Difficiles lendemains d’élections au Burkina Faso

Le président Roch Kaboré sur les lieux de l'attaque terroriste à Ouagadougou, le 18 janvier 2016. Issouf Sanogo / AFP

Il n’y aura pas eu d’état de grâce pour Roch Marc Christian Kaboré, le nouveau président du Burkina Faso. A peine élu, et confortablement, à la magistrature suprême le 29 novembre dernier, il a été brutalement confronté à la pire des situations qu’il pouvait sans doute imaginer, l’extension de la violence djihadiste au cœur même de son pays.

Les attaques terroristes qui ont ensanglanté Ouagadougou le 15 janvier, entraînant la mort de trente personnes (Burkinabè, Européens, Canadiens), l’ont sans doute surpris, comme elles ont surpris tous les observateurs, même si plusieurs signes avant-coureurs pouvaient les laisser présager. En particulier les attaques dont les forces de l’ordre burkinabè ont été l’objet à plusieurs reprises ces dernières semaines, à la frontière avec le Mali ou quelques kilomètres à l’intérieur du territoire national.

Ces dernières - armée, police et gendarmerie – étaient d’autant moins préparées à affronter cette violence terroriste qu’elles sortent à peine d’une longue période d’incertitude politique marquée par le soulèvement populaire d’octobre 2014 qui a eu raison du régime de Blaise Compaoré, une transition délicate présidée par Michel Kafando. Et, surtout, par la tentative avortée de coup d’Etat menée par l’ancien bras droit de Compaoré et commandant du redouté RSP (Régiment de sécurité présidentielle), le général Gilbert Diendéré.

Rien d’étonnant dès lors à ce que le Président élu ait mis la question sécuritaire au centre de ses préoccupations, s’octroyant le ministère de la Défense et des Anciens combattants dans le premier gouvernement de son mandat, dirigé par Paul Kaba Thieba, pour bien montrer qu’il ne laissait à personne d’autre le soin de gérer ce dossier. La stabilité de son pouvoir en dépend en grande partie, sans parler des autres défis qui l’attendent.

Nouveau venu ou vieux cheval de retour ?

S’il est une chose qu’on ne peut reprocher à Roch Kaboré, c’est bien la régularité des élections - présidentielle et législatives - qui l’ont porté à la présidence du Faso et ont donné à son parti, le MPP (Mouvement du peuple pour le progrès), une majorité relative (55 sièges sur 127) à l’Assemblée nationale mais néanmoins suffisante pour gouverner avec l’apport de petits partis alliés.

De l’avis général, ces élections ont été « exemplaires », dégageant une opposition crédible dotée de 33 sièges pour l’UPC (Union pour le progrès et le changement) de Zéphirin Diabré, le principal challenger de Kaboré, qui a recueilli 29,62% des suffrages exprimés au scrutin présidentiel - un score plus qu’honorable mais qui n’a pas empêché Roch Kaboré d’être élu dès le premier tour avec 53,46% des voix.

A noter que le CDP (Congrès pour la démocratie et la progrès), l’ancien parti de Blaise Compaoré, qui écrasait tous ses rivaux dans les précédentes assemblées, a été réduit à la portion congrue, se contentant de 18 élus, et qu’il a été empêché, par décision du Conseil constitutionnel, de présenter un candidat à l’élection présidentielle. Cet épilogue signe-t-il pour autant la fin du « système Compaoré » ?

Si, d’évidence, un retour de l’ancien chef de l’État est désormais exclu, il faudra bien plus que des élections, même « exemplaires », pour solder son héritage autoritaire, et redonner à Roch Kaboré la virginité politique derrière laquelle il court depuis qu’il a rompu avec le CDP, en janvier 2014. Il entendait protester ainsi contre la décision de Compaoré de modifier la Constitution pour solliciter un nouveau mandat présidentiel, entraînant dans son sillage deux anciens piliers du régime déchu, Salif Diallo et Simon Compaoré, ainsi que plusieurs dizaines de cadres du parti.

Certes, sa victoire éclatante à l’élection présidentielle confère à Roch Kaboré une incontestable légitimité. Mais elle ne suffit pas à faire oublier qu’il fut le fidèle compagnon de route de Blaise Compaoré depuis le sanglant coup d’État d’octobre 1987 qui porta ce dernier au pouvoir jusqu’à son départ du CDP. Soit près d’un quart de siècle au cours duquel il fut successivement ministre (plusieurs fois), député du CDP, Président de l’Assemblée nationale, Premier ministre et, last but not least, président du parti présidentiel (de 2003 à 2012) ! Il lui est donc difficile de se présenter comme un homme neuf avec un tel « bagage » même si, en politicien habile qu’il est, Roch Kaboré n’a de cesse d’affirmer qu’il assume sa part de responsabilité dans la gestion autoritaire de son ancien patron.

Se méfier de ses amis

Il prétend pourtant à une sorte de droit d’inventaire, en soulignant qu’il n’a jamais été mêlé aux crimes de sang perpétrés par Compaoré et le noyau central de son régime (notamment son frère François), ni aux délits économiques dont ils sont accusés. Sans doute pense-t-il aussi que le verdict des urnes l’a lavé de ses péchés et que les électeurs qui l’ont porté au pouvoir lui ont reconnu le courage d’avoir pris ses distances avec l’ancien régime et celui de s’en être remis, avec succès, au jugement du peuple souverain…

L’avenir dira si le nouveau Président du Burkina sera l’homme de la « rupture » avec le « système Compaoré » qu’il prétend être. Et s’il fera preuve des qualités de probité, d’ouverture et de rassemblement que ses partisans lui prêtent généreusement. Peut-être. Mais il devra, pour ce faire, se méfier autant de ses amis que de ses adversaires. On pense notamment à Salif Diallo, qui fut à une époque l’homme de confiance de Blaise Compaoré, et à Simon Compaoré, l’ancien maire de Ouagadougou.

Aujourd'hui, le premier préside, au nom du MPP, l’Assemblée nationale, et le second a en charge le ministère de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et de la Sécurité intérieure, avec rang de ministre d’État. Ces deux autres anciens fidèles parmi les fidèles de Blaise Compaoré n’étaient pas réputés pour être des « tendres ». Au contraire même, l’un et l’autre étaient connus pour être des hommes à poigne, sinon des hommes de main de l’autocrate déchu.

Que vaut, dès lors, leur toute fraîche conversion à la démocratie, au regard de leur long compagnonnage politique de Blaise Compaoré, même en admettant que des démocrates par intérêt puissent être plus efficaces que des démocrates par conviction ? Ont-ils oublié leurs réflexes autoritaires ? Quid des cohortes d’ex-militants, cadres, élus du CDP qui ont les ont suivis dans leur ralliement à Roch Kaboré et qui attendent sans doute, maintenant que leur champion a gagné, leur rétribution ? Témoigneront-t-ils à l’endroit de la nouvelle opposition d’un peu plus de respect et de considération que du temps où, avec le CDP, ils régnaient en maîtres sur toutes les institutions ?

L'impatience de la jeunesse

S’il est une chose qui mérite d’être soulignée, c’est le caractère apaisé du passage de témoin entre le gouvernement de transition de Michel Kafando et celui de Roch Kaboré. Les battus du suffrage universel n’ont pas, comme c’est souvent le cas en Afrique, contesté les résultats, à commencer par le premier d’entre eux, Zéphirin Diabré. Celui qui peut désormais être considéré comme le leader de l’opposition parlementaire a en effet reconnu très sportivement sa défaite, s’attirant au passage les félicitations de l’ambassadeur des Etats Unis pour son attitude et la « manière républicaine dont il a mené la campagne ».

Le chef de l’UPC n’est cependant pas allé jusqu’à accepter d’entrer dans un gouvernement d’union nationale, comme l’a proposé le MPP, arguant que celui-ci avait été élu pour appliquer son programme et qu’accepter de se rallier au camp des vainqueurs pour quelques portefeuilles ministériels aurait été une trahison vis-à-vis des « jeunes qui nous observent et qui sont découragés par la politique ».

L'impatience de la jeunesse sur les murs de « Ouaga ». Sia Kambou / AFP

L’UPC fait là allusion aux mobilisations populaires qui ont contraint Blaise Compaoré à l’exil puis ont fait avorter le coup d’Etat de Gilbert Diendéré. La jeunesse a, on le sait, joué un rôle capital dans ces mobilisations, avec notamment des organisations comme le « Balai citoyen », le « Mouvement ça suffit » - dont le nom fait irrésistiblement penser à « Kefaya » (ça suffit, en arabe), le mouvement qui militait en 2005 contre une énième candidature de Hosni Moubarak à la présidence de l’Egypte -, le Front de Résistance citoyenne, devenu après l’insurrection d’octobre 2014 le Front de Renforcement de la citoyenneté, ou encore la Ligue des jeunes à Bobo Dioulasso, la seconde ville du pays.

Ces organisations, qui se revendiquent de la « société civile », présentent de nombreuses similitudes avec celles qui se sont illustrées dans les soulèvements arabes. Leurs manières de dire et de faire - slogans, mots d’ordre, formes de mobilisation, usage des réseaux sociaux, etc. - évoquent celles des révolutions « de couleurs » et participent d’un imaginaire globalisé de la contestation qui interpelle la sociologie de l’action collective appliquée aux mouvements sociaux en Afrique et dans les sociétés arabes et musulmanes.

Nécessaire renouvellement des élites

Cette jeunesse attend donc des résultats du nouveau pouvoir burkinabè et il n'est pas simplement question de quelques sièges de députés et portefeuilles ministériels. Il s’agit d’engager un véritable renouvellement des élites politiques, que les organisations de jeunes revendiquent et pour lequel elles se sont mobilisées.

Or, rien ne laisse augurer, pour l’instant, une telle dynamique : les principaux responsables politiques aux commandes sont soit issus des vieilles élites qui gouvernent le Burkina depuis son indépendance. C’est le cas de Roch Kaboré, dont le père avait été ministre de Maurice Yaméogo, le premier Président de ce qui était encore, au début des années 1960, la Haute-Volta. Mais aussi d’anciens compagnons de route de Blaise Compaoré, un peu usés mais rompus aux joutes politiciennes, comme Salif Diallo et Simon Compaoré.

Faute de renouvellement, il est à craindre que ces organisations de jeunes se démobilisent rapidement et, désenchantées par la politique, délaissent l’espace public qu’elles avaient investi de haute lutte au bénéfice de formes de participation dépolitisées ou mieux rétribuées symboliquement et matériellement, comme l’illustre l’exemple du Mouvement du 20 février au Maroc.

Ce scénario est d’autant plus plausible que le soulèvement populaire burkinabè valide une « règle » qui semble désormais bien établie : la « société civile » est à même d’obtenir le départ d’un autocrate (Burkina, Tunisie, Egypte), voire de provoquer un changement de régime, mais elle manque des ressources politiques et organisationnelles pour conduire la transition à un régime démocratique.

Les partis politiques peuvent rater le coche du soulèvement mais, une fois celui-ci passé, ils sont maîtres dans l’art d’imposer de nouveau les règles du jeu qu’ils connaissent et contrôlent à la perfection. Le recentrage de la vie politique burkinabè autour des deux pôles majoritaire (MPP) et oppositionnel (UPC) en constitue une illustration supplémentaire.

L'anti-terrorisme déstabilisé

Dans ce contexte, les attaques du 15 janvier sont venues souligner la fragilité du processus démocratique engagé depuis le départ de Blaise Compaoré, comme l’avait du reste déjà fait le coup d’État avorté du général Diendéré. Sauf qu’on peut se demander, en ce qui concerne ce dernier, s’il ne fut pas un mal pour un bien, en ce sens qu’il a obligé le gouvernement de transition à trancher dans le vif en se décidant enfin à dissoudre le RSP, écartant ainsi la menace permanente que celui-ci faisait peser sur lui.

Mais, du même coup, en mettant aux arrêts Gilbert Diendéré, qui aura à répondre de onze chefs d’accusation dont celui de « crimes contre l’humanité », le nouveau pouvoir s’est privé de l’homme qui était considéré comme le spécialiste de l’anti-terrorisme au Burkina et qui connaissait très bien les mouvements djihadistes au Sahara. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il avait été pressenti par le gouvernement de Michel Kafando pour diriger la lutte anti-terroriste au Burkina et qu’il avait participé, en février 2014, à N’Djamena, à un exercice militaire anti-terroriste organisé par les Etats Unis à l’intention d’armées africaines.

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