est-il dit aux managers actuels et futurs sur la capture de la valeur de leur innovation ? Ont-ils conscience de cette diversité des modalités de capture ?

Les réponses à toutes ces questions poussent de facto à interroger les enseignements dispensés sur les bancs des facultés et des écoles, que ce soit en droit privé, en économie et en gestion. Il s’agit, dès lors, d’écouter de près ce que disent les entraîneurs aux joueurs. À quoi sont-ils formés et éduqués ? Sont-ils aussi capables de « créer, non posséder ; œuvrer, non retenir ; accroître, non dominer », comme le dirait le sage chinois Lao Tseu, pour, peut-être, décrocher les étoiles ?

N’attendons pas la prochaine Coupe du Monde pour y réfléchir !