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École anormale, ou la Fémis vue par Claire Simon

L'affiche du film. Allociné

École anormale, ou la Fémis vue par Claire Simon

Depuis plusieurs décennies, la cinéaste Claire Simon visite la France des marges et des utopies : portée par le vent de l’éventuel cher aux surréalistes, elle part à la rencontre des gens de toutes conditions, sans a priori sociologique ni méthode figée. Elle questionne en chemin les formes cinématographiques en instaurant un rapport particulier à l’image, qu’elle ne conçoit que baladeuse, chaleureuse et réflexive.

Dotée d’un œil documentaire qui ausculte le vide (Le Bois dans les rêves sont faits) ou le trop plein (Géographie humaine), elle s’échappe périodiquement dans des fictions totales (Gare du Nord), des histoires de passion (Ça Brûle) ou de raison (Les Bureaux de Dieu). En vrac : l’institution, la communauté, l’ironie, la notabilité, la certitude lui sont étrangères. Elle traque l’éphémère, le passager, la naissance des sentiments, l’illusion déçue, le précaire, les racines coupées… Difficile de suivre cette cinéaste qui débarque toujours où on ne l’attend pas, à la manière d’une Agnès Varda 2.0 qui se lancerait dans le cinéma à chaque nouveau film.

Son dernier opus évoque le parcours du combattant que doivent effectuer celles et ceux qui ambitionnent d’intégrer notre grande école du cinéma, la Fémis qui en 1988 a succédé à l’IDHEC. Dans Le Concours, Claire Simon repart se calfeutrer dans ce que Ricky Leacock, le fondateur du cinéma direct, avait appelé une fois le bon côté de la caméra (The Good Side of the Camera) : la position de l’observatrice qui postée en retrait capture les moments décisifs, laissant venir à elle les éclats de surprise d’un réel contraignant et ritualisé.

Marquée par Numéros zéro de Raymond Depardon, l’enseignement de Jean Rouch et le cinéma de Robert Kramer ou de Johan Van der Keuken, Claire Simon a réalisé ses premiers films en accord avec cette tradition exigeante, venue des années soixante et de la contre-culture : Moi non ou l’argent de Patricia, Mon cher Simon, Les Patients évoquaient une France provinciale marquée par la crise des années 80, celle des fins de mois difficiles, de l’isolement géographique, des talus et des ronds-points.

Cette première période aboutit à Coûte que coûte (1995), portrait tragi-comique d’une PME menacée de faillite, dont les employés font face à l’adversité avec une autodérision qui force l’admiration et que souligne leur faconde méridionale. Déjà, les décadrages l’emportent sur le cadre : rythmée par les temps faibles chers à Depardon, l’action s’englue dans des pauses café de coin de trottoir. Mais l’accablement des salariés est balayé par l’alacrité de la cinéaste, qui fait émerger de ce marasme une leçon de courage. Si bien que rien dans ce naufrage ne vient réellement rappeler les difficultés du temps : contrairement à ce qui arrive par exemple dans l’épouvantable et surestimé Cauchemar de Darwin (2005) d’Hubert Sauper, l’humanisme déborde le cadre d’un film qui par mille détours en dit bien plus sur la condition humaine et la dignité des gens simples que sur l’état de la société française ou la financiarisation du monde.

Ses années 2000 sont marquées par l’hybridation des genres : la fiction et le documentaire qui s’appauvrissent mutuellement dans le docu-fiction trouvent chez Claire Simon un terrain de pollinisation croisée. 800 km de différence/Romance ou Les Bureaux de Dieu témoignent d’une volonté de décloisonner les genres en portant sur les autres et le monde un regard à la fois bienveillant et démystificateur. Avec elle, l’autofiction n’est jamais loin. Son histoire, ses histoires viennent donner une dimension personnelle à des récits qui sont incarnés par les autres. Dissociant subtilement ce qu’elle avait rassemblé, Claire Simon rend ces enjeux apparents lorsqu’elle réalise en 2013 deux films consacrés au même lieu parisien, par une tentative d’épuisement que Perec n’aurait pas renié : Gare du Nord, une fiction traditionnelle avec Nicole Garcia et Géographie humaine, un documentaire classique où s’expriment des dizaines d’inconnus pris à la volée.

Claire Simon se raconte à travers les autres. Andolfi/Allociné

Le Concours reprend donc cette dernière méthode, mais avec un mutisme digne du Frederick Wiseman des années soixante : pas de rencontres, pas d’échanges, pas de commentaire, peu de musique (tout le contraire du Bois dont les rêves sont faits). Il s’agit de montrer chronologiquement les étapes qui scandent l’admission dans l’école de la rue Francœur, en jouant sur la dramaturgie propre aux grandes compétitions méritocratiques : parmi les centaines d’ambitieux qui convergent vers la capitale, il ne faut garder que quelques perles rares. Les épreuves se succèdent : écrit puis oraux et enfin Grand oral. Observatrice toute en discrétion de ce processus à la fois ouvert et implacable, la cinéaste renonce pour une fois aux marges qui ont si souvent attiré sa caméra et dépeint l’excellence d’un concours d’État.

Claire Simon sait de quoi elle parle : elle a occupé la tête du département réalisation de l’école et a conçu ce projet en souvenir de cette période de sa vie. Si l’institution n’a pas officiellement soutenu le film, il va de soi que cet exercice inédit y a été bien accueilli. On y aperçoit d’ailleurs Marc Nicolas, l’emblématique directeur de la Fémis qui a brutalement disparu en décembre 2016, quelques mois après la fin de son mandat et qui a permis la réalisation d’un film qui aurait pu être son testament – selon Claire Simon, il l’a vu et aimé.

Ce retour sur les lieux commence à Nanterre, dans l’effervescence des écrits : il s’agit de disserter sur une énigmatique série japonaise – certains spectateurs se féliciteront d’avoir passé leur tour ! À travers le regard de Claire Simon se succèdent des instants suspendus, des personnages hauts en couleur, des moments d’observation pure qui sont autant de marques d’un déséquilibre discret face au sujet, d’un goût du contraste jamais bancal, encore moins recherché (comme parfois chez Nicolas Philibert). La cinéaste traque les émotions des uns et les contradictions des autres, les stéréotypes fusent : « Un vent de fraîcheur ! » C’est par ce cri du cœur qu’un jury aux trois quarts masculin salue la prestation d’une candidate en robe rose dès que celle-ci a quitté les lieux… Et les pauses du récit se font toujours autour d’une cigarette. La tension monte vers le Grand oral, qui couronne le film et tranche par l’exubérance de ses débats : on respire alors à pleins poumons l’hystérie des hautes sphères.

Nous l’avons dit, le cinéma de Claire Simon ressemble à une carte du tendre, où l’on peut lire son propre parcours. Contrairement au Louis Malle de Place de la République, elle est partout chez elle et peut apostropher n’importe qui avec une empathie naturelle. Comme Depardon, elle sait faire quelque chose d’intense avec rien : désencombré des anecdotes, son cinéma parvient à rendre compte de l’injustice et de l’arbitraire dans un sourire.

Quelque chose vient se loger dans les creux de ce film tout en paradoxes : tout comme la séquence du Bois dont les rêves sont faits consacrée à la Fac de Vincennes et aux enseignements de Deleuze renvoyait à l’imaginaire post-68 et aux désillusions qui suivent invariablement les périodes d’utopie, nous voyons ici affleurer l’éloge d’une institution en laquelle la cinéaste ne croit qu’à moitié.

Autodidacte, Claire Simon n’est venue qu’après de nombreux détours aux Ateliers Varan, après des études d’ethnologie parallèles à son cursus de technicienne – stagiaire, assistante puis chef monteuse. Et celle qui ne croyait pas à l’enseignement du cinéma est devenue une enseignante patentée, à la Fémis mais aussi à Paris 8 – Saint-Denis, où elle a dirigé un cursus de cinéma – l’ancienne Vincennes…

Marquée par les envies contrariées et les bifurcations du destin – comme le montre en 1997 son film Sinon, oui…, Claire Simon s’attache à faire sentir le poids des choix individuels face aux coercitions ou aux violences sociales, ce qui la rapproche du grand Joseph Mankiewicz ou de Krzysztof Kieślowski. Si bien que son humour et sa légèreté vont en réalité de pair avec la compassion que l’on doit à ceux qui n’ont pas été retenus par le concours de la vie. Cette généreuse contradiction se retrouve dans Le Concours : Claire Simon milite bien pour une école du regard, mais à la seule condition qu’il s’agisse d’une école buissonnière.