Une femme se recueille devant un mémorial improvisé, sur le terrain de la maison où vivait celle qu'on appelle la fillette de Granby. Sa mort a soulevé une onde de choc au Québec. La Presse Canadienne/Paul Chiasson

DPJ: des intervenants mieux formés pour éviter le pire

Récemment, le Québec a été frappé par un terrible drame : une fillette de 7 ans est morte à la suite de sévices subis par son père et sa belle-mère. Elle était suivie depuis sa naissance par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

La semaine dernière, le rapport d'enquête interne par le CIUSSS de l'Estrie-CHUS était rendu public: personne n'est à blâmer pour la mort de la fillette. C'est plutôt le « système au complet » qui a failli à la protéger.

Quelques jours plus tard, le 4 juillet, le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, a annoncé l’octroi de 47 millions de dollars supplémentaires à la DPJ pour embaucher davantage d’intervenants et réduire les listes d’attente.

Conférence de presse, le 30 mai 2019, du Premier ministre Francois Legault, annonçant les détails d'une commission d'enquête qui évaluera les services d'aide à l'enfance. Regine Laurent, à la droite du premier ministre, en est la présidente. À sa gauche, le ministre Lionel Carmant, qui a annoncé jeudi 48 millions de dollars supplémentaires à la DPJ. La Presse Canadienne/Jacques Boissinot

Est-ce que cette annonce changera le sort des enfants vulnérables ? En tant que professeur de psychologie à l'UQAM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l'attachement et le développement de l'enfant, j'ai développé une expertise importante dans l'évaluation des interactions parent-enfant et l'intervention auprès des familles vulnérables, dont celles de la DPJ.

Beaucoup de questions

Encore aujourd’hui, alors que son père et sa belle-mère sont jugés devant la cour, nous sommes placés devant l’incompréhensible. Pourquoi a-t-il été décidé que cette fillette retourne dans sa famille naturelle? Nous ne connaissons pas la nature des évaluations qui ont été menées auprès de ses figures parentales et à partir desquelles des décisions ont été prises. Mais il est clair que ces évaluations n’ont pas su orienter la décision de placement.

Au Québec, en 2018, 38 945 signalements ont été retenus pour maltraitance ou négligence parentale. Aux suites d’un signalement retenu, les figures parentales en cause sont généralement rencontrées par un travailleur social qui demande une évaluation des capacités parentales (ÉCP) afin d’orienter les décisions de placement : est-ce que l’enfant devrait demeurer auprès dans sa famille ou être retiré et placé en milieu d’accueil ou adoptif?

Le cercueil de la fillette de sept ans, morte dans des circonstances tragiques, à Granby, est transporté de l'église après les funérailles, jeudi 9 mai. La Presse Canadienne/Ryan Remiorz

Mais comment évaluer les capacités parentales?

Bien que cette question soit fondamentale, très peu d’études s’y sont attardées. Du coup, les protocoles d'ÉCP de parents signalés ne sont pas fondés sur des pratiques probantes, ils varient d’un milieu à l’autre et sont souvent minimalistes et incomplets. Une étude américaine datant de 2001 déjà, a révélé notamment que les ÉCP décrivent surtout les faiblesses du parent au détriment de ses forces, présentent peu d’information observationnelle au sujet de l’enfant et reposent principalement sur des entrevues et des questionnaires avec les parents.

Des chercheursquébécois et de l'international encouragent l’utilisation de mesures observationnelles des interactions quotidiennes du parent avec l’enfant, l’importance d’identifier ses forces et la pertinence de protocoles qui évaluent ses capacités de changement.

La difficulté d'évaluer

Mais deux enjeux posent problème à ce type d’évaluation: 1) le temps alloué à l’évaluation et 2) la formation des professionnels.

Comme les ÉCP sont de très courte durée (environ quatre rencontres), il est très difficile d’évaluer les capacités de changement des parents. Pourtant, l'évaluation de ces capacités au cours d’un bref processus d’intervention serait un des meilleurs indicateurs du potentiel de réhabilitation du parent.

Également, il est crucial pour les professionnels en charge des ÉCP de posséder d’excellentes habiletés d’observation des interactions parent-enfant. Cependant, les formations spécifiques à l’observation et au décodage des réponses (verbales et non-verbales) parentales ne sont pas obligatoires pour les intervenants. Cette observation permet pourtant d'évaluer si un parent est sensible ou non aux besoins et signaux de détresse de l’enfant.

Les études des trois dernières décennies sont sans équivoques à l’égard du rôle de la sensibilité parentale, en particulier pour le développement de la sécurité d’attachement de l’enfant à son parent. Cela implique la possibilité de recourir à un parent disponible, chaleureux et constant pour assurer ses besoins. C'est l'un des plus importants facteur de protection pour développer des compétences émotionnelles, sociales et cognitives qui perdureront tout au long de la vie.

La sécurité d’attachement influence même le développement des structures cérébralesde l’enfant en bas âge. Les enfants maltraités sont ainsi pris au cœur d’un paradoxe impossible à solutionner : leur parent, leur seule source potentielle de réconfort, est aussi leur source même de détresse et de peur!

Temps et Formation : deux clés de succès

Nous avons testé l’efficacité d’un nouveau protocole d’ÉCP avec le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’île-de-Montréal (CIUSSS-CSMTL) en intégrant à un protocole régulier une intervention fondée sur l’attachement, soit l’Intervention-Relationnelle (IR).

Plusieurs bénéfices ont été constatés à la suite de l’IR: une amélioration de la sensibilité parentale et de l’attachement sécurisant chez l’enfant et moins de problèmes de comportement chez ce dernier. Aussi, il y a eu moins de nouveaux signalements de maltraitance un an suivant l'ÉCP, chez ceux recevant l’IR ET perçus par l’intervenant comme capable de prodiguer des soins de qualité minimale. Ainsi,l’IR a permis aux intervenants, formés à des techniques d’observation vidéo des interactions parent-enfant, d’être de meilleurs juges du potentiel d’abus.

Ces résultats de taille font de l’IR un des meilleurs outils pour la prise de décision sur le placement des enfants.

Ce protocole est cependant plus long à administrer (environ 8 rencontres) et plus coûteux. Puisqu'il serait problématique de soumettre les enfants à des listes d'attente encore plus longue, le CIUSSS-CSMTL, à l’instar d'autres CIUSSS québécois, a donc implanté l’IR comme outil d’intervention au sein de ses services jeunesse.

Aussi, de plus en plus, les CIUSSS et les CISSS forment leurs intervenants à l’observation des comportements sensibles, insensibles et effrayant des parents, afin qu’ils détectent mieux leurs impacts sur le développement de l’enfant. En particulier, les formations La théorie de l'attachement : Une boussole pour l'intervention, et Attachement: Modèle d'intervention relationnelle auprès des enfants 0-5 ans permettent de mieux comprendre et détecter les comportements d'attachement des enfants et s'approprier la technique de rétroaction vidéo faite auprès des parents en vue de favoriser des réponses parentales sensibles. Il s'agit de formation proposée par le RUIJ.

C’est avec un grand enthousiasme que j’ai accueilli ces décisions. Mais, au final, il demeure que les ÉCP reposent toujours pour la plupart sur des protocoles de courte durée qui ne peuvent évaluer les capacités de changement des parents.

Pour la protection de ses enfants, le Québec se doit d'investir plus massivement dans ses services sociaux afin d’offrir aux professionnels davantage de temps de formation à l’observation de la relation parent-enfant et de temps d’évaluation. Je ne peux que me réjouir de l'annonce du ministre Carmant d'injecter des sommes importantes dans notre réseau des services sociaux, bondé de professionnels débordés et épuisés. Oui, il faut embaucher de nouveaux intervenants afin qu'ils puissent intervenir à la hauteur des besoins présentés par chaque enfant, mais donnons leur aussi le temps de parfaire leurs habiletés d'observation.

L’évaluation des capacités parentales n’est pas une tâche simple et les professionnels ne sont pas en mesure de prédire l’avenir. Si nous souhaitons de nos professionnels qu’ils parviennent à bien conjuguer rigueur et rapidité d’évaluation, nous devons trouver temps, argent et outils efficaces pour orienter les décisions de placement.

Le Québec ne veut pas revivre une situation comme celle de la fillette de Granby, devenue bien malgré elle une figure emblématique du drame des enfants de la DPJ.